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Les grèves étudiantes québécoises de 2012-2015 et la faillite politique de l'anarchisme – Partie 2

Par Louis Girard et Richard Dufour
17 septembre 2015

Ceci est la deuxième et dernière partie. La première partie a été publié le 16 septembre.

Apologie de la bureaucratie syndicale

Une des rares fois où le Collectif de débrayage mentionne certaines des tendances politiques actives pendant la grève, il écrit ceci: «En vérité, la gauche québécoise des partis et des syndicats n’a rien fait de grandiose ni pour encourager ni pour aider cette apparition de la plèbe. Prise par surprise, elle a, comme à son habitude, tenté de canaliser les ardeurs, pour mieux récupérer ensuite le mouvement de la rue vers les urnes. Les partis, organisations et syndicats, tous trop lents et trop prudents par rapport au mouvement, ne l’ont appuyé qu’à demi-mot» (p. 197).

Cette observation est reléguée discrètement à une note de bas de page, sans détail additionnel, comme si les gestes posés par ces forces pendant la grève n’avaient qu’une importance secondaire. Cela reflète également l'attitude de tous les anarchistes, qui gardent toujours une porte ouverte pour collaborer avec la bureaucratie syndicale – un pilier bien nanti de l'ordre établi qui sert depuis des décennies à étouffer et saboter les luttes des travailleurs.

Le fait est que les syndicats, loin d'être «trop lents et trop prudents», ont soutenu la grève étudiante comme une corde soutient un pendu. Au début de mai 2012, les présidents des trois principales centrales syndicales de la province ont participé à des négociations avec le gouvernement et les associations étudiantes, y compris CLASSE, et ont poussé ces dernières à accepter une entente au rabais qui fut ensuite massivement rejetée par les étudiants.

Aussitôt la loi 78 adoptée, dont le but était de réprimer le mouvement par la force en illégalisant à toute fin pratique les manifestations anti-gouvernementales, les syndicats ont annoncé qu’ils allaient respecter toutes ses clauses, y compris celles qui les contraignaient à tout mettre en œuvre pour que les enseignants et autres employés des universités et des cégeps aident le gouvernement à briser la grève étudiante.

Les syndicats ont ensuite orchestré une campagne pour détourner la grève étudiante et le mouvement d’opposition plus large provoqué par la loi 78 derrière le Parti québécois propatronal – comme le démontrait le slogan de la Fédération des travailleurs du Québec: «Après la rue, les urnes».

Il a aussi été révélé qu’à la même période, le président de la FTQ, Michel Arsenault, a écrit au président du Congrès du travail du Canada (CTC), Ken Georgetti, pour demander que les syndicats à l’extérieur du Québec n'offrent aucun appui aux étudiants en grève. Cette lettre d’Arsenault au CTC est mentionnée dans le livre, mais, encore une fois, discrètement en note de bas de page.

Des policiers se préparant à intervenir contre des manifestants opposés à la Loi 78. L’adoption de cette loi anti-démocratique était associée à une campagne massive de répression policière contre les étudiants et leurs partisans.

Le silence du Collectif anarchiste sur le rôle traitre des bureaucrates syndicaux est profondément lié à un autre aspect fondamental de la politique anarchiste: le rejet de la classe ouvrière comme une force sociale indépendante et révolutionnaire.

De manière générale, les anarchistes présentent les travailleurs, qu’ils associent souvent uniquement aux travailleurs syndiqués, comme étant profondément réactionnaires. Dans le livre, la «majorité» est qualifiée, dans le langage typique des anarchistes, de «trouillarde» et de favorable à une «répression déchaînée» contre les étudiants.

Cela ressort clairement dans la section qui traite du tournant crucial de l'été 2012 et de la campagne pour détourner la grève derrière l'élection du PQ. Le Collectif anarchiste critique certes «ceux qui ne voient dans la grève qu’un moyen pour atteindre une fin», est prêt à «reprocher à la CLASSE un certain abandon des grévistes» et parle même de «trahison par l’aile électoraliste de la CLASSE».

Le fait est que, durant toute cette période, les anarchistes se contentaient de réclamer un plus grand mouvement de protestation, sans soulever la moindre critique de la ligne politique de CLASSE – que ce soit sa conduite de la grève comme une simple protestation autour de la seule question des frais de scolarité, ses liens étroits avec la bureaucratie syndicale, ses appels nationalistes à l'élite dirigeante, ou son refus d'appeler les travailleurs à se joindre aux étudiants.

En opposition complète à cette abstention politique qui a largement contribué à la défaite du mouvement, le Parti de l'égalité socialiste (PES) du Canada a lutté dès le début pour la compréhension que seule une mobilisation de la classe ouvrière peut assurer la défense de l’éducation en tant que droit social.

«La classe ouvrière est la seule force capable d'offrir une alternative progressiste au système capitaliste en faillite», écrivait le PES dans une déclaration en date du 16 avril 2012, «et c'est vers elle que les étudiants en lutte doivent se tourner. Ils doivent faire de leur grève le catalyseur d'une contre-offensive de toute la classe ouvrière contre la destruction des emplois et des services publics. (…) Un tournant vers les travailleurs signifie avant tout la lutte pour la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière. Cette mobilisation se fera en opposition aux appareils syndicaux sclérosés et aux partis politiques bourgeois comme le PQ ou Québec solidaire, et sur la base du programme socialiste de l'égalité sociale.»

Le rejet de cette orientation par les anarchistes reflète leur profond scepticisme envers les travailleurs. «Assumer le caractère minoritaire de la politique révolutionnaire», peut-on lire dans la section du livre sur l'été 2012, «suppose d’admettre que, de l’autre côté de la barricade, c’est bien une majorité qui lui fait la guerre». Et un peu plus loin: «Plus le conflit avance, plus les petites opinions perdent leur pudeur et appellent à une répression militaire» (p. 247).

La «solution» prêchée dans le livre démontre les implications réactionnaires du subjectivisme extrême des éléments anarchistes et de leur vive opposition à toute lutte visant à cultiver une conscience de classe socialiste parmi les travailleurs – ce qui est le véritable sens de leur injonction «pas de politique».

L’adoption de la Loi 78 a provoqué une opposition de masse parmi les travailleurs et révélé le potentiel qu’avait la grève étudiante de devenir le catalyseur d’une vaste contre-offensive ouvrière contre l’austérité.

«Le discours de la gauche», déplore le Collectif anarchiste, «mise sur une rhétorique pédagogique. Sa manière d’attirer à elle se concentre dès lors sur les arguments dits “rationnels”». Le Collectif exprime ensuite toute son admiration pour «la droite [qui] elle, ne s’embarrasse pas tellement de la rationalité de ses arguments: elle assume dans son existence même la nature affective et passionnelle de la politique» (p. 248).

Même s'il a cherché à effacer ses traces en écrivant ensuite que «le succès de la stratégie populiste ne doit pas nous conduire à adopter les mêmes méthodes», le Collectif a révélé dans ce passage à quel point l'anarchisme s'inspire des théories du volontariat et de l'action individuelle exaltée qui ont servi de ferment idéologique aux mouvements fascistes du début du vingtième siècle.

Un thème central du livre est d'ailleurs la promotion du «mythe de la grève générale», qui a une longue histoire au sein du mouvement anarchiste. D'abord élaboré par le philosophe français George Sorel, dont s'est inspiré Mussolini, ce «mythe» est conçu pour mobiliser les masses sans passer par un long travail d'éducation politique basée sur la raison, mais en faisant plutôt appel à l'émotion.

Faire de la grève étudiante de 2012 un «mythe» est la dernière chose dont les jeunes et les travailleurs ont besoin. Ce qu’il faut avant tout, c’est de tirer les leçons politiques essentielles sur la nature de l’État capitaliste et de sa démocratie, ainsi que le rôle des différentes forces politiques qui étaient à l’œuvre: les syndicats et le NPD, qui ont isolé les étudiants; Québec Solidaire, le parti de la pseudo-gauche québécoise très proche du Parti québécois; et le Parti québécois lui-même, l'autre parti de gouvernement de la grande entreprise québécoise. Toutes ces forces, avec l'aide de CLASSE et des anarchistes en son sein, ont joué un rôle clé pour limiter la rébellion étudiante de 2012 à une perspective nationaliste de pression avant de la livrer politiquement en pâture au PQ.

Le comité printemps 2015

En arrivant à la fin de cette critique détaillée des conceptions anarchistes articulées dans le livre du Collectif de débrayage, il est instructif de se demander comment aurait pu se dérouler la grève étudiante de 2012 si le courant anarchiste au sein de CLASSE était devenu majoritaire et avait pris la tête du mouvement.

Pour répondre à cette question, il suffit de se positionner trois ans plus tard, au printemps 2015, qui a vu le déclenchement d'une autre grève étudiante sous l'égide de CLASSE (qui a repris son ancien nom d'Association pour une solidarité syndicale étudiante ou ASSÉ), au nom de la lutte contre l’austérité et pour l’environnement.

Cette fois, contrairement à 2012, les anarchistes avaient plus d’influence. Ce sont des éléments anarchistes, regroupés autour du Comité printemps 2015, qui ont largement tracé la voie politique du mouvement de 2015. Et ils ont défendu essentiellement la même ligne prosyndicale et nationaliste que la direction de CLASSE en 2012, contribuant directement à la défaite rapide du mouvement.

Dans la mesure où les anarchistes ont tiré la moindre leçon de 2012, c'était qu'il fallait organiser un mouvement de protestation plus large et plus «musclé». Il fallait «mordre» maintenant, dans la formule élégante adoptée par les éléments anarchistes pendant la grève.

Mais, la question centrale demeurait la même qu'en 2012: vers quelles forces sociales les étudiants devaient-ils se tourner dans la lutte contre l'austérité capitaliste?

Comme l'écrivait alors le Parti de l'égalité socialiste (Canada), en insistant sur la nécessité d’une transformation radicale de la société pour préserver les droits sociaux. «Une seule classe sociale a la capacité de réaliser cette transformation révolutionnaire, c'est la classe ouvrière. [Elle] doit être mobilisée comme une force politique indépendante, unissant ses diverses luttes pour la défense des services publics, des salaires et des emplois en une vaste contre-offensive des travailleurs français, anglais et immigrés de tout le Canada.»

Rejetant, comme l’avait fait CLASSE en 2012, un tournant vers la classe ouvrière en opposition aux syndicats pro-capitalistes, les anarchistes se sont explicitement tournés vers la bureaucratie syndicale dans l’espoir de pousser celle-ci à faire pression sur le gouvernement Couillard. C'était là le sens de leur appel à la «grève sociale».

Pendant que les étudiants encaissaient les coups de matraque et les balles de caoutchouc des forces policières, ce qui soulevait l'urgente nécessité de faire appel aux travailleurs en tant que force politique indépendante, les groupes anarchistes semaient l’illusion que la bureaucratie syndicale appuierait le mouvement – un appui qui, de manière entièrement prévisible, n'est jamais venu.

La série d’«initiatives» mises sur pied par le Comité printemps 2015 a consisté en des appels réguliers à des manifestations «anti-austérité» dans les rues de Montréal et d’autres villes de la province. Il n’y a eu aucune tentative de rejoindre les travailleurs sur leurs lieux de travail, encore moins de les armer d’un programme socialiste. Sans autre perspective que de faire pression sur le gouvernement, ces actions ont été rapidement et durement réprimées par la police.

Ce que les anarchistes proposent en fin de compte aux jeunes qui entrent en lutte, c'est de jouer les Don Quichotte et de se lancer contre des moulins à vent.

Les conceptions défendues par le Collectif de débrayage et par le Comité printemps 2015 reflètent celles défendues, à des degrés variables, par tous les groupes anarchistes: une méfiance, sinon une hostilité, envers la classe ouvrière; un préjugé favorable envers la bureaucratie syndicale; la promotion de l’individualisme; le refus d’examiner objectivement les tendances politiques à l’œuvre et les intérêts de classe en jeu; la promotion du nationalisme; et un profond pessimisme devant la possibilité même du progrès social.

Aux antipodes de cette perspective, qui reflète le point de vue démoralisé des classes moyennes déclassées, le Parti de l’égalité socialiste, solidement ancré dans une longue tradition de lutte pour le socialisme, base toute son orientation politique sur la classe ouvrière. Cette classe est la seule force sociale qui a l'intérêt et la capacité de renverser le système capitaliste et d’instaurer un système historiquement supérieur et viable, basé sur la satisfaction des besoins humains et non les profits d’une minorité.

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