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Québec: l’assaut sur les services publics et la «lutte» syndicale contre le projet de loi 3

Par Laurent Lafrance
4 mars 2015

Le mouvement syndical québécois travaille d’arrache-pied pour contenir la vive colère des travailleurs face à la dévastation sociale causée par le gouvernement libéral de Philippe Couillard, y compris la suppression de milliers d’emplois, la baisse des salaires réels et la réduction des régimes de pensions qui visent en particulier les employés du secteur public.

Pour cacher leur complicité, certains bureaucrates syndicaux ont recours à la vieille tactique des dénonciations démagogiques du gouvernement sans rien faire en pratique pour mobiliser leurs membres. C’est le cas de Marc Ranger, directeur adjoint du Syndicat canadien de la fonction publique au Québec. «Il faut brasser la cage», peut-on l’entendre dire dans une vidéo récemment mise en ligne par le Comité Printemps 2015 contre l’austérité. «Les votes de grèves légales arrivent vers le mois d'avril, la convention collective va être finie et on va pouvoir déclencher la grève contre l'austérité», promet-il.

Ranger est également président de la Coalition syndicale pour la libre négociation, qui était censée représenter les travailleurs municipaux face au projet de loi 3 du gouvernement Couillard. Quelle est sa feuille de route à ce titre?

Pendant des mois, les milliers d’employés municipaux de la province se sont opposés aux coupes draconiennes dans leurs retraites. Mais le projet de loi 3 a été adopté par l’Assemblée nationale du Québec en décembre dernier, menant entre autres à la hausse des cotisations des travailleurs, la fin de l’indexation des prestations et le plafonnement du budget dédié aux retraites.

Cette défaite — qui va appauvrir des milliers de travailleurs municipaux actifs et retraités — a également frayé la voie à une campagne agressive de la classe dirigeante visant les régimes de retraite et autres acquis de l’ensemble des travailleurs.

Si la loi a pu être adoptée, toutefois, c’est à cause du rôle traitre de la Coalition. Bien que l’assaut sur les retraites fasse partie de tout un programme d’austérité – exigé tant par la bourgeoisie québécoise que canadienne – les syndicats ont refusé de mobiliser leurs membres en défense des conditions de travail et des services publics.

Un tel appel aurait reçu l’appui de larges couches de travailleurs à travers la province et le pays. Mais les syndicats ont laissé les employés municipaux faire face seuls à la répression du gouvernement et à la campagne médiatique virulente. Sous le prétexte qu’il fallait respecter le cadre légal, ils ne les ont jamais appelés à sortir en grève, leur demandant plutôt de faire confiance aux tribunaux bourgeois qui ont maintes fois cautionné les attaques contre les travailleurs.

Pour laisser sortir la colère des membres de la base face au projet de loi 3, les bureaucrates syndicaux ont organisé quelques manifestations, dont la plus importante a réuni 50.000 travailleurs à Montréal. Mais lorsque les employés municipaux ont tenté de sortir du cadre imposé par la Coalition syndicale, celle-ci a lancé des appels au «calme» et à la «discipline».

Au lieu de défendre la soixantaine de travailleurs suspendus ou congédiés par la ville de Montréal après avoir manifesté à l’intérieur du conseil municipal au mois d’août, les syndicats ont critiqué leur action.

Tout au long du conflit, la bureaucratie syndicale a offert sa collaboration pour imposer les coupures dans les retraites. En sa qualité de porte-parole de la Coalition, Marc Ranger a déclaré au mois d’avril dernier que son organisation acceptait la hausse des cotisations et la baisse des prestations de retraite «du moment que tout se fait par la négociation».

Relayant le mensonge du gouvernement qu’«il n’y a pas d’argent», les chefs syndicaux sont allés jusqu’à accepter la restructuration de tous les régimes de retraite dont la capitalisation était inférieure à 85 pour cent. Les syndicats ont ainsi défendu la notion réactionnaire que certains régimes devaient être revus car les retraites actuelles trop «généreuses» représentent une injustice envers les jeunes travailleurs.

Le démantèlement des services publics et du niveau de vie de la classe ouvrière n’est pas un phénomène propre au Québec. Dans le reste du pays et partout dans le monde, on voit une réduction massive de l’impôt sur les riches et la grande entreprise, tandis que les acquis sociaux durement gagnés par les travailleurs au cours du vingtième siècle sont éliminés un après l’autre.

Depuis des décennies, les syndicats cherchent à dissiper la colère populaire et à la détourner sur des voies nationalistes afin de bloquer l'émergence d'un mouvement politique indépendant des travailleurs qui offrirait une véritable alternative à l'ordre social existant. Au Québec, cette perspective prend la forme d’un soutien au Parti québécois, un parti indépendantiste bourgeois, tout aussi dédié à imposer les coupures sociales que le Parti libéral.

Les syndicats sont d’ailleurs restés complètement muets sur le soutien politique du PQ aux coupures dans les retraites. Même s’il a officiellement voté contre le projet de loi, le PQ avait renoncé à ralentir le processus parlementaire pour en faciliter l’adoption.

De son côté, Québec solidaire, un parti pro-souveraineté supposément plus à «gauche» qui a tenté à maintes reprises de faire des alliances politiques avec le PQ, ne s’est pas opposé aux coupures dans les retraites. QS a repris presque mot à mot la ligne défendue par la bureaucratie syndicale, y compris que la réforme devait passer par un processus de «négociation».

Les manœuvres syndicales pour étouffer l’opposition au projet de loi 3 allaient dans le même sens que leurs actions lors de la grève étudiante de 2012. Pendant des mois, alors que les étudiants luttaient pour la défense de l'éducation publique, les syndicats les ont laissé affronter seuls la violence organisée de l'État québécois. L'adoption du projet de loi 78, qui criminalisait à toute fin pratique toute manifestation sur n'importe quelle question partout au Québec, a provoqué une vive réaction populaire et soulevé la possibilité d'un mouvement social plus vaste mené par les travailleurs. Les syndicats sont alors intervenus avec le slogan «après la rue, les urnes» pour détourner le mouvement anti-austérité derrière l'élection du Parti québécois.

La trahison de la lutte contre la «réforme» des retraites municipales doit servir d’avertissement aux travailleurs quant au rôle que les syndicats s’apprêtent à jouer dans l’affrontement qui se dessine entre le gouvernement Couillard et l'ensemble des travailleurs. Comme Ranger a lui-même avoué pendant le conflit, «nous travaillons pour contenir les gens». Alors que la grogne populaire s’intensifie contre le Parti libéral et son programme de droite, les syndicats vont tout faire pour «contenir» les travailleurs et les subordonner au Parti québécois.

Le point de départ d'une lutte véritable contre le gouvernement Couillard est une rupture politique et organisationnelle avec les syndicats sur la base d'une nouvelle orientation politique. La mobilisation de la force sociale de la classe ouvrière doit se faire autour de la lutte pour un gouvernement ouvrier qui réorganisera l'économie afin de satisfaire les besoins sociaux de tous, et non les profits d'une minorité.