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Vingt-cinq ans depuis la réunification de l'Allemagne

Par Peter Schwarz
6 octobre 2015

Le 3 octobre 1990, la RDA (République démocratique allemande, ou ‘Allemagne de l'Est’), un Etat de 17 millions d'habitants, était dissoute 41 ans après sa fondation et incorporée dans la République fédérale d'Allemagne.

Tant à l'Est qu’à l'Ouest de l'Allemagne, peu de ceux qui furent touchés étaient conscients des conséquences de cette démarche. Il n'y a eu aucun débat public et pas de référendum. Au lieu de cela, il y eut une campagne de propagande de tous les partis politiques et des médias, qui proclamaient que la liquidation de la RDA, la privatisation de la propriété nationalisée et l'introduction du capitalisme était synonymes de liberté, de démocratie, de prospérité et de paix. Le Chancelier Helmut Kohl (CDU) a parlé à des rassemblements de masse en RDA et promis de transformer la région en « paysages florissants où il vaut la peine de vivre et de travailler. »

Le parti d'Etat de la RDA, le SED (Parti socialiste unifié) stalinien, a lui aussi soutenu cette campagne. « Pour moi, le chemin de l'unité était inévitable et devait être suivi avec détermination », a écrit le dernier premier ministre SED, Hans Modrow, dans ses mémoires.

Gregor Gysi, qui a assumé la présidence du SED à la fin de 1989 et joue encore un rôle de premier plan dans Die Linke (La Gauche), a déclaré cette semaine dans une interview qu'il avait entrepris la tâche de diriger « les élites de l'Est, dont des fonctionnaires de second rang, vers l'Allemagne unifiée ».

Gysi a bien résumé le rôle du SED. Loin de représenter les intérêts des travailleurs, le parti représentait ceux des «élites de l'Est», la bureaucratie stalinienne parasitaire qui considérait la propriété nationalisée principalement comme la source de ses propres privilèges. Face à des manifestations de masse, la bureaucratie a conclu que ses privilèges pouvaient être mieux défendus sur la base de la propriété capitaliste et sous la protection de l'Etat ouest-allemand que par le maintien de la RDA.

Pour la classe ouvrière, les conséquences de la restauration capitaliste ont été désastreuses. Déjà avant le 3 octobre, les sociétés et les banques occidentales avaient fondu comme des vautours sur la propriété nationalisée de la RDA. L'industrie est-allemande, qui avait joué un rôle de premier plan en Europe de l'Est, garantissant le plein emploi et la sécurité sociale, a été rasée en un court laps de temps.

L'agence Treuhand, établie par le gouvernement Modrow afin de privatiser la propriété d'Etat de la RDA, a supervisé le démantèlement de pas moins de 14.000 entreprises d'État. Certaines ont été vendues mais la plupart ont été fermées. En l'espace de trois ans, 71 pour cent de tous les salariés ont perdu leur emploi. Une éducation et un système social bien développés et un dense réseau d'institutions culturelles ont également été démolis.

L'Est de l'Allemagne ne s’est jamais remis de cette dévastation. Le taux de chômage de 9,8 pour cent à l'Est est bien supérieur aux 5,8 pour cent de l'Ouest. La population totale de l'Est a baissé de deux millions en raison de l'émigration et d'un taux de natalité en baisse. Beaucoup de jeunes demandeurs d'emploi ont quitté l'Est et le nombre de personnes âgées y est maintenant disproportionné

La dévastation sociale ne s’est pas limitée à l'ex-RDA. La grande entreprise allemande a utilisé les bas salaires en Allemagne de l'Est et en Europe de l'Est comme levier pour faire baisser les salaires à l'Ouest. Dix ans après la réunification allemande, la coalition SPD-Verts dirigée par Gerhard Schröder a introduit les lois Hartz qui ont créé la base d’un vaste secteur à bas salaire, qui englobe actuellement plus du quart de tous les salariés.

Plus dévastateurs encore que les conséquences sociales sont les résultats politiques de l'unification allemande. Après les crimes du régime hitlérien et sa défaite dans la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne a été contrainte d'adopter une politique de retenue militaire. Mais l'unification de l'Allemagne a changé tout cela. La classe dirigeante allemande fait face au même dilemme que celui qu’elle avait au début du 20e siècle. Trop grande pour l'Europe et trop petite pour le monde, l'Allemagne cherche à dominer l'Europe pour jouer le rôle de puissance mondiale.

L’impérialisme allemand montre une fois de plus son arrogance et son agressivité de jadis. Il a affiché ses prétentions d’hégémonie et de gendarme de l'Europe, a dicté des programmes d'austérité à la Grèce et à d'autres pays qui rappellent la brutalité de l'occupation nazie, et met rapidement à niveau ses capacités militaires.

Il y a deux ans, le président Joachim Gauck s’est servi de la Journée de l'unité allemande pour exiger que l'Allemagne joue un rôle, « en rapport avec l'importance de notre pays » dans les affaires étrangères et militaires. Son appel a été rapidement repris par le gouvernement et les médias. Berlin a joué un rôle de premier plan dans le coup d'Etat en Ukraine, contribuant à installer au pouvoir un régime pro-occidental, et dans le renforcement militaire de l'OTAN à la frontière russe.

A présent, l'Allemagne prépare aussi une intervention en Syrie où les deux puissances nucléaires Etats-Unis et Russie se livrent un face-à-face militaire direct. Le Frankfurter Allgemeine Zeitung insiste pour dire que « l'Allemagne a des intérêts fondamentaux dans le conflit syrien ». L'Allemagne ne peut pas compter sur Poutine ou sur ses alliés américains et français, écrit le journal cette semaine. « Par conséquent, l'Allemagne elle-même doit s’y engager plus». Une guerre nucléaire mondiale, qui a été une menace durant toute la guerre froide, sans avoir eu lieu, est à nouveau un danger réel.

Le retour du militarisme a à son tour brisé la façade démocratique de la République fédérale. Même des juristes conservateurs sont obligés de l'admettre. « Un quart de siècle après la réunification, ce pays régi par la constitution fait face à une crise existentielle, la primauté du droit est érodée, la démocratie s’affaiblit, le système de séparation des pouvoirs s’est modifié davantage en faveur de l'exécutif », a écrit Peter M. Huber, juge à la Cour constitutionnelle fédérale, dans un commentaire pour la Frankfurter Allgemeine Zeitung.

Pour contrer le soutien et la solidarité de larges couches de la population envers les réfugiés de guerre du Moyen-Orient, les élites dirigeantes érigent de nouveau des clôtures et des murs frontaliers en Europe, confortant ainsi des tendances xénophobes droitières. La CSU bavaroise, au gouvernement, a été jusqu'à s’aligner sur le premier ministre hongrois d’extrême-droite Viktor Orban.

Pendant trois jours, les élites dirigeantes ont célébré l'unification allemande à Francfort et à Berlin avec des discours pieux et triomphalistes. Pour les travailleurs, l'anniversaire devrait être l'occasion de faire leur propre bilan.

Beaucoup repensent maintenant à la réunification avec amertume. Selon une enquête, « une attitude anti-capitaliste » prévaut aujourd’hui en Allemagne de l’Est. Huit Allemands de l'Est sur ​​dix associent l'économie de marché à l'exploitation et 50 pour cent associent l’ancienne économie planifiée à la sécurité. A l'Ouest de l’Allemagne, la réponse ne serait pas foncièrement différente.

Ce qui manque dans la conscience populaire, cependant, c’est la compréhension des causes de la fin de la RDA et une perspective politique d’alternative. En particulier, le rôle du stalinisme n’est pas compris. Staline a émergé dans les années 1920 en Union soviétique en tant que représentant d'une bureaucratie conservatrice qui a écarté puis assassiné les dirigeants de la Révolution d'Octobre. Cela a culminé, il y a 75 ans, dans l'assassinat de Léon Trotsky, le co-dirigeant de la Révolution russe et le fondateur de la Quatrième Internationale.

Après la Seconde Guerre mondiale, la bureaucratie stalinienne a étendu son contrôle, et les rapports de propriété créés par la Révolution d'Octobre, à l'Europe et l’Allemagne orientales, tout en réprimant les aspirations révolutionnaires de la classe ouvrière en France, en Italie et dans de nombreux autres pays. En RDA, en Hongrie et en Pologne, la bureaucratie au pouvoir a violemment réprimé les soulèvements ouvriers. Elle a contribué de manière significative à la stabilisation du capitalisme après la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale.

Le programme nationaliste du stalinisme, exprimant les intérêts de l'appareil d'Etat contre-révolutionnaire, était diamétralement opposé au programme internationaliste du socialisme avancé par la Quatrième Internationale. La mondialisation de la production a rendu le programme stalinien du « socialisme dans un seul pays » de plus en plus intenable. La bureaucratie, dirigée par le PCUS sous Gorbatchev y a répondu, comme Trotsky l'avait prédit dès 1936, par la restauration du capitalisme.

Dans une déclaration sur la réunification allemande, la Ligue socialiste ouvrière (BSA), le prédécesseur du Parti de l'égalité socialiste (PSG), mettait en garde en octobre 1990: « Le rapport des forces internationales, dans le cadre duquel les impérialistes ont réglementé leur pouvoir avec l'aide des staliniens et des sociaux-démocrates et défendu leurs intérêts mondiaux, s’est effondré. Les vieux conflits entre les puissances impérialistes pour la répartition du monde, qui ont jeté l'humanité dans l'horreur d’une guerre mondiale deux fois en ce siècle, réapparaissent ».

Cet avertissement a été pleinement confirmé. La réponse urgente à la guerre, la dictature et l'inégalité sociale est celle de la construction du Comité international de la Quatrième Internationale, le parti mondial de la révolution socialiste.

(Article original paru le 5 octobre 2015)