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L'Allemagne compte expulser des réfugiés dans des avions-cargos militaires

Par Martin Kreikenbaum et Andre Damon
24 octobre 2015

Alors qu'un flot montant de réfugiés vient demander l'asile pour fuir les guerres en Syrie et en Irak, les gouvernements de toute l'Europe scellent leurs frontières, réduisent l'aide sociale aux migrants, et préparent des déportations de masse.

Cette semaine, le journal Bild a rapporté que Berlin veut utiliser des avions militaires lors des expulsions de dizaines de milliers de réfugiés dont les demandes d'asile auront été rejetées. Le gouvernement allemand compterait utiliser des avions de transport Transall C-160 afin d'expulser près de 200.000 personnes qu'il aura classées comme « réfugiés économiques », donc sans droit à l'asile.

Selon le journal, le recours à l’armée pour les déportations, inédit dans l’histoire allemande d’après-guerre, fera partie d’une répression dramatique contre les réfugiés. L’Allemagne n'honorera pas le moratoire non-officiel sur les déportations pendant les mois d'hiver, et elle cessera de les prévenir de leurs déportations imminentes, afin de les empêcher de fuir.

Un Transall C-160 de l'armée allemande

En outre, Berlin se prépare à mettre en place des « zones de transit » le long de sa frontière, peu différents en substance des camps de concentration, où l’on détiendrait les réfugiés pendant le traitement de leurs demandes.

Les responsables allemands ne nient pas les révélations de la presse. « Évidemment, le recours au Transall n'est pas exclu », a déclaré le ministre de la Défense Ursula von der Leyen. Elle a ajouté, avec une désinvolture qui glace le sang, que les avions seraient disponibles « si cela n'a pas d'incidence sur les missions prioritaires de l'armée allemande ».

Cela intervient après le passage d’un projet de loi au parlement allemand qui coupe brutalement l’aide sociale aux réfugiés et augmente le nombre de pays dont les ressortissants n’auront plus droit à l’asile et pourront être déportés après des procédures accélérées.

Des enfants dorment par terre dans un centre de tri de réfugiés à Berlin (Photographe : Ludwig Niethammer)

Entretemps, les pays des grands axes de transit vers l’Europe intensifient la répression. Le parlement slovène a approuvé la mobilisation de son armée à la frontière mardi soir. Une première unité de 140 soldats est en poste sur la frontière ; ils auront le pouvoir de détenir des réfugiés et de donner des ordres aux résidents locaux.

Des scènes choquantes se déroulent sur les frontières entre la Slovénie et la Croatie, la Hongrie et la Croatie et la Macédoine et la Grèce. Les réfugiés pataugent dans des rivières glacées ou dans la boue, trempés jusqu’aux os par la pluie ou grelottant de froid dans des campements temporaires sans chauffage, où ils dorment souvent par terre.

« C'est inhumain. Nous avons fui la guerre, la destruction. Nous avons tout perdu : nos familles, nos enfants. Les bombes nous ont tués », a déclaré Haidar, qui a fui l'Irak et se trouve bloqué à la frontière gréco-macédonienne à Gevgelija, à la chaîne publique allemande ARD.

La situation des réfugiés qui traversent les Balkans s’est beaucoup aggravée suite à la fermeture de la frontière hongro-croate vendredi dernier. Depuis lors, les réfugiés ont dû prolonger leur voyage en passant par la Slovénie afin d’atteindre l'Europe centrale et du Nord.

Plus de 12.000 réfugiés sont arrivés en Slovénie le jeudi ; 12.100 réfugiés restent en Serbie et attendent d’entrer en Croatie.

Un incendie s’est déclaré dans un camp de réfugiés très surpeuplé dans la ville slovène de Brezice mercredi et a détruit la plupart des tentes d’urgence. Il est difficile d’établir si les réfugiés ont mis le feu aux tentes pour contester les conditions déplorables qui existaient dans le camp, ou si au départ ils tentaient de se réchauffer autour du feu, sous la pluie froide.

Le mercredi, Zeid Ra'ad Al Hussein, Haut-Commissaire aux droits de l'homme, a accusé la Tchéquie de violer les droits fondamentaux des réfugiés afin de les dissuader d'entrer dans le pays.

Il a déclaré : « Selon des rapports crédibles provenant de diverses sources, les violations des droits fondamentaux des migrants ne sont ni isolées, ni une coïncidence, mais systématiques. Elles semblent être une partie intégrante d'une politique du gouvernement tchèque visant à dissuader les migrants et les réfugiés d'entrer dans le pays ou d'y séjourner ».

Zeid a cité entre autres la pratique de fouiller les réfugiés à nu afin de confisquer leur argent, qui servirait ensuite prétendument à payer leur détention.

Cette semaine, sur l'île grecque de Lesbos, l'UE a ouvert le premier camp d'internement, dit « point chaud », où des fonctionnaires de l'agence de protection des frontières Frontex enregistreront les réfugiés et traiteront leurs demandes d'asile lors de procédures accélérées. Le camp de Moria devrait contenir 2.500 personnes. Mais ce week-end, 5.000 nouveaux réfugiés sont arrivés.

Le week-end dernier, 16 réfugiés se sont noyés durant la traversée vers la Grèce. Le vendredi, les gardes-côtes grecs ont récupéré les corps de quatre enfants près de l'île de Kalymnos ; un autre garçon est porté disparu. Douze autres réfugiés se sont noyés près de la côte turque quand leur bateau a chaviré sur le chemin de Lesbos.

Selon l'Organisation internationale pour les migrants, 473 000 réfugiés sont arrivés en Grèce depuis le début de l'année ; l'écrasante majorité provient des zones de guerre en Syrie, en Afghanistan et en Irak. Plus de 150 ont perdu la vie.

Entretemps, les conditions auxquels sont confrontés les réfugiés bloqués dans le port français de Calais qui veulent traverser le tunnel sous la Manche ont empiré drastiquement. La population du camp a doublé, atteignant 6000 personnes ces dernières semaines. Les réfugiés, dont des familles avec enfants, vivent dans des tentes et des cabanes qu'ils se sont construites.

« Nous sommes au bord de l'effondrement », a déclaré Jean-François Corty, directeur des opérations françaises de Médecins du Monde. Le gouvernement français a proposé la construction d'un nouveau camp, mais il accueillerait à peine 1.500 personnes et ne serait pas prêt avant l'hiver

La réponse « humanitaire » de l'UE à la crise a été largement inexistante. Les projets de réinstaller 160.000 réfugiés en provenance d'Italie et de la Grèce vers d'autres pays de l'UE est resté lettre morte. Seuls 19 réfugiés ont quitté la Grèce pour la Suède. Quant aux 2,8 milliards d'euros qui auraient servi à aider les réfugiés, on n'en a vu qu'une très petite fraction.

(Article paru d'abord en anglais le 23 octobre 2015)