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Le constructeur naval français DCNS touché par la fuite massive de données au sujet du sous-marin Scorpène

Par Kumaran Ira
26 août 2016

Mercredi, The Australian a indiqué qu’il avait vu plus de 22 000 pages de documents divulgués décrivant des détails techniques, très sensibles, sur les sous-marins de classe Scorpène que le constructeur français DCNS, appartenant à l’État, a conçus pour la marine indienne.

Le quotidien appartenant au groupe australien Murdoch a écrit : « La fuite des données du DCNS détaille les capacités secrètes de furtivité des six nouveaux sous-marins indiens, y compris leurs fréquences de recueil des renseignements, leurs niveaux de bruit à diverses vitesses et leurs profondeurs de plongée, la portée et l’endurance – toutes des informations sensibles qui sont classées très secrètes […] Il décrit également des données magnétiques, électromagnétiques et infrarouges, ainsi que les spécifications du système de lancement de torpilles du sous-marin et le système de combat. »

The Australian a consulté 4457 pages sur les capteurs sous l’eau du sous-marin, 4209 pages sur ses capteurs de surface, 4301 pages sur son système de gestion de combat, 493 pages sur ses systèmes de torpille, 6841 pages sur ses systèmes de communication, et 2138 sur ses systèmes de navigation.

Cette fuite massive est un coup majeur porté à la DCNS, menaçant le contrat de 34,3 milliards d’euros qu’elle a emporté en avril pour construire une nouvelle génération de 12 sous-marins pour l’Australie. The Australian a soulevé des préoccupations sur la fuite des documents, craignant l’effet sur la sécurité de la Marine australienne.

Au cœur du « pivot vers l’Asie » des États-Unis et de la poussée vers la guerre que mène Washington contre la Chine, l’Australie modernise sa marine pour la guerre contre la Chine et étend sa flotte sous-marine. La DCNS a remporté le contrat australien très convoité contre ThyssenKrupp AG en Allemagne, et Mitsubishi Heavy Industries et Kawasaki Shipbuilding Corporation soutenues par l’État du Japon. La DCNS a remanié son Shortfin Barracuda à propulsion nucléaire, pour répondre aux spécifications australiennes pour un sous-marin furtif alimenté en diesel-électrique capable d’égaler la longue portée des sous-marins de la classe Collins actuellement utilisés par l’Australie.

The Australian a noté, « le sous-marin [de la DCNS] proposé pour l’Australie – le Shortfin Barracuda qui n’est pas encore construit – a été choisi contre ses rivaux parce qu’il a été considéré comme le plus silencieux dans l’eau, ce qui le rend parfaitement adapté à des opérations de collecte de renseignements contre la Chine […] Tout avantage furtif pour les nouveaux sous-marins de la marine serait gravement compromis si des données sur leurs capacités de combat et de performance prévues étaient divulguées de la même manière que les données du Scorpène. »

Le Premier ministre australien Malcolm Turnbull a admis que la fuite était « préoccupante », mais a tenté de minimiser son effet pour la marine australienne. « C’est un modèle complètement différent, c’est un sous-marin différent », a-t-il dit.

La DCNS et le ministère français de la Défense ont refusé de commenter, même si la DCNS a suggéré que les entreprises indiennes pourraient être responsables de la fuite. Dans un communiqué, la DCNS a déclaré qu’« une enquête approfondie sera réalisée par les agences de sécurité nationale [françaises]. » Cette enquête, a-t-il ajouté, permettra de déterminer « la nature exacte des documents qui ont été divulgués, et les dommages potentiels à nos clients, ainsi que l’identité des personnes responsables. »

Bien qu’elle n’ait pas immédiatement authentifié les documents divulgués, la DCNS a soulevé la possibilité que la fuite fasse partie d’une « guerre économique » menée par ses concurrents après qu’elle a remporté le contrat australien. « La concurrence est de plus en plus difficile », a déclaré un porte-parole de la DCNS, « et toutes les méthodes peuvent être utilisées dans ce contexte. »

« Il y a l’Inde, l’Australie et d’autres clients potentiels, et d’autres pays pourraient soulever des questions légitimes sur la DCNS. Cela fait partie des outils de guerre économique », a-t-elle dit.

The Australian a déclaré que la fuite aurait eu lieu en 2011 : « [L]es données sur le Scorpène ont été écrites en France pour l’Inde en 2011 et on soupçonne qu’elles aient été retirées de la France dans la même année par un ancien officier de la Marine française, qui était à ce moment-là un sous-traitant de la DCNS. » Ce sous-traitant aurait partagé les données plus largement en travaillant avec une entreprise en Asie du Sud-Est.

Si tel est le cas, le moment où les données ont été présentées au journal, cinq ans après la fuite mais peu de temps après que la DCNS ait remporté le contrat australien, suggère que les documents divulgués ont en effet été présentés à The Australian dans le cadre d’une campagne de guerre économique. Un pays qui tenterait de tirer un avantage militaire de sa connaissance du Scorpène n’aurait aucune raison d’annoncer qu’il possède cette information, permettant à l’Inde ou la DCNS de concevoir des parades. En revanche, les concurrents de la DCNS ont toutes les raisons de la discréditer en révélant son incapacité à cacher des informations sensibles.

Dans tous les cas, les premières réactions à la fuite témoignent des tensions économiques et militaires extrêmement fortes de la société capitaliste contemporaine. Pendant que les entreprises s’attendent naturellement à l’utilisation par leurs concurrents de moyens sournois ou illégaux, la révélation de détails clés par des fuites ou par la cyberguerre ont immédiatement de vastes implications diplomatiques et militaires au milieu de l’explosion des tensions militaires et des rivalités en Asie.

Alors que les tensions montent de manière explosive entre les États-Unis et la Chine, Washington craint que des systèmes de lancement de torpille furtifs installés dans les sous-marins australiens de construction française puissent être compromis et exploités par la Chine. « Si Washington ne se sent pas convaincu que ses ‘‘joyaux de la couronne’’ en matière de technologie furtive peuvent être protégés », a écrit The Australian, « il peut refuser de donner à l’Australie son système de combat de pointe. »

Après la fuite des données sur le Scorpène, le ministre indien de la Défense, Manohar Parrikar, a déclaré que l’Inde étudiait la fuite afin de « découvrir ce qui est arrivé. »

Dans un communiqué, le Ministère de la Défense indien a affirmé : « Les informations disponibles sont en cours d’examen au Siège intégré au ministère de la Défense (Marine) et une analyse est menée par les spécialistes concernés. Il semble que la source de la fuite soit à l’étranger et non en Inde. »

Les responsables indiens ont reconnu que la question était très grave. Ils ont exprimé la crainte que les rivaux régionaux de l’Inde, la Chine et le Pakistan, aient eu accès aux données techniques sensibles sur le sous-marin. Le même type de sous-marin est également utilisé par la Malaisie et le Chili et sera bientôt employé par le Brésil.

Uday Bhaskar, un ancien officier de la marine, a déclaré que la fuite de données techniques sensibles porterait gravement atteinte au sous-marin : « La préoccupation principale d’un sous-marin est de ne pas se faire détecter – et tous les détails techniques se rapportent à la signature acoustique du sous-marin, et au genre de bruit qu’il fait. Avec toutes ces choses dans le domaine public, une marine d’un autre pays peut affiner ses écoutes et repérer les signaux de notre bateau. »

(Article paru d’abord en anglais le 25 août 2016)