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Avions de chasse russes interceptés en Turquie: les Etats-Unis intensifient leur discours belliqueux envers Moscou

Par Thomas Gaist
8 octobre 2015

Sautant sur des informations contestées au sujet de l’incursion dans l’espace aérien turc d’avions de combat russes, les responsables américains et ceux de l’OTAN ont intensifié lundi leur rhétorique belliqueuse envers le gouvernement de Vladimir Poutine.

Le gouvernement turc avait annoncé lundi que des avions russes étaient entrés dans l’espace aérien turc au-dessus de Yayladagi.

En réponse à une question sur les manœuvres russes alors qu’il s’adressait lundi aux chefs militaires espagnols à Madrid, le secrétaire américain à la Défense, Ashton Carter, a réitéré ses remarques comme quoi l’engagement croissant de l’armée russe en Syrie « équivalait à verser de l’essence sur le feu de la guerre civile. » Il a dénoncé l’intervention russe en Syrie comme étant « à côté de la plaque » et « vouée à l’échec. »

« Par ses frappes militaires ciblant les groupes modérés en Syrie, la Russie a intensifié la guerre civile en compromettant davantage encore la résolution politique et la préservation même de la future structure de gouvernement qu’elle dit défendre, » a dit Carter.

L’allusion aux « groupes modérés » fait partie des efforts de Washington pour occulter le fait qu’ils sont contre toute attaque visant le Front al-Nosra, affilié à al-Qaïda. En Syrie, les Etats-Unis et les puissances de l’OTAN forment une alliance de fait avec ladite organisation et d’autres milices islamistes financées par l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie.

Les commentaires de Carter font partie de l’escalade rhétorique lancée par les responsables occidentaux. Alors que les faits les plus élémentaires relatifs à la patrouille russe restent controversés, les informations ont été utilisées par les puissances occidentales pour justifier une nouvelle escalade des tensions avec Moscou.

« Nous en [les survols russes de la Turquie] sommes fortement préoccupés car c’est précisément le genre de choses qui, si la Turquie avait agi conformément à ses droits, aurait pu aboutir à ce que ces avions soient abattus, » a dit lundi le secrétaire américain d’Etat John Kerry lors de commentaires faits à Valparaiso au Chili.

Le chef de la diplomatie américaine a ensuite accusé la Russie de mentir et de cacher les véritables intentions de son engagement dans la guerre. « La Russie dit s’être engagée dans le but de combattre l’Etat islamique, Daesh. Mais il est évident, au vu des bombardements qui ont lieu en ce moment, que ses motifs sont plus étendus, » a dit Kerry.

Kerry a averti que la Russie devait insister pour qu’Assad se soumette aux négociations politiques pour un gouvernement de transition. « Je dirais à la Russie que son client, qui connaît de grandes difficultés, a besoin d’en savoir plus sur ce que la Russie nous a communiqué et ce qu’on lui demande, » a précisé Kerry.

L’alternative était que la guerre « continuera de progresser dans une direction qui garantira très certainement davantage de terrorisme, davantage de conflit et probablement la destruction totale de l’Etat syrien, » a dit Kerry.

Les dirigeants russes ont réagi en défendant leur intervention en Syrie et en assurant qu’ils allaient intensifier leurs opérations. Des responsables russes ont fait savoir lundi que de nouveaux contingents de forces terrestres russes « volontaires » seraient prochainement déployés en Syrie

« Nos frappes aériennes non seulement se poursuivront, mais augmenteront en intensité, » a dit samedi le général russe Andreï Kartapolov durant un point de presse.

L’intervention russe en Syrie vise à défendre les intérêts de l’élite dirigeante russe dans le pays, y compris en empêchant la chute du gouvernement syrien par les milices soutenues par les Etats-Unis. Cette intervention accroît le risque de conflit avec les Etats-Unis et les puissances de l’OTAN.

C’est toutefois l’impérialisme américain qui porte la principale responsabilité de « verser de l’essence sur le feu » en Syrie. Ce sont les Etats-Unis qui ont, avec leurs alliés dans la région, attisé la guerre civile dans le but de faire tomber Assad, un allié à la fois de l’Iran et de la Russie.

Devant l’escalade de la crise que connaît la politique américaine au Moyen-Orient, de puissantes factions de l’establishment américain sont favorables à une confrontation avec Moscou. Sous couvert d’anonymat, des responsables de la Maison Blanche et du Pentagone, cités par le Wall Street Journal, ont souligné que les manœuvres russes de ce week-end n’étaient « pas un accident » et averti que Moscou ne « devait pas continuer à tâter le terrain en Syrie. »

S’appuyant sur ces sources anonymes, le WSJ a catégoriquement affirmé que les avions russes avaient activé leurs systèmes lance-missiles à guidage radar après avoir été confrontés par les avions de chasse turcs et les avaient « pris pour cible ».

Ces affirmations, qu’on doit considérer non fondées vu leur origine douteuse, constituent en soi une escalade provocatrice de la rhétorique belliqueuse envers la Russie. L’activation des systèmes d’armes d’une telle manière représente une tactique hautement conflictuelle. Selon des responsables de l’OTAN, elle n’est quasiment jamais employée dans les confrontations entre avions de combat russes et de l’OTAN sur la Baltique et en Europe de l’Est.

Si elles s’avéraient exactes et que les incursions visaient à prouver la détermination de la Russie à empêcher l’imposition, par la Turquie ou d’autres pays de l’OTAN, d’une « zone d’exclusion aérienne » dans le nord de la Syrie, ceci ne ferait que souligner l’extrême danger que la guerre orchestrée par les Etats-Unis en Syrie ne provoque un conflit entre eux et la Russie, c’est à dire entre deux puissances nucléaires.

L’accroissement des tensions géopolitiques à propos de la Syrie a produit de véhémentes luttes intestines au sein de l’establishment politique américain.

La semaine passée, l’ancienne secrétaire d’Etat et candidate à la présidentielle américaine Hillary Clinton avait attaqué la politique du gouvernement démocrate par la droite et dit qu’elle appuyait l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne en Syrie.

Plusieurs candidats présidentiels républicains ont récemment soutenu une zone d’exclusion aérienne, comme l’ancienne PDG de Hewlett Packard Carly Fiorina, le gouverneur de l’Ohio, John Kasich et le gouverneur du New Jersey, Chris Christie.

« Quiconque est d’accord pour permettre aux Russes d’entrer au Moyen-Orient est tout simplement extrêmement naïf, » a dit Christie dimanche alors qu’il commentait les efforts de l’administration pour négocier avec la Russie les conditions d’un gouvernement syrien après la guerre.

Des appels sont aussi venus de tous les bords de l’establishment de la politique étrangère américaine en faveur d’une politique plus agressive en Syrie. Ces appels s’accompagnent de vives critiques à l’égard de la Maison-Blanche pour vouloir négocier avec Poutine.

Dans un éditorial publié la semaine passée dans American Interest, le directeur général du Washington Institut for Near East Policy, Robert Satloff, a condamné le gouvernement Obama pour sa « réponse molle face au défi russe le plus direct et le plus grave pour la position mondiale de l’Amérique ces quatre dernières décennies, son acceptation nonchalante du déploiement de troupes et de matériel sur le littoral méditerranéen par l’Iran et la disposition à légitimer le régime d’un despote maniaque responsable de la mort de plus d’un quart de million de personnes et du dépeuplement de près de la moitié de son pays. »

Dans son dernier commentaire sur la guerre, « La longue guerre de Syrie: les arbres, les forêts et tous les sages du roi », l’analyste en chef du Center for Strategic and International Studies, Anthony Cordesman, s’est moqué de l’idée de « ramener une certaine stabilité à la Syrie à la condition qu’Assad accepte de partir et que les Etats-Unis et la Russie puissent s’accorder sur la manière d’aborder les négociations. »

« Tous les chevaux du roi et tous les sages du roi ne pourraient recoller la Syrie en négociant une solution de l’extérieur même s’il n’y avait qu’un roi et pas l’assemblage divisé qui compte les Etats-Unis, la Russie, l’Iran, la Turquie, l’Irak et d’autres Etats riverains de la Syrie, les Etats arabes du golfe, l’Egypte ainsi que la France et les autres pouvoirs européens intéressés, » a écrit Cordesman.

Cordesman a ensuite insisté pour dire que les décideurs politiques américains « devaient cesser de prétendre que les ‘modérés’ syriens étaient suffisamment forts pour avoir un effet sur la situation sécuritaire ou pour négocier au nom des véritables combattants de la Syrie. » En clair, les Etats-Unis devaient renoncer à la prétention de ne pas être alliés aux fondamentalistes islamiques dans le cadre de leur campagne pour contrôler la Syrie et le Moyen-Orient.

(Article original paru le 6 octobre 2015)