Home » Nouvelles internationales » Canada

L'élite dirigeante canadienne penche pour un gouvernement libéral

Par Roger Jordan
20 octobre 2015

Ce qui suit est la traduction d'un article d'abord paru en anglais le 9 octobre, qui fait la lumière sur le rôle de longue date des Libéraux en tant que parti de gouvernement de la grande entreprise canadienne. Une analyse détaillée de la victoire électorale des Libéraux sera publiée demain.

Tandis que la plus longue campagne électorale de l'histoire moderne du Canada atteint son apogée, il y a de plus en plus d'indices qui montrent que d'importantes sections de la classe dirigeante sont en train de donner leur appui à l'élection d'un gouvernement libéral le 19 octobre.

La Presse, le plus important quotidien francophone du pays, a publié un éditorial le 7 octobre qui déclarait son appui à un gouvernement libéral dirigé par Justin Trudeau. Trudeau, affirmait l'éditorial, a mis de l'avant l'alternative la plus crédible aux Conservateurs de Stephen Harper à un moment où le changement est cruellement nécessaire pour stimuler l'économie canadienne et renforcer l'État fédéral. Faisant référence à la décennie au pouvoir des Conservateurs comme étant le règne d'une «minorité ultra-conservatrice», La Presse argumentait que: «Plutôt que de rechercher des consensus, (les Conservateurs de Harper) ont divisé pour régner, cultivé l'ignorance et les préjugés. Aucune façon de gouverner n'est plus néfaste que celle-là pour un pays vaste et multiculturel comme le nôtre.»

Le quotidien montréalais, détenu par la famille Desmarais, milliardaire et politiquement bien réseautée, a endossé Harper en 2006 lorsqu'il a pris le pouvoir pour la première fois. Le quotidien n'a émis aucun endossement électoral en 2008 et en 2011. Mais, il a appuyé le coup constitutionnel des Conservateurs en décembre 2008, lorsque Harper a utilisé les pouvoirs du Gouverneur général non élu pour fermer le Parlement dans le but d'empêcher l'opposition de remplacer son gouvernement minoritaire par une coalition libérale-NPD.

Écrivant dans la National Post, qui est l'organe interne des néoconservateurs canadiens, Conrad Black a fait l'éloge de Trudeau dans un article intitulé: «Le NPD n'est toujours pas prêt, mais peut-être que Trudeau l'est». Black est une personnalité influente de l'oligarchie financière et un idéologue de droite qui a fondé le Post en 1998.

Samedi dernier, le Globe and Mail, le porte-voix traditionnel de l'élite financière de Bay Street, a consacré sept pages de journal pour présenter un portrait flatteur de Trudeau. Le Globe a encensé avec enthousiasme l'habileté du chef libéral à entrer en relation avec des gens ordinaires et a vanté ses capacités intellectuelles, tout en balayant les critiques dirigées contre son leadership par le NPD et les Conservateurs, particulièrement l'affirmation, faite dans une série d'attaques publicitaires contre Trudeau, selon laquelle Trudeau n'est «tout simplement pas prêt» pour être Premier ministre.

Même s'il est entièrement possible que les sections les plus puissantes de la classe dirigeante vont ultimement se rallier derrière les Conservateurs, ou que des développements inattendus vont déclencher un changement politique juste avant les élections, la bourgeoisie est clairement en train de peser le pour et le contre d'un retour au pouvoir des Libéraux, qui ont été longtemps le parti traditionnel du gouvernement national. Un facteur critique qui figure parmi ces calculs est la peur que l'hostilité profondément enracinée parmi les travailleurs envers la politique et les appels très à droite des Conservateurs, pourrait servir de catalyseur à une vaste contre-offensive de la classe ouvrière contre l'austérité et l'establishment politique. En appuyant un parti mené par un jeune chef (Trudeau a 43 ans) et qui est apparemment voué à de «réels changements», la classe dirigeante espère donner un visage plus attrayant et «progressiste» à son programme d'attaques sur les droit démocratiques et sociaux au pays et à ses interventions militaires impérialistes à l'étranger.

Les Libéraux et l'élection de 2015

La campagne de Trudeau a été prudemment calibrée pour faire un appel à la colère populaire et aux inquiétudes par rapport aux inégalités sociales et à l'insécurité économique croissantes, tout en indiquant à la grande entreprise que le gouvernement Libéral va défendre fidèlement ses intérêts. Les sections les plus perspicaces de la bourgeoisie accordent de l'importance aux Libéraux pour leur rôle, qu'ils jouent très bien et qu'ils pratiquent depuis au moins un siècle, consistant à faire des promesses «progressistes» pendant les campagnes électorales afin de mieux imposer un programme de droite une fois au pouvoir.

La promesse des Libéraux d'investir des milliards dans des projets d'infrastructures et de faire des déficits pendant trois ans a été bien accueillie par la grande entreprise qui l'a vue comme un signe que le parti s'engage à stimuler l'économie et à construire des infrastructures afin de déplacer les produits plus rapidement vers les marchés. Cette réaction favorable de la grande entreprise a été entraînée par la stagnation de l'économie canadienne, qui a été durement touchée par l'effondrement du prix du pétrole et d'autres matières premières l'année dernière. Cela a entraîné une récession pendant les six premiers mois de 2015.

Même si Trudeau dépeint l'adhésion des Libéraux à des déficits comme une rupture avec l'austérité des Conservateurs, le programme fiscal du parti, en fait, prévoit que les Libéraux vont identifier 6$ milliards en économies récurrentes à la quatrième année. Cela va signifier un assaut renouvelé sur les services publics et les programmes de soutien aux revenus dans un contexte où les gouvernements libéraux et conservateurs ont coupé dans les dépenses sociales et ont fourni des cadeaux en baisses d'impôts aux super riches et à l'élite économique. Trudeau a donné un aperçu de ce qui est à venir en faisant l'éloge des gouvernements Chrétien et Martin, qui ont implanté les plus grandes coupes sociales de l'histoire canadienne. Les deux anciens premiers ministres ont été très visibles dans la campagne de Trudeau.

Le Nouveau parti démocratique (NPD) a fait une campagne tellement explicitement à droite que Trudeau a été capable de présenter les Libéraux comme étant à leur «gauche» sur plusieurs questions clés, y compris sur la nécessité d'équilibrer le budget pour les trois prochaines années. Le chef libéral s'en est également pris au chef du NPD, Thomas Mulcair, pour son affirmation scandaleuse selon laquelle tous les Canadiens, sauf les plus grandes entreprises, paient leur «juste part» en impôts.

Même si Mulcair a défendu sans équivoque les baisses d'impôts sur le revenu personnel et les gains en capitaux que Harper et ses prédécesseurs libéraux ont implantées au nom des Canadiens les plus riches, Trudeau s'est engagé à aider la «classe moyenne qui en arrache» par des baisses d'impôts financées par l'augmentation des impôts payées par le 1 pour cent le plus riche. En fait, les augmentations d'impôts que les Libéraux imposeraient sur les Canadiens qui gagnent le plus sont modestes et leurs baisses d'impôt pour la «classe moyenne» retomberaient de façon disproportionnée sur les professionnels à hauts revenus et les travailleurs qualifiés, tout en ne changeant rien pour renverser les énormes pertes en revenus encaissées par les travailleurs moins bien payés dans les dernières années.

Les entreprises vont continuer de jouir de super-profits. Trudeau rejette de façon catégorique même une augmentation mineure de l'impôt sur les entreprises, qui a atteint le niveau historiquement bas de 15 pour cent.

Trudeau a aussi cherché à adopter une posture de «gauche» en politique étrangère, promettant de mettre fin à la mission de combat du Canada en Irak et en Syrie. Cependant, les Libéraux veulent développer davantage la mission d'entraînement des Forces spéciales canadiennes en Irak. De plus, ils appuient entièrement le rôle de premier plan du Canada dans la mobilisation des États-Unis et de l'OTAN à la frontière russe et ont dénoncé le gouvernement Harper pour avoir laissé les dépenses militaires passer à moins de 1 pour cent du PIB. Il a promis que, sous les Libéraux, l'armée canadienne sera modernisée afin d'accroître sa capacité à intervenir partout sur la planète. Pendant le débat des chefs sur la politique étrangère, Trudeau a fait l'éloge du gouvernement Obama comme étant l'allié le plus important d'Ottawa dans sa lutte pour la «liberté» et la «démocratie», dans un contexte où Washington a été en guerre continuelle pendant pratiquement tout le dernier quart de siècle.

Les Libéraux ont voté en faveur du projet de loi C-51, donnant ainsi de la légitimité à cette loi draconienne qui donne de vastes nouveaux pouvoirs arbitraires à la police et aux agences de renseignements. La promesse de Trudeau d'abroger certains aspects de la loi ne vaut rien, vu que ce sont les Libéraux eux-mêmes qui ont mis en place plusieurs des fondements clés de l'appareil de sécurité nationale canadien lorsqu'ils étaient au pouvoir.

Le soutien sans équivoque de Trudeau pour la Loi sur la Clarté fait entièrement partie de la stratégie de Trudeau pour défendre les intérêts de l'État canadien. Cette loi a été adoptée par le gouvernement libéral de Chrétien afin de dicter les termes d'une possible sécession du Québec. La loi donne au gouvernement canadien le pouvoir de déterminer arbitrairement le pourcentage de votes requis en faveur de l'indépendance du Québec pour que celle-ci soit valide. De plus, et de façon encore plus importante, elle ouvre la porte à une possible redéfinition des frontières du Québec en cas de sécession, créant ainsi les conditions pour une partition des frontières et soulevant le spectre d'une guerre civile.

Le bilan des Libéraux

La classe dirigeante, en se basant sur une longue expérience, sait que les Libéraux sont habiles à manipuler le mécontentement populaire et à donner un vernis «progressiste» à une politique de droite et qu'ils ont une longue histoire de reniement de leurs promesses électorales pour implanter le programme de la grande entreprise.

L'opposition de Pierre Trudeau, le père du chef libéral actuel, à l'objectif des Progressistes-Conservateurs d'instituer un gel de 90 jours des salaires était au centre de sa campagne de réélection en 1974. Mais, seulement une année plus tard, Trudeau a convaincu les provinces de le suivre dans son imposition des contrôles des salaires sur trois ans dans le cadre d'un offensive plus vaste contre la classe ouvrière. En 1978, son gouvernement avait menacé de congédier en masse les facteurs en grève.

En 1993, les Libéraux de Jean Chrétien ont été élus avec des promesses de renégocier certains aspects de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA), d'abroger la TPS et de mettre un terme à «l'obsession sur le déficit» des Conservateurs de Mulroney afin de se concentrer sur les «emplois, emplois et emplois». Le gouvernement libéral de Chrétien n'a rien fait de tout cela. Il a plutôt implanté les plus grandes coupes sociales de l'histoire canadienne, coupant dans les transferts aux provinces pour les soins de santé, l'éducation et les autres services sociaux pour ensuite remettre les milliards économisés aux riches et à la grande entreprise via des baisses d'impôts.

Si les Libéraux ont encore un certain succès à se présenter comme une alternative «progressiste» aux Conservateurs, c'est en grande partie en raison du rôle joué par le NPD social-démocrate et les syndicats.

Au parlement fédéral et dans différents parlements provinciaux, le NPD s'est régulièrement allié aux Libéraux. Mulcair a déclaré à maintes reprises que, si l'arithmétique parlementaire le permet, le NPD rejoindra Trudeau et ses Libéraux avec empressement dans le cadre d'un gouvernement de coalition.

La bureaucratie syndicale a versé des millions de dollars dans la campagne du vote stratégique pro-libéral «n'importe qui sauf les Conservateurs». Cette collaboration étroite s'est développée sur une longue période. En Ontario, les syndicats se sont alignés sur les Libéraux provinciaux à la fin des années 1990 après qu'ils aient torpillé l'offensive de masse de la classe ouvrière contre le gouvernement de droite virulent de Mike Harris et sa Révolution du bon sens. Par la création de la Coalition «Ontario Working Families», les syndicats ont aidé à l'élection d'un gouvernement libéral mené par Dalton McGinty en 2003 qui a laissé en place pratiquement tous les changements brutaux contenus dans les politiques de Harris. En 2014, les syndicats ont, encore une fois, fait la promotion des Libéraux ontariens comme une alternative «progressiste» aux Conservateurs, ouvrant ainsi la voie à la réélection d'un gouvernement libéral provincial qui a implanté des coupes dévastatrices dans les dépenses sociales et qui a criminalisé les grèves des enseignants.