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Le Bloc Québécois fait l'éloge du Canada dans la guerre au Moyen-Orient

Par Keith Jones
29 septembre 2015

En pleine campagne pour les élections fédérales du 19 octobre, le Bloc Québécois (BQ) indépendantiste clame son appui pour le rôle de premier plan que joue le Canada dans la guerre des États-Unis au Moyen-Orient.

Le chef du BQ Gilles Duceppe a présenté à maintes reprises la guerre comme une mission «humanitaire» visant à sauver les populations d'Irak et de Syrie des islamistes «fascistes». En plus de mentir de la sorte, Duceppe a attaqué les opposants fédéralistes du Bloc – les conservateurs, les libéraux et les néo-démocrates – parce qu'ils se seraient opposés à la campagne chauvine du BQ qui tente d'imposer de sévères restrictions sur le port du niqab et d'autres vêtements musulmans qui voilent le visage dans la «sphère publique» canadienne.

Affirmant que le Bloc appuyait la coalition guerrière dirigée par les États-Unis, Duceppe a dit à Radio-Canada que le groupe État islamique (ÉI) était une force «expansionniste». «Contre Adolf Hitler, tous ceux qui avaient le drapeau blanc au départ n'ont pas survécu longtemps, a-t-il déclaré. Il n'y avait pas d'autre choix.»

En réalité, la guerre actuelle est le résultat et la continuation des guerres impérialistes d'agression menées par les États-Unis au Moyen-Orient au cours du dernier quart de siècle. Dans sa campagne pour maintenir et étendre sa domination stratégique de la plus importante région exportatrice de pétrole au monde, Washington a fomenté et mené des guerres de changement de régime à travers la région, causant la mort et la destruction à une échelle incalculable et attisant les conflits sectaires.

De plus, les États-Unis ne cessent de recourir aux services de groupes islamiques en tant que forces interposées, y compris ceux qui sont devenus l'État islamique. C'était manifestement le cas en Libye – où des pilotes des Forces armées canadiennes participant à la campagne de bombardement de l'OTAN se décrivaient comme la «force aérienne d'Al-Qaïda». C'était aussi le cas en Syrie, jusqu'à ce que l'ÉI, ayant reçu quantité d'armes de la part des États-Unis et de leurs alliés dans la région – la Turquie et les monarchies du Golfe – lance des attaques en Irak en juin 2014.

Tout comme les mensonges au sujet des armes de destruction massive irakiennes qu'a utilisés Washington comme prétexte à son invasion illégale de l'Irak, les États-Unis se servent aujourd'hui des atrocités commises par l'ÉI pour camoufler leur programme impérialiste. Et dans cette campagne ils ont l'appui du gouvernement conservateur du Canada et de partis comme le Bloc Québécois. Le fait que l'administration Obama a dénoncé la Russie pour son appui au gouvernement syrien montre que l'objectif premier de la guerre actuelle est de remplacer le régime de Bashar Al-Assad, un proche allié de la Russie et de l'Iran, par un régime plus soumis aux intérêts des États-Unis.

Duceppe est si enthousiaste dans son appui pour la guerre des États-Unis qu'il a suggéré que le Canada et ses principaux alliés de l'OTAN devaient envisager le déploiement des troupes au sol. «On doit avoir cette discussion avec les alliés», a-t-il dit à Radio-Canada.

S'adressant à des étudiants à Sherbrooke, Duceppe a juré qu'un Québec indépendant ne reculerait pas devant ses «responsabilités» internationales. «Je suis convaincu, a dit le chef du BQ, qu’un Québec indépendant ferait partie de la coalition qui combat ce groupe qui commet des crimes contre l’humanité.»

Pierre-Karl Péladeau – le chef du Parti Québécois, le parti frère du BQ en politique provinciale au Québec – a affirmé le mois dernier qu'un Québec indépendant exigerait sa part de tous les avoirs de l'État canadien, y compris ceux de l'armée canadienne. Il a mentionné précisément la flotte de chasseurs F-18 du Canada. Sept de ces chasseurs participent actuellement à une mission de bombardement en Irak et en Syrie.

Péladeau et Duceppe représentent à quel point le mouvement indépendantiste québécois a adopté la guerre impérialiste et la réaction sociale.

Péladeau est propriétaire de l'empire médiatique et de télécommunications Québecor et un personnage de droite notoire. Aucun autre employeur n'a été aussi agressif que lui dans les deux dernières décennies en utilisant les lock-out pour imposer des baisses de salaire et des licenciements. Depuis des années, Péladeau se sert de ses tabloïds afin de faire campagne pour la privatisation de la santé et d'autres services publics, attiser un mouvement de droite «anti-impôts» et faire la promotion d'un chauvinisme anti-immigré et anti-musulmans.

Duceppe est un ancien bureaucrate syndical et un ex-maoïste. En 1991, il a été le tout premier candidat à se présenter sous la bannière du Bloc Québécois qui avait été créé par des députés dissidents conservateurs et libéraux au Québec pour obtenir plus de pouvoirs constitutionnels pour le Québec. Duceppe avait été sélectionné par le fondateur du parti, l'ancien ministre conservateur Lucien Bouchard, le premier ministre libéral du Québec Robert Bourassa et le président de la Confédération des syndicats nationaux Gérald Larose pour devenir le candidat vedette du BQ. Six ans plus tard, il est devenu le chef du BQ et a conservé ce poste jusqu'en 2011, lorsque le Bloc, malgré l'appui indéfectible de la bureaucratie syndicale, a subi une défaite électorale spectaculaire, ne conservant que 4 des 49 sièges qu'il avait remportés en 2008.

L'effondrement de l'appui électoral du BQ est arrivé soudainement. Mais, il a été précédé par l'érosion continuelle de l'appui pour le PQ qui, pendant ses neuf années au pouvoir de 1994 à 2003, a imposé les plus grandes coupes dans les dépenses sociales de l'histoire du Québec.

Il y a un an, lorsque le gouvernement conservateur a proposé pour la première fois que le Canada fasse la guerre au Moyen-Orient, le minuscule caucus bloquiste a prétendu s'y opposer.

Cependant, Duceppe, qui s'était retiré de la politique électorale après avoir perdu son siège lors des élections de 2011, a rapidement endossé le bombardement de l'Irak par le Canada dans son blogue du Journal de Montréal. En juin, alors que les sondages d'opinion indiquaient que le BQ pourrait être éliminé complètement du parlement lors des prochaines élections, Duceppe a fait un retour. Le chef néophyte du BQ, Mario Beaulieu, a accepté de lui laisser la place.

En se faisant le champion du rôle de premier plan que joue le Canada au Moyen-Orient, le BQ est sans doute motivé en partie par des calculs électoraux réactionnaires.

Comme les Conservateurs, le BQ cherche à alimenter un nationalisme belliqueux et le chauvinisme anti-musulman. Son appui sans équivoque pour la guerre au Moyen-Orient vise à distancer le BQ de son principal rival électoral, le Nouveau parti démocratique.

Le NPD social-démocrate a lui-même régulièrement appuyé la participation du Canada dans des guerres et des opérations de changement de régime menées par les États-Unis, y compris la guerre de l'OTAN contre la Yougoslavie en 1999, la guerre en Afghanistan, le renversement du président élu d'Haïti Jean-Bertrand Aristide en 2004 et la guerre de changement de régime en Libye en 2011. Le NPD a aussi fortement appuyé le rôle provocateur du gouvernement Harper dans la campagne américaine contre la Russie, y compris le déploiement d'avions et de bateaux canadiens à la frontière russe et l'envoi de 200 formateurs militaires en Ukraine.

Conscient de l'opposition populaire à l'implication du Canada dans une autre guerre américaine, le NPD s'est toutefois opposé, en paroles, à l'actuelle «mission de combat» canadienne. Tandis que le NPD s'est déplacé encore plus à droite dans sa politique socio-économique – il a promis, par exemple, quatre ans de budgets équilibrés et aucune augmentation d'impôts sur les Canadiens les plus riches – le chef du NPD, Thomas Mulcair, a choisi de mettre l'accent sur l'opposition du NPD à la guerre en cours, une opposition qu'il présente dans des termes nationalistes canadiens, à savoir une «politique étrangère canadienne indépendante».

Duceppe a condamné la position «irresponsable» du NPD sur la guerre au Moyen-Orient tout en l'accusant, ainsi que les autres partis fédéralistes, de ne pas défendre les «valeurs québécoises» en attaquant les droits des femmes musulmanes.

Le chef du BQ a rapidement répliqué à une décision de la Cour d’appel fédérale confirmant le verdict d’une cour d'instance inférieure contre une directive du gouvernement conservateur interdisant aux femmes qui portent le niqab et la burqa de faire le serment de citoyenneté. Comme le serment est obligatoire pour obtenir la citoyenneté canadienne, la directive ministérielle aurait pour effet de bloquer l'accès à la citoyenneté canadienne à toute personne qui, pour des raisons religieuses, insiste pour porter un voile islamique qui couvre le visage lors du serment.

Duceppe a demandé aux conservateurs de faire appel de la décision de la Cour suprême, ce qu’ils ont affirmé avoir l’intention de faire. Il a ensuite accusé le gouvernement d’être «incohérent» parce qu’il n’avait pas interdit le niqab. Faisant référence à la demande du BQ que les femmes portant le niqab ou la burqa n’aient pas le droit de vote ni de recevoir des services publics, y compris les soins de santé et l’éducation, Duceppe a dit: «Sur le vote et sur les services publics rendus à visage couvert, les conservateurs, les libéraux et le NPD sont sur la même longueur d'ondes. … Je trouve ça épouvantable.»

Duceppe a tenté de justifier ses appels aux mesures discriminatoires contre les musulmanes sur la base fallacieuse de l’égalité des sexes.

La campagne du Bloc sur cette question vise à raviver la «Charte des valeurs» réactionnaire du PQ. Selon le projet de loi, devenu caduc lorsque le gouvernement minoritaire péquiste a perdu le pouvoir en avril 2014 après un règne d’à peine 18 mois, Québec aurait interdit à plus d’un demi-million d’employés de l’État de porter des symboles religieux et des foulards, mais une exception aurait permis le port de crucifix catholiques «discrets».

L’actuel gouvernement fédéraliste libéral du Québec a récemment présenté son propre projet de loi réactionnaire afin d'«encadrer» les femmes musulmanes. Il interdirait aux femmes dont le visage est partiellement ou entièrement voilé d’offrir ou de recevoir des services publics.

Duceppe a exploité cette mesure pour affirmer que seul le Bloc québécois représente «les intérêts et les valeurs du Québec» dans la politique fédérale et que les partis fédéralistes formulent leurs politiques afin de satisfaire l’Ontario et le Canada anglais.

Le soutien du BQ aux guerres menées par les États-Unis au Moyen-Orient, toutefois, a une importance plus grande que la tentative d’exploiter et d'attiser les sentiments anti-musulmans. Comme Duceppe l’a lui-même noté, le Bloc a, pour des raisons «humanitaires», appuyé chacune des guerres dans laquelle a participé le Canada depuis la création du Bloc en 1991.

Alors que plusieurs forces de la pseudo-gauche présentent l’indépendance du Québec comme un projet «radical», voire «anti-impérialiste», c’est en fait le projet politique d’une faction de la bourgeoisie québécoise, laquelle aspire à diriger son propre État impérialiste. Un tel État fonctionnerait comme partenaire «junior» de l’impérialisme américain, ou comme les indépendantistes le décrivent eux-mêmes, comme un membre loyal de l’OTAN, de l’ALÉNA (Accord de libre-échange nord-américain) et du NORAD (sigle anglais du Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord).

(Article paru en anglais le 18 septembre 2015)