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Québec: le Front commun veut un mandat limité de grèves tournantes

Par Laurent Lafrance
19 septembre 2015

Le Front commun syndical, qui représente 400.000 travailleurs dans le cadre des négociations collectives du secteur public québécois, a amorcé des consultations auprès de ses membres pour obtenir un mandat de grève «légale» de six jours sur une base «rotative et régionale ou nationale».

En appelant à une action aussi restreinte et contrôlée, les syndicats cherchent à minimiser son impact et à diviser les travailleurs. À ce point-ci, la seule action concertée à être annoncée est une série de manifestations de routine à travers le Québec un samedi d’octobre.

Le Front commun cherche à contenir la colère des travailleurs, facilitant l’imposition des mesures d’austérité sauvages du gouvernement libéral de Philippe Couillard. Celles-ci font partie d’un programme d’austérité plus large visant à démanteler ce qui reste des services publics et à restructurer les rapports de classe au Québec en détruisant les acquis gagnés de haute lutte au 20ème siècle par des générations de travailleurs.

Non seulement au Québec, mais partout au Canada, aux États-Unis et internationalement, les classes dirigeantes se servent de la profonde crise financière qui a éclaté en 2008 pour accélérer le transfert massif des richesses sociales vers les sections les plus riches de la société.

Ce n'est pas seulement pour baisser les taxes sur les riches et les entreprises que le gouvernement Couillard, soutenu par toute l’élite dirigeante québécoise et canadienne, cherche à imposer des concessions massives aux employés de l’état – y compris un gel salarial de deux ans, des coupures d’emplois et la hausse de l’âge de la retraite. Son objectif plus large est d'ouvrir la voie à la privatisation des services publics et à un assaut généralisé sur les conditions de vie de toute la classe ouvrière.

Les bureaucrates du Front commun n’ont, toutefois, aucune intention de défendre leurs membres et de mener une contre-offensive pour préserver les services publics, les salaires et les emplois. Ils font tout pour enfermer les employés de l’État dans le carcan de la «négociation». Celle-ci est loin d'être un exercice démocratique pour le renouvellement des conventions collectives, mais un mécanisme pour imposer les diktats du gouvernement et des marchés financiers, avec la menace omniprésente de la loi spéciale.

Les syndicats sont conscients qu’une grève des travailleurs du secteur public – qu’ils qualifient de «bombe atomique» – pourrait échapper à leur contrôle et déclencher un vaste mouvement populaire contre l’austérité, remettant en cause tout le système de profit. C'est pourquoi la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), la Confédération des syndicats nationaux (CSN) et le Secrétariat intersyndical des services publics (SISP) ont insisté pour présenter les mandats de grève qu'ils cherchent à obtenir comme un moyen d'éviter une confrontation avec le gouvernement et de faire pression pour le ramener aux «tables de négociation».

Bien que le gouvernement soit déterminé à imposer des reculs majeurs aux employés du secteur public et qu’une menace de loi spéciale plane au-dessus de leurs têtes, les syndicats ne préparent aucunement leurs membres à cette éventualité. Au contraire, ils se servent de ces lois comme prétexte pour démobiliser les travailleurs à travers leur stratégie bidon de grèves tournantes. Le président de la FTQ, Daniel Boyer, a déclaré à cet égard: «On nest pas fous à plein temps, quand même! On sait que ça pourrait donner des munitions au gouvernement le fait quon sorte en grève.»

Il faut rappeler qu'en 2005, les syndicats avaient utilisé le décret draconien du gouvernement Charest, qui imposait un contrat de travail de sept ans dans le secteur public, pour justifier leur capitulation honteuse.

Loin de vouloir faire de la lutte du secteur public l’étincelle d’un mouvement de toute la classe ouvrière contre l’austérité capitaliste, les syndicats tentent de canaliser l’opposition des membres de la base vers des appels réactionnaires aux sections souverainistes de l’élite dirigeante. Récemment, les syndicats du Front commun ont demandé au Parti québécois et à son nouveau chef, l’anti-syndicaliste et ultra-droitier notoire Pierre-Karl Péladeau, d’appuyer les revendications des employés de l’état.

De manière franchement obscène, le président de la CSN, Jacques Létourneau, a tenté de balayer sous le tapis l'épais dossier anti-ouvrier de Péladeau. «À la CSN, on a déjà eu un passé assez tumultueux et difficile avec M. Péladeau», a reconnu le chef syndical. «En même temps, il n'est plus chef d'entreprise» et «on va espérer qu'il a évolué».

Ces déclarations seraient risibles si leurs implications n’étaient pas si dangereuses. Le PQ, le parti de la classe dirigeante qui a alterné au pouvoir avec les Libéraux, a imposé les coupures sociales les plus dévastatrices de l’histoire du Québec. Péladeau, le richissime magnat de presse, celui que les syndicats nommaient jadis «le roi du lock-out», est le porte-voix des sections les plus à droite de l’élite québécoise. Dévoilant sa véritable attitude face au programme d’austérité libérale, Péladeau a affirmé à plusieurs reprises qu’il n’appuierait pas les travailleurs du secteur public.

Depuis plus de quarante ans, les syndicats présentent le Parti québécois – et l’ensemble du mouvement séparatiste – comme l'allié des travailleurs, ou du moins un parti plus «progressiste» que les Libéraux. C'est un élément central de leurs efforts constants pour subordonner politiquement les travailleurs à la classe capitaliste dirigeante. La plus récente expérience a été lors de la grève étudiante de 2012, lorsque les syndicats ont joué un rôle clé pour canaliser le mouvement d’opposition populaire vers l’élection du Parti québécois. Une fois au pouvoir, le PQ a imposé des coupes sociales encore plus vastes, criminalisé la grève des travailleurs de la construction et attisé le chauvinisme anti-musulman avec sa «charte des valeurs québécoises».

Depuis plus de trente ans, les syndicats isolent ou trahissent une lutte ouvrière après l’autre et collaborent avec l’élite dirigeante pour imposer des reculs majeurs aux travailleurs. Par son intégration croissante à l’État capitaliste, grâce à des comités tripartites syndicat-gouvernement-patronat et la gestion de riches fonds d’investissements, la bureaucratie syndicale a développé des intérêts complètement opposés aux travailleurs de la base.

Le défi qui se pose aujourd'hui à ces derniers dépasse de loin la simple lutte syndicale, aussi militante soit-elle. L’austérité n’est pas un choix «idéologique» des Libéraux, mais la stratégie de classe de toute l’élite dirigeante canadienne et internationale. Similairement, les employés du secteur public doivent chercher le soutien de toute la classe ouvrière dans une lutte commune pour exiger l'abrogation des lois anti-grève; la création de dizaines de milliers d'emplois dans les réseaux de la santé et de l'éducation; une vaste expansion des services publics; et une hausse substantielle des salaires et des pensions pour tous les travailleurs.

Une telle lutte exige la formation de comités de la base, entièrement indépendants des syndicats pro-capitalistes, afin de lancer une campagne urgente – aux portes des écoles et des hôpitaux, sur les lieux de travail, aux bouches de métro et dans les quartiers ouvriers – pour organiser la contre-offensive des travailleurs face à l'austérité capitaliste. Cette campagne préparerait la classe ouvrière à peser de tout son poids social pour défier la loi spéciale que le gouvernement Couillard garde en réserve pour imposer ses plans de démolition sociale. Et elle devrait être guidée par une perspective socialiste: la mobilisation politique de tous les travailleurs du Canada – français, anglais et immigrés – dans la lutte pour un gouvernement ouvrier.