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Massive opération policière à Cologne pour une manifestation de soutien à Erdogan

Par Andreas Kunstmann et Marianne Arens
5 août 2016

Il y a moins de deux semaines, les forces de police et de sécurité avaient été mobilisées à Munich dans un énorme exercice d’urgence semblable à un entraînement à la guerre civile après un massacre commis par un forcené de 18 ans. Cette mobilisation vient de trouver sa suite dans le déploiement massif de la police dimanche dernier dans la ville de Cologne, suite à une manifestation turque.

Sous le slogan « Oui à la démocratie, Non au coup d’état », l’Union des démocrates européens turcs (UETD), qui entretient d’étroits liens avec le parti AKP au pouvoir à Ankara, avait lancé l’appel à un grand rassemblement contre la tentative de coup d’état militaire en Turquie il y a deux semaines.

Le 15 juillet, lors de la tentative du coup d’état, le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan, avait échappé de justesse à un assassinat. Deux-cent-soixante personnes ont été tuées lors du coup et tout indique que non seulement les États-Unis mais aussi le gouvernement allemand comptaient sur le succès de celui-ci. Depuis lors, Erdogan s’est emparé de l’occasion pour neutraliser ses adversaires au sein de l’appareil d’état et de l’armée en consolidant son pouvoir par des mesures dictatoriales.

Une partie du rassemblement

Dès le départ, les politiciens de tous les partis en Allemagne ont dénoncé ce rassemblement. Le ministre des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier (Parti social-démocrate, SPD) a mis en garde les participants contre le fait d’« apporter les tensions politiques intérieures de la Turquie chez nous en Allemagne », en déclarant au journal Süddeutsche Zeitung : « Intimider des gens qui ont d’autres convictions politique, de quelque côté que ce soit, ça ne va pas. Et nous ne le tolérerons pas. »

Le président du SPD, Sigmar Gabriel, a déclaré d’une manière semblable en allemand et en turc sur Facebook qu’il n’était pas permis d’importer en l’Allemagne la fracture sociale qui existe en Turquie. En début d’année, lors d’une conférence de presse dans la capitale égyptienne, ce même Gabriel avait fait l’éloge du bourreau du Caire comme étant un « président remarquable. » Gabriel préconise une étroite coopération économique avec le despote égyptien, le général Abdel Fattah al-Sissi. Mais, par rapport à la Turquie, l’Allemagne adopte un point de vue différent.

Le secrétaire général de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), Peter Tauber, a dit au journal Welt am Sonntag : « Quiconque applaudit au démantèlement de la démocratie turque n’a rien de commun avec notre constitution. » Avant la manifestation, le dirigeant du parti des Verts, Cem Özdemir, avait prévenu que tout rassemblement en Allemagne, pour ou contre la direction turque, doit se baser « sur les principes de notre droit national. »

Le parti La Gauche (Die Linke) a adopté une position particulièrement agressive. Sevim Dagdelen, la représentante de Die Linke au Comité des Affaires étrangères au Bundestag, a demandé que la chancelière Angela Merkel soit plus ferme à l’égard d’Erdogan en disant le 24 juillet au journal en ligne n-tv : « Le programme d’Erdogan c’est la guerre civile. […] Je pense que le gouvernement fédéral doit se montrer inflexible et cela signifie : […] Pas un centime de plus pour le déchaînement d’Erdogan contre la démocratie et l’état de droit. […] Nous avons besoins de sanctions contre Erdogan, d’une interdiction d’entrer sur le territoire et du gel de ses comptes. »

Dans les médias allemands, le rassemblement à Cologne en soutien au président turc a été présenté comme une provocation devant inévitablement finir dans la violence. La municipalité et la police de la ville avaient initialement essayé d’interdire complètement le rassemblement, pour ensuite le soumettre à des conditions restrictives.

Pas moins de cinq contre-manifestations furent autorisées. Le parti fasciste ProNRW a annoncé un défilé à travers le centre-ville de Cologne sous le mot d’ordre : « Pas d’hommage à Erdogan en Allemagne, stop aux autocrates islamistes du Bosphore. » Son défilé devait passer directement à côté du rassemblement turc et avait été validé par le Tribunal administratif de Cologne en opposition à la demande du directeur de la police de la ville.

Les Jusos (Jeunes socialistes, SPD), la Linksjugend (jeunes de Die Linke), Grüne Jugend (Jeunes des Verts) et JuLi (les jeunes du parti néolibéral FDP) ont organisé sous le slogan « Stop à la folie d’Erdogan » leur propre rassemblement « Pour la démocratie et les droits de l’Homme »

Au même moment où le tribunal administratif de Cologne approuvait le rassemblement provocateur de ProNRW malgré les inquiétudes de la police, il interdisait un lien vidéo en direct permettant à Erdogan de s’adresser au rassemblement à Cologne. Ce qui donna lieu à un litige juridique intense.

La police avait initialement interdit à la fois l’utilisation d’écrans vidéo et la retransmission des discours des membres du gouvernement turc. Cette interdiction fut confirmée par le Tribunal administratif qui limita le recours aux écrans vidéo aux orateurs sur place. De leur côté, les organisateurs du rassemblement ont demandé à la Cour constitutionnelle la notification d’une ordonnance de référé.

Samedi soir, cette notification fut unanimement rejetée par la 3e Chambre du premier Sénat. Les deux paragraphes de la brève motivation de la Cour constitutionnelle précisent : une « plainte portant sur le même sujet » n’aurait « manifestement aucune chance de réussite. » Il n’y a « pas de preuve que les décisions contestées ont enfreint les droits élémentaires du requérant. »

Le gouvernement turc a protesté vigoureusement contre cette décision et a accusé la Cour constitutionnelle fédérale de violer le droit fondamental de la liberté d’expression et de réunion. En fait, le jugement revêt une signification de grande envergure. L’article 5, al. 1er, de la Constitution allemande dispose : « (1) Chacun a le droit d’exprimer et de diffuser librement son opinion par la parole, par l’écrit et par l’image […] Il n’y a pas de censure. » Les moyens de censure en vigueur sous la dictature nazie sont interdits. »

Les canons à eau et la police à proximité de la gare centrale

Des émissions spéciales et des blogs en direct ont assuré une diffusion en continu toute la journée de dimanche sur l’opération policière à Cologne. Un énorme contingent de police avait été mobilisé dans la ville à la célèbre cathédrale. Le Deutzer Brücke, [pont reliant la rive droite au centre-ville de Cologne, sur la rive gauche] fut bloqué pendant plusieurs heures par des canons à eau et autres véhicules blindés positionnés de part et d’autre du pont. Plus de 2800 policiers furent déployés selon la maire de Cologne, Henriette Recker (sans étiquette). Huit canons à eau et de nombreux autres véhicules furent utilisés, dont un hélicoptère de la police.

Finalement, le rassemblement qui a compté quelque 40 000 partisans d’Erdogan s’est déroulé sans incident et a ressemblé à un festival auquel auraient pu participer de nombreuses familles avec leurs enfants. Le mérite en revenait en grande partie à la réaction prudente des organisateurs turcs qui ont accepté toutes les restrictions légales et donné lecture d’un message d’Erdogan à la fin du rassemblement qui suscita beaucoup d’applaudissements. Lorsqu’un groupe de fanatiques partisans d’Erdogan a commencé à réclamer la « peine de mort », les politiciens présents à la tribune leur ont demandé de cesser.

Une minute de silence fut respectée non seulement pour les victimes de la tentative de coup d’état du 15 juillet mais aussi pour les victimes des attentats terroristes à Paris et à Nice ainsi que de la fusillade à Munich.

Malgré la nature pacifique du rassemblement, Reker, la maire de la ville, a lancé un appel en faveur d’un « grand débat » sur la limitation du droit à manifester. C’est ce que « des citoyens préoccupés ont demandé dans d’innombrables lettres, courriels et appels téléphoniques » qu’elle avait reçus. La maire a déclaré « Je comprends parfaitement leurs craintes et les prendre très au sérieux » en promettant de soulever ces questions au conseil municipal et dans d’autres organismes.

(Article original paru le 3 août 2016)