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L’Allemagne ferme ses frontières aux réfugiés

Par Peter Schwarz
16 septembre 2015

Deux semaines à peine après que la chancelière Angela Merkel a déclaré que l’Allemagne était prête à accepter des réfugiés et qu’on l’a acclamée internationalement pour la « Willkommenskultur (culture de bienvenue) de l’Allemagne », le gouvernement a fermé ses frontières aux réfugiés.

Dimanche, lors d’une conférence de presse hâtivement convoquée où les questions n’étaient pas autorisées, le ministre de l’Intérieur, Thomas de Maizière, a annoncé que l’Allemagne réintroduisait « au moment même » les contrôles aux frontières. Il a dit avoir envoyé à cette fin des centaines de gardes-frontières en Bavière, aux frontières communes avec l’Autriche et la République tchèque. Sur instruction du gouvernement autrichien, a-t-il précisé, le trafic ferroviaire entre l’Allemagne et l’Autriche a été provisoirement suspendu.

L’objectif de ces actions dramatiques est « de réduire l’actuel afflux vers l’Allemagne et de rétablir un processus ordonné d’entrée sur le territoire, » a dit de Maizière. Bien qu’il ait promis que l’Allemagne se conformerait aux normes internationales en vigueur de protection des réfugiés, il a ajouté que le pays « n’était pas responsable pour la grande majorité des demandeurs d’asile. »

Il a insisté pour dire que tous les membres de l’UE devaient appliquer le règlement de Dublin. Ce règlement dit qu’un réfugié doit rester et déposer sa demande d’asile dans le premier pays européen dont il ou elle a foulé le sol. Avec ce critère, la vaste majorité des dizaines de milliers de réfugiés venus en Allemagne depuis le début du mois se serait vu refuser l’entrée du pays.

L’introduction de contrôles aux frontières a eu un effet immédiat. Des kilomètres de queues se sont formés sur les autoroutes à destination de l’Allemagne et lundi, aucun réfugié n’a débarqué à la gare centrale de Munich où quelque 7.100 étaient arrivés dans la seule journée de dimanche.

La fermeture des frontières allemandes a déclenché une réaction en chaîne internationale. Le gouvernement autrichien a annoncé vouloir lui aussi introduire des contrôles à la frontière avec la Hongrie et déployer pour cela 2.200 soldats. Le gouvernement tchèque a expédié 200 policiers supplémentaires aux frontières avec l’Autriche et les Pays-Bas envisagent d’effectuer des contrôles ponctuels d’identité des voyageurs en provenance d’Allemagne.

Le gouvernement hongrois, critiqué à l’étranger pour son traitement brutal des réfugiés, a fermé la dernière brèche dans sa clôture longue de 170 kilomètres à la frontière serbe et la fait garder par des soldats lourdement armés. Dorénavant, il y aura aussi des contrôles de police plus stricts à l’intérieur du pays.

Lundi, sur la place des Héros de Budapest, le premier ministre Viktor Orban a fait prêter serment à près de 900 nouveaux gardes-frontières en disant: « Nous ne voulons pas qu’un tel mouvement de peuple à l’échelle mondiale change la Hongrie. »

A partir d’aujourd’hui mardi, les réfugiés sont enregistrés sur le territoire serbe par des policiers de l’Office de l’immigration hongrois puis détenus dans des camps qu’ils ne pourront quitter tant que leur demande d’asile ne sera pas reconnue. Ceux qui refusent d’être enregistrés ne peuvent entrer en Hongrie.

Lundi à Bruxelles, les ministres de l’Intérieur de l’UE ont décidé d’étendre l’opération militaire en Méditerranée. Alors qu’auparavant les navires de réfugiés étaient observés et parfois repoussés, ils seront dorénavant arraisonnés en haute mer, les passeurs seront arrêtés et les navires détruits. Dans une troisième étape, des opérations sont prévues dans les eaux territoriales et sur le territoire de la Libye et d’autres pays africains.

Les victimes du bouclage des frontières sont les dizaines de milliers de réfugiés à destination de l’Europe qui continuent de fuir la Syrie et d’autres pays ravagés par la guerre. Rien que lundi, comme l’Allemagne fermait sa frontière, 7.000 réfugiés étaient arrivés en Autriche de Hongrie dès 10 heures du matin. Dimanche, 5.800 réfugiés étaient arrivés en Hongrie venant de Serbie, un nouveau record journalier.

Après des semaines de privation pour fuir l’oppression et la mort, ces réfugiés sont maintenant traités en Europe comme des pions impuissants. Ils sont envoyés d’une frontière à l’autre, détenus et maltraités.

Les conditions qui existent ont été décrites dans le Süddeutsche Zeitung par Annett Oertel, une bénévole de Munich venue aider les réfugiés à la frontière serbo-hongroise. « Il n’y a pas de poubelles, pas de douche, pas de toilettes, en désespoir de cause, les gens font leurs besoins n’importe où. ‘Cela pue et c’est comme si une montagne d’immondices avait explosé,’ a dit Ortel, ‘mais personne ne sait que faire des ordures et des excréments. Maintenant, il y a un danger d’épidémie en raison des conditions hygiéniques désastreuses. »

La décision du gouvernement allemand de fermer les frontières a été précédée d’une campagne méprisable des médias et des partis gouvernementaux. La voix conservatrice de la bourse de Francfort avant tout, la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) a mené une campagne inlassable contre les réfugiés.

Il suffit de citer les titres de certains éditoriaux récents pour saisir l’orientation générale de cette campagne : « Les Allemands savent-ils ce qu’ils sont en train de faire ? » « Pour que le navire ne chavire pas », « Des contrôles frontaliers. Le mot d’ordre du jour, » « Une ruée de réfugiés. Où est l’armée ? », ou bien encore « L’Europe de l’Est a raison. » Les gouvernements d’Europe de l’Est ont presque unanimement refusé d’accepter des réfugiés.

Le journal Die Zeit a fait monter au créneau l’ancien ministre des Finances social-démocrate de Berlin, Thilo Sarrazin. Dans un pamphlet raciste « L’Allemagne s’autodétruit» celui-ci a vanté les mérites des « murs et des clôtures » pour protéger les « civilisations et les cultures [matériellement avancées] face à une immigration incontrôlée. » Il a donné en exemple la Grande muraille de Chine et le Limes qui avait permis pendant 400 ans à l’empire romain « de se protéger des Teutons et autres immigrants venus de régions plus sauvages. »

Dans la FAZ, le professeur de l’université Humboldt de Berlin, Jörg Baberowski, a tenté de surpasser Sarrazin. Dans un article d’opinion il a fulminé contre « le discours d’une culture de la bienvenue ». La paix intérieure était « mise en danger si la morale et la vertu formaient les seules ressources… desquelles découlent les motifs d’une action politique. » Le gouvernement doit faire ce qui est la norme dans les pays d’immigration classiques : « Ils invitent ceux dont ils ont besoin et refusent ceux qui ne seraient qu’un fardeau. »

Au sein de la coalition gouvernementale, c’est notamment l’Union chrétienne sociale (CSU) en Bavière qui s’est farouchement prononcée contre l’acceptation de réfugiés. Le président de la CSU et ministre président de Bavière, Horst Seehofer, a invité de manière démonstrative le premier ministre hongrois Orban à une réunion de son parti pour montrer sa solidarité avec le comportement brutal de ce dernier envers les réfugiés.

Tous deux, Seehofer et Orban ont alors salué la fermeture des frontières allemandes. « Nous comprenons parfaitement la décision de l’Allemagne et exprimons notre entière solidarité », a dit Orban au tabloid allemand Bild. « Nous comprenons que cette décision était nécessaire pour défendre les valeurs de l’Allemagne et de l’Europe. »

Mais au sein de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) aussi, il y a eu dès le départ une résistance à l’acceptation de réfugiés. Cependant, par égard pour la chancelière, également présidente du CDU, on y avait mis une sourdine. Le ministre de l’Intérieur, de Maizière et le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, faisaient partie de cette opposition. Ils ont maintenant le dessus.

Merkel et le gouvernement allemand se sont embarqués dans une voie qui diffère à peine de celle d’Orban avec lequel ils collaborent étroitement. C’est aussi le cas du troisième parti gouvernemental, le Parti social-démocrate allemand (SPD). Dans une lettre adressée aux membres du parti, le président du SPD, Sigmar Gabriel, a explicitement défendu la réintroduction des contrôles frontaliers.

La sympathie hypocrite de Merkel envers les réfugiés était principalement, comme nous l’avions indiqué il y a deux semaines, une réaction à la vague de soutien aux réfugiés dans la population. Elle a essayé de s’en servir et de la faire aller dans une direction réactionnaire. La décision de boucler les frontières est un défi lancé à cette solidarité largement partagée. Elle annonce une nouvelle phase d’attaques sociales, de conflits nationaux en Europe et de guerres impérialistes en Syrie et en Libye.

(Article original paru le 15 septembre 2015)