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Crise des réfugiés : la solidarité populaire contre l’inhumanité officielle

Par Uli Rippert
10 septembre 2015

Une puissante vague de solidarité et de soutien aux réfugiés déferle à travers l'Allemagne et l'Autriche. Des reportages horribles de réfugiés noyés en Méditerranée ou suffoqués dans des camions ont profondément ébranlé des millions de personnes.

Les masses sont choquées et atterrées par des images de familles exténuées avec des enfants en bas âge, confrontées aux barbelés ou se retrouvant dans des camps de détention insalubres, sans nourriture adéquate. L'assaut de la police hongroise qui a attaqué des demandeurs d'asile avec des bâtons, des grenades assourdissantes et du gaz lacrymogène, a indigné l'Europe.

La semaine dernière, on a su que les autorités tchèques écrivaient des numéros d'enregistrement sur les bras des réfugiés, comme l'avaient fait les Nazis dans les camps de concentration. Ceci a soulevé une tempête de protestations.

Des comités de solidarité se forment dans des dizaines de villes pour collecter vêtements, vivres, médicaments, articles de toilettes et autres nécessités. L'aide est coordonnée par Internet. Des docteurs et des infirmières offrent gratis des soins et des examens médicaux.

Un instituteur sans emploi qui a proposé sur Facebook d'organiser des cours d'allemand et d'autres programmes pour réfugiés s'est vu débordé par le nombre de volontaires. Un site Internet offre à présent des gîtes aux réfugiés.

Vingt mille réfugiés sont arrivés à Munich la semaine dernière après avoir franchi la Hongrie et l'Autriche, allant ensuite par train et par bus vers d'autres destinations. Des comités les ont accueillis à leur arrivée pour distribuer de l'eau, des repas et des jouets, et offrir des services de traduction et de soutien.

Ces événements extraordinaires révèlent le gouffre immense entre les sentiments des masses et les obsessions réactionnaires qui contrôlent la politique de l'Etat et des milieux officiels. Des semaines durant, politiciens et médias ont tenté d'attiser l'hostilité envers les réfugiés. Des professeurs de droite, tels que Herfried Münkler de l'Université Humboldt à Berlin ont dit avec insistance que la population était dominée par la peur des réfugiés.

Depuis deux ans, l'élite politico-médiatique allemande tente sans relâche de convaincre la population d'oublier les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale et du nazisme. Le président Joachim Gauck et d'autres hauts responsables insistent pour dire que l'Allemagne doit se remettre de son passé, abandonner sa politique de retenue militaire, reprendre les armes et retrouver son rôle de puissance mondiale prête à utiliser la force à travers le globe. Le soutien populaire aux immigrés souligne à quel point cette campagne répugnante a trouvé peu d'écho auprès des masses ouvrières.

Quand des réfugiés ont levé leur bras pour montrer les numéros estampillés dessus par les responsables tchèques, beaucoup de personnes n'ont pas pu garder le silence. L'association avec les crimes du nazisme était trop forte.

Pour expliquer pourquoi elle avait rejoint un comité d'accueil et attendu des heures dans une gare pour attendre l'arrivée des réfugiés, une dame âgée a dit : « Avant de fondre en larmes devant ma télévision, je voulais venir ici et aider ces personnes durement éprouvées ».

Dans sa traditionnelle interview de l'été, la chancelière Angela Merkel a tenté de s'adapter à ces sentiments, en évoquant « la culture de l'accueil en Allemagne ». Ce n'est qu'une manœuvre. L'Etat allemand travaille sans relâche pour limiter le droit d'asile et pour déporter la plupart des réfugiés dès que possible.

Le premier ministre hongrois Viktor Orban a exprimé l'opinion de tous les Etats d'Europe vendredi à Bruxelles, en disant : « Si nous donnons l'impression que les réfugiés sont les bienvenus, ce sera une défaite morale ».

Il faut applaudir la sympathie et le soutien de larges sections de la population pour les réfugiés. Mais il faut aussi transformer ces sentiments de solidarité élémentaire en une lutte politiquement consciente. Ceci nécessite un examen des conflits qui sous-tendent la crise des réfugiés.

Comment expliquer que 25 ans après la fin de l'Allemagne de l'Est stalinienne et la chute du Mur de Berlin, des murs et des barricades resurgissent à travers l'Europe, avec des barbelés et des chiens de garde? Pourquoi, 70 ans après la fin de la Deuxième Guerre, les gens doivent-ils à nouveau abandonner leurs foyers pour être détenus dans des camps ?

Après la dissolution de l'URSS en 1991, les grandes puissances capitalistes, sous la direction de l'élite dirigeante américaine, se sont senties libérées des contraintes que leur imposait l'existence de l'URSS. Ils ont tiré la conclusion qu'ils pourraient atteindre leurs objectifs géostratégiques en ayant recours à la force. Leurs premières victimes ont été les régions pétrolières du Moyen-Orient et de l'Asie Centrale.

Des décennies de guerre en Afghanistan et en Irak sous prétexte d'une « guerre contre la terreur » ont ruiné ces pays et entraîné la mort de centaines de milliers d'hommes, de femmes, et d'enfants. Ensuite, la guerre de l'OTAN en Libye pour renverser Mouammar Kadhafi a transformé ce pays en « Etat failli », dévasté par des luttes intestines entre milices rivales. Après, il y eut l'éruption de la guerre civile syrienne, déclenchée et financée par Washington et ses alliés afin de renverser le régime du président Bachar al-Assad et installer à Damas un régime à la botte de l'OTAN.

Les menaces constantes de destruction et de mort qui forcent des centaines de milliers de personnes à entreprendre une fuite périlleuse vers l'Europe sont le résultat de ces crimes impérialistes. La montée de l'Etat islamique (EI) terroriste et les guerres en Irak et en Syrie sont les conséquences de la destruction de l'Irak et du soutien donné aux milices islamistes en Syrie par l'impérialisme américain et ses alliés, dont les principales puissances européennes.

La crise des réfugiés a balayé l’illusion que les puissances européennes pouvaient déclencher des violences sanglantes au Moyen-Orient sans conséquences chez elles. Elles se voient confrontées à la profonde interdépendance de la société mondiale moderne. L'ordre social capitaliste, qui divise le monde en Etats-nation, et en pays riches et pauvres, est profondément irrationnel.

La défense des réfugiés nécessite une lutte politique contre l'impérialisme et la guerre. La classe ouvrière doit s'unir en Europe et à l'international, pour prendre en main la destinée de l'humanité.