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Manifestations de colère à la suite des attentats terroristes en Turquie

Par Jean Shaoul et Halil Celik
13 octobre 2015

Des milliers de personnes ont manifesté à Ankara et d'autres villes turques, samedi et dimanche suite au double attentat visant un rassemblement anti-gouvernemental pour la paix à Ankara samedi et qui a fait 97 morts et 246 blessés. Les manifestants ont dénoncé le gouvernement du président Recep Tayyip Erdo&;an, blâmant sa campagne anti-Kurde de bombardements et de répression pour les explosions qui ont transformé une manifestation pacifique en cauchemar sanglant.

La police a attaqué les manifestants avec des gaz lacrymogènes dans la capitale turque dimanche, les empêchant de déposer des oeillets sur le lieu des attentats de samedi.

Deux bombes massives ont explosé samedi matin près de la gare centrale d'Ankara au milieu de la marche de masse appelée par le Parti démocratique populaire (HDP) pro-kurde, divers groupes de gauche et un certain nombre de syndicats, pour exiger la fin de la guerre entre le gouvernement turc et le Parti de travailleurs du Kurdistan (PKK) interdit.

Les attentats terroristes ont eu lieu dans les conditions d’une crise politique qui s’aggrave en Turquie, provoquée par son rôle, très impopulaire, dans la guerre syrienne. Ankara y a parrainé des combattants islamistes, dont le groupe Etat Islamique (EI), dans le but de renverser le régime du président Bachar al-Assad et d'empêcher l'émergence d'un Etat kurde autonome en Syrie voisin de la population kurde vivant en Turquie.

En Turquie même, le gouvernement a récemment relancé la guerre civile contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui a coûté la vie d'au moins 40.000 personnes depuis son début en 1984. Il est confronté à un mécontentement croissant face à une crise économique qui empire.

Pour l'instant, la cause précise de l'explosion est incertaine et aucun groupe n'a revendiqué la responsabilité de cet acte criminel. Toutefois, indépendamment de qui a effectué l'attentat, le président Erdogan et son Parti de la Justice et du Développement (AKP) vont essayer d’en tirer avantage.

Le Premier ministre, Ahmet Davutoglu, à la tête d'un gouvernement provisoire de l'AKP en attendant de nouvelles élections le 1er novembre, a initialement lancé une interdiction sur la couverture médiatique des attentats, qui a cependant été largement ignorée.

Davutoglu a pointé un doigt accusateur sur un certain nombre de coupables possibles, l'Etat islamique, le PKK, et le Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C). « L'attaque d’Ankara vise notre unité, la démocratie, la paix, » a-t-il dit, qualifiant l’attentat d’« 'incident le plus douloureux de l'histoire de la République turque. »

Le président Barack Obama a téléphoné à Erdogan alors que croissait l’inquiétude internationale quant à la crise politique en Turquie. Il a « assuré que le peuple américain était solidaire du peuple turc dans la lutte contre le terrorisme et les défis de sécurité communs de la région ».

Mais Selahattin Demirtas, co-dirigeant du HDP, a attaqué le gouvernement, le qualifiant d'« Etat mafieux » avec une « mentalité d'État agissant comme un tueur en série ». Il faisait allusion aux gangs mobilisés par l'AKP et les ultra-nationalistes qui ont attaqué plusieurs fois les bureaux et le personnel de l'HDP pendant et depuis la campagne pour les élections nationales de juin dernier, sans que la police n’intervienne.

Demirtas dit encore « Nous sommes confrontés à un Etat de la pègre meurtrière. Comment est-il possible que l'Etat avec un réseau de renseignement si fort n'a pas eu préalablement connaissance de l'attaque? » Il ajouta, « Les chefs de gang peuvent organiser des rassemblements en toute sécurité dans ce pays, mais ceux qui veulent la paix sont assassinés ».

Dimanche, à Ankara, des milliers de manifestants, dont des témoins, des familles des victimes et des partis d'opposition, ont tenu le gouvernement directement responsable de la tragédie de samedi pour n’avoir pas fourni la moindre sécurité avant le rassemblement. La police, qui n'est venue qu'après les explosions, a au contraire tiré des gaz lacrymogènes sur les familles des victimes venues se renseigner sur leurs proches.

Les gens scandaient « Erdo&;an meurtrier» et « police assassins » sur la place Sihhiye alors que la police antiémeute équipée d'un canon à eau bloquait la principale voie menant aux bâtiments du parlement et du gouvernement. La foule a accusé le gouvernement d'avoir délibérément attisé un climat de peur et d'intimidation avant les élections du 1er novembre afin de soit retarder le vote et conserver le pouvoir, soit d'augmenter ses chances de gagner une majorité. Mais les responsables du gouvernement ont insisté sur le fait que, malgré les problèmes de sécurité, les élections auraient lieu.

Les élections suivent l'échec de l'AKP à remporter une majorité absolue en juin en raison de la montée du HDP pro-kurde. Le HDP a obtenu 13 pour cent des voix à l'élection de juin, privant ainsi l'AKP de la possibilité de modifier la Constitution en faveur d'une présidence exécutive. L'AKP a refusé de former un gouvernement de coalition avec l'un des trois partis d'opposition, jouant sur la possibilité qu'il serait en mesure d'obtenir une majorité absolue en novembre. Mais cela est loin d’être gagné d’avance.

Le gouvernement avait relancé la guerre contre le PKK après deux ans et demi de négociations infructueuses au cours desquelles il n'a pas présenté des propositions concrètes. Erdo&;an a mis les villes kurdes sous couvre-feu et imposé un régime militaire de fait. Dans un des incidents les plus notoires, il a imposé un couvre-feu de huit jours à Cizre où les tireurs d'élite de l'armée ont tiré sur les habitants, tuant 20 personnes dont des enfants, puis ont tiré sur les gens qui portaient secours aux victimes.

Depuis la reprise de la guerre civile contre le PKK peu de temps après l'élection en juin, 140 membres des forces de sécurité ont été tués. Le gouvernement affirme qu'il a tué plus de 1.700 militants.

De plus, le gouvernement a cherché à criminaliser ou au moins à paralyser le HDP en incitant à des attaques physiques sur ses bureaux et à des attaques juridiques contre ses dirigeants et ses maires sous couvert de lutte contre le « terrorisme ». Ceci, en dépit du fait que le co-dirigeant du HDP , Selahattin Dermitas, a fait tout son possible pour se distinguer du PKK; il s’est attiré la colère de la direction du PKK en Irak, et il est même brièvement entré au gouvernement intérimaire à Ankara avant d’en ressortir.

Immédiatement après les attentats, le PKK a annoncé un cessez-le-feu unilatéral de manière à éviter tout ce qui pourrait gêner une « élection juste et équitable » le 1er novembre. Le vice-premier ministre Yalcin Akdogan a rejeté le cessez-le-feu comme une « tactique » avant l'élection, et un haut responsable de la sécurité a déclaré à Reuters, « Le cessez-le-feu du PKK ne signifie rien pour nous. Les opérations continueront sans interruption ».

Samedi et dimanche, des avions de combat turcs ont frappé des cibles du PKK dans le sud de la Turquie et le nord de l'Irak, tuant 30 à 35 militants du PKK dans le nord de l'Irak et 14 militants du PKK dans la province de Diyarbakir en Turquie.

Citant l’Etat islamique comme l'auteur probable des attentats de samedi à Ankara, le gouvernement a dit qu'ils étaient très similaires à l'attentat suicide de juillet à Suruc près de la frontière syrienne et dont l’EI avait plus tard revendiqué la responsabilité.

Cette attaque avait été utilisée comme prétexte pour entrer dans la coalition ostensiblement anti-EI, sous commandement américain et pour reprendre la guerre contre le PKK dans le nord de l'Irak et en Turquie. Washington, en échange de l'autorisation d'utiliser la base turque d'Incirlik pour ses attaques aériennes contre l'Irak et la Syrie, a fermé les yeux sur les raids de la Turquie, alors même que les milices kurdes d’Irak et de Syrie étaient les forces les plus efficaces contre l’EI.

L’intervention militaire directe de la Russie dans la guerre civile syrienne pour renforcer le régime d'Assad, en collaboration avec l'Iran, l'Irak et le Hezbollah libanais, a aussi porté un coup aux intérêts d'Ankara. Moscou a attaqué non seulement l’EI, mais d'autres forces islamistes, y compris les groupes liés à Al-Qaïda soutenus par Ankara qui luttent contre les forces kurdes syriennes du Parti de l'Unité démocratique et sa milice, les PYD/YPG (Unités de Protection populaire).

Ankara est devenu de plus en plus belliqueux, accusant Moscou de violer à plusieurs reprises son espace aérien la semaine dernière. Parlant aux journalistes lors d'un vol au Japon le 7 octobre, Erdogan a dit qu'il « ne pouvait accepter la situation actuelle », ajoutant, « les explications russes sur les violations de l'espace aérien ne sont pas convaincantes ». Il a averti que la Turquie, qui obtient 55 pour cent de son gaz de la Russie, chercherait à l’importer plus auprès d'autres fournisseurs.

Erdo&;an a encore dit qu’il était non seulement prêt à confronter la Russie, mais qu'il était confiant d’avoir le soutien des États-Unis et de l'OTAN s‘il décidait d'agir contre l'intervention russe en Syrie, augmentant ainsi le risque d'une guerre beaucoup plus large impliquant les deux plus grandes puissances nucléaires du monde.

(Article paru en anglais le 12 octobre 2015)