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Canada: le Syndicat des postiers, la pseudo-gauche et la campagne «n'importe qui, sauf Harper»

Par Roger Jordan
3 septembre 2015

En préparation des élections fédérales canadiennes du 19 octobre, la bureaucratie syndicale et la pseudo-gauche s'unissent dans une campagne «n'importe qui, sauf Harper».

Sous le prétexte de se débarrasser du premier ministre Stephen Harper et de son gouvernement de droite, cette campagne vise à amener les travailleurs à soutenir un gouvernement bourgeois différent formé des néo-démocrates (NPD), des libéraux ou d'une coalition des deux. Un tel gouvernement, qui arriverait au pouvoir dans le contexte de la plus grande crise du capitalisme depuis la Grande Dépression des années 1930, serait un régime d'austérité capitaliste, de guerre et de réaction sociale.

La campagne «n'importe qui, sauf Harper» des syndicats est un des moyens qu'ils utilisent pour étouffer la lutte des classes et empêcher le développement d'un mouvement politique autonome des travailleurs qui pourrait offrir une solution socialiste à la crise du capitalisme.

Mike Palecek, le président national du Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) qui compte plus de 50.000 membres, fait campagne à travers le pays en portant le message «n'importe qui, sauf les conservateurs».

Le 12 août, lors d'un rassemblement à Calgary, Palecek a annoncé à l'auditoire qu'il suivrait Harper à travers le pays pour parler des coupes faites par Postes Canada, y compris sa décision prise en 2013 que la livraison du courrier à domicile disparaîtrait d'ici 2018. «Nous demandons maintenant aux gens de voter pour la livraison du courrier à domicile», a déclaré Palecek.

«Je ne suis pas ici pour vous dire pour qui voter», a-t-il ajouté. «Mais je suis ici pour vous dire que si Stephen Harper est réélu, vous n'aurez plus le service postal sur lequel vous pouviez compter.»

Comme l'ensemble de la bureaucratie syndicale, qui finance plusieurs campagnes publicitaires anti-conservateurs dont le site web Engage Canada, le chef du STTP tente d'exploiter la colère de la population, qui croît devant la montée des inégalités sociales et des attaques sur les services publics, pour servir les intérêts privilégiés des bureaucrates syndicaux aux dépens des travailleurs.

En aidant à porter au pouvoir un gouvernement «plus progressiste» à Ottawa, les syndicats espèrent consolider leurs relations corporatistes avec le patronat et l'État et étouffer l'opposition grandissante de la classe ouvrière aux attaques sur les emplois, les salaires et les services publics (voir: «Les syndicats se joignent aux libéraux et au NPD dans la campagne «n'importe qui, sauf les conservateurs»).

La campagne électorale «n'importe qui, sauf Harper» du STTP est la continuation de sa campagne «Sauvons Postes Canada» qui prétend que les travailleurs des postes peuvent défendre leurs emplois, leurs salaires et leurs conditions de travail en manifestant et en adressant des demandes aux représentants politiques du patronat.

En 2013, Postes Canada a rendu public un plan d'affaires quinquennal qui proposait la suppression de 6000 à 8000 emplois, l'abandon de la livraison du courrier à domicile, une forte augmentation des coûts reliés à la poste ainsi que la privatisation des bureaux de poste.

En réaction, le STTP avait lancé une campagne «d'un océan à l'autre» pour «sauver Postes Canada». Cette initiative acceptait entièrement le principe que la société d'État devait être rentable et n'a fait que proposer poliment d'autres mesures pour atteindre cet objectif. La principale proposition au cœur de la campagne du STTP est que Postes Canada devrait intégrer le secteur des services financiers en créant une banque des postes.

En 2013, le World Socialist Web Site a mis en garde que le STTP véhiculait une «utopie réactionnaire»:

«Elle est réactionnaire, car elle sépare la lutte contre les coupes à Postes Canada de la lutte pour défendre tous les services publics et elle accepte la logique et le cadre du système capitaliste, soit la subordination des emplois et des salaires au profit des grandes sociétés. Et c'est une utopie, car l'élite politique du Canada et les grandes banques envers lesquelles elle est redevable n'envisageront pas un tel plan. Au contraire, la classe dirigeante voit la crise financière chez Postes Canada comme une opportunité: l'opportunité de réduire les services publics, d'imposer des coupes dans les pensions et d'attaquer les conditions d'une section de travailleurs qui est historiquement associée à des luttes militantes, pour tenter ainsi d'intimider toute la classe ouvrière.»

Le STTP n'essaie pas d'obtenir l'appui d'autres sections de travailleurs qui doivent affronter les conséquences du vaste assaut que mène l'élite dirigeante, avec l'appui de tous les partis politiques, contre les services publics. Sa campagne sème plutôt des illusions dans la possibilité qu'un gouvernement libéral ou néo-démocrate puisse défendre les services publics et les salaires et les emplois des travailleurs qui rendent ces services.

Sur son site web, le STTP fait l'éloge du gouvernement libéral de Jean Chrétien pour avoir imposé, peu après son arrivée au pouvoir en octobre 1993, un «moratoire» sur le programme de fermeture de bureaux de poste qui avait été lancé par le gouvernement conservateur précédent de Mulroney.

Mais le STTP ne dit pas aux travailleurs des postes que ce gouvernement libéral est le même qui a, au cours des quatre années suivantes, mis en œuvre les plus importantes coupes sociales de l'histoire du Canada, y compris des coupes brutales en santé, en éducation post-secondaire et en assurance-emploi, et qui a criminalisé la grève des travailleurs des postes en 1997. De plus, sous les libéraux de Chrétien, la privatisation de Postes Canada s'est poursuivie, si ce n'est que plus lentement.

Le STTP évite aussi de faire référence à l'entente de coalition entre les libéraux et le NPD qui visait à renverser les conservateurs en 2008. Dans le cadre de cet accord, un gouvernement libéral-néo-démocrate aurait fait de la «responsabilité fiscale son premier principe», aurait réduit les impôts des entreprises de 50 milliards $ sur cinq ans et aurait continué la guerre en Afghanistan jusqu'en 2011.

En 2011, Postes Canada a collaboré étroitement avec le gouvernement conservateur majoritaire nouvellement élu pour imposer un lock-out à 48.000 employés en réaction à un programme de grèves rotatives organisé par le STTP. Ces gestes de protestation inefficaces étaient conçus pour incommoder Postes Canada le moins possible et ainsi éviter une confrontation avec le gouvernement conservateur.

Rappeler le rôle joué par tous les principaux partis dans les événements subséquents devrait dissiper toutes illusions, encouragées par le STTP, qui peuvent persister parmi les travailleurs des postes quant à la promotion du NPD et des libéraux comme leurs alliés. Lorsque les conservateurs ont imposé une loi de retour au travail, les libéraux ont annoncé qu’ils ne feraient rien qui puisse entraver son adoption rapide. Le NPD, de son côté, a mené une brève tactique d’obstruction. Le but de cette action était de ne pas avoir à aider à mobiliser la classe ouvrière en soutien aux travailleurs des postes contre la législation conservatrice, mais plutôt aider la direction du STTP à ramener les travailleurs au travail.

Lorsqu’il fut convaincu qu’il n’y avait aucun risque que les travailleurs défient l’ordonnance de retour au travail, l’exécutif national du STTP a demandé au NPD de lever sa brève obstruction pour ensuite ordonner aux travailleurs de respecter la loi.

Le NPD, il faut ajouter, a exigé à répétition par le passé que les travailleurs se soumettent aux lois anti-ouvrières.

À l’époque de la grève de 2011, Palecek était enthousiaste envers les grèves rotatives du STTP, décrivant celles-ci comme un exemple de «tactiques créatives», et il a salué le NPD pour sa brève obstruction, affirmant que le parti s’était «battu bec et ongles contre la loi [spéciale]».

Il a aussi donné un appui retentissant au Congrès du travail du Canada, écrivant dans un article daté de mai 2011 que «lors de son congrès à Vancouver, le CTC a dévoilé un plan d’action pour lancer une campagne progressive de manifestations de masses et d’actions directes contre le gouvernement Harper. Le plan mentionnait spécialement la lutte à venir du STTP et affirmait son soutien envers les postiers».

En réalité, le CTC n’a rien fait pour soutenir les travailleurs des postes, servant plutôt de mécanisme central pour imposer la loi de retour au travail réactionnaire du gouvernement. Ce n’était pas un épisode isolé, mais simplement un exemple de plus du rôle criminel joué par les syndicats pour démobiliser les travailleurs face à l’assaut des Conservateurs au niveau fédéral et par les gouvernements provinciaux dirigés par les trois principaux partis à travers le pays. Les grèves au CP en 2012 et plus tôt cette année, ainsi que celles des enseignants en Ontario, ont également été criminalisées par les Conservateurs et les libéraux d’Ontario, sans la moindre résistance du NPD et des syndicats.

L’élection du militant et gauchiste auto-proclamé Palecek au poste de président du STTP en mai reflétait, bien que d’une manière déformée, la colère croissante parmi les travailleurs des postes envers l’incapacité des syndicats de mener la moindre lutte sérieuse contre l’assaut de Postes Canada sur les emplois et les conditions de travail.

Palecek, cependant, n’a pas perdu de temps pour démontrer sa réelle intention de poursuivre la même trajectoire désastreuse. Non seulement est-il devenu un porte-parole de premier plan de la campagne «n’importe qui, sauf Harper», il a aussi clairement indiqué qu’il ne ferait rien pour préparer une offensive contre les lois spéciales que les gouvernements à travers le pays utilisent pour criminaliser la résistance ouvrière.

Lors d’un entretien avec le site internet RankandFile.ca à la veille de son élection comme président du STTP, Palecek a averti que défier la loi de retour au travail est un «jeu risqué, et il n’y a pas de réponse facile applicable à toute situation». Il a ensuite déclaré que «le reste du mouvement syndical doit être prêt à (résister au) gouvernement, et les travailleurs de la base doivent être prêts à (suivre)…J’ai une bonne idée de ce que ça prend pour forcer un gouvernement à reculer, et j’ai promis à nos membres que j’étais prêt à les mener aussi loin qu’ils le souhaitent».

Palecek fait ainsi dépendre la résistance à une loi spéciale de l’ «unité» du mouvement ouvrier, formé des syndicats qui ont systématiquement supprimé la lutte des classes aux cours des trois dernières décennies, imposé des reculs et torpillé fois après fois des grèves et grands mouvements sociaux qui menaçaient de provoquer une résurgence de la classe ouvrière (par exemple la grève Opération Solidarité de 1983 en Colombie-britannique, le mouvement anti-Harris de 1995-97 en Ontario et la grève étudiante de 2012 au Québec). Il est politiquement révélateur que Palecek mène actuellement la campagne «n’importe qui, sauf les Conservateurs» du STTP, sachant qu’il a été un membre dirigeant du groupe de la pseudo-gauche La Riposte.

Bien que Palecek ait été un collaborateur régulier sur les questions syndicales au journal et au site web de La Riposte jusqu’à l’an dernier, le groupe n’a publié aucun article sur son élection à la présidence du STTP en mai dernier, ni rapporté quoi que ce soit à propos de ses liens avec lui.

De la même manière, Palecek n’a pas cru bon d’expliquer pourquoi il ne fait plus partie des collaborateurs de la Riposte.

Tout cela porte à croire que Palecek a conclu que le Riposte, un groupe affilié à la bien mal nommée Tendance Marxiste Internationale, représente un bagage politique gênant pour la poursuite de son ascension dans la bureaucratie syndicale.

Le silence de La Riposte par rapport à l’évolution de Palecek démontre qu’elle approuve ses politiques pourries, et qu’elle désire garder la porte ouverte pour d’éventuelles collaborations opportunistes avec le nouveau président du STTP. Bien que dans un article récent, l’éditorialiste de la Riposte, Alex Grant, ait fait une critique vague des dirigeants syndicaux faisant la promotion de «n’importe qui, sauf les Conservateurs», il est demeuré muet sur Palecek et le STTP. L’orientation de La Riposte est entièrement en ligne avec la campagne anti-conservatrice du STTP, qui est fondée sur l’affirmation absurde qu'on peut pousser le NPD à adopter des politiques socialistes (voir Canada: La Riposte fait la promotion des syndicats et du NPD).

Les travailleurs des postes qui cherchent à résister à la destruction de leurs emplois et à la privatisation du service postal doivent résolument rejeter les politiques droitières de la bureaucratie syndicale et de leurs défenseurs au sein des groupes de la pseudo-gauche comme La Riposte. Leur lutte ne peut aller de l’avant par des appels futiles destinés à la classe dirigeante et à ses partis politiques, qu’ils soient conservateur, libéral ou néodémocrate. Les travailleurs doivent plutôt reprendre la lutte en défense de Postes Canada des mains des bureaucrates syndicaux et chercher le soutien d’autres sections des travailleurs de la fonction publique qui font face aux mêmes attaques par les gouvernements provinciaux et fédéral, des travailleurs de l’automobile qui font face à la menace de reculs sociaux majeurs et de fermetures d’usines, et des travailleurs à l’échelle mondiale qui souffrent des conséquences de l’assaut global de la bourgeoisie sur leurs conditions de vie.

Rompre l’isolement imposé par le STTP et l’ensemble de la bureaucratie syndicale requiert par-dessous tout que les travailleurs des postes adoptent une nouvelle perspective pour défendre leurs intérêts, fondée sur un programme socialiste et internationaliste.

(Article paru en anglais le 31 août 2015)