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Le journaliste allemand « de gauche » Jacob Augstein se révèle de droite

Par Peter Schwarz
9 août 2016

La rubrique régulière que Jacob Augstein publie dans l’influent hebdomadaire allemand Spiegel Online a pour titre « En cas de doute, à gauche ». Un titre tout à fait approprié. Il permet à l’héritier multimillionnaire du Spiegel de se faire passer pour un libéral de gauche tant qu’il a des doutes quant à la direction que prendra la politique officielle. À présent, le temps de douter est fini. Face au militarisme croissant, au renforcement de l’appareil d’état et à la propagande anti-réfugiés, Augstein s’est ouvertement déclaré être de droite.

Dans sa toute dernière chronique, il fulmine contre la double nationalité des Allemands d’origine turque en donnant tardivement raison au politicien de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) Roland Koch qui avait attisé en 1998 les sentiments xénophobes en lançant une pétition contre la double nationalité afin de remporter les élections régionales du Land de Hesse.

« La double nationalité était autrefois considérée être un projet progressiste. C’était là une erreur », écrit Augstein. « La double nationalité ne devrait être réservée qu’aux citoyens de pays de l’UE. »

Pour justifier cette volte-face, Augstein mentionne la manifestation à Cologne du 13 juillet où 40 000 personnes ont protesté contre le coup d’état militaire en Turquie en se solidarisant avec le président Recep Tayyip Erdogan qui n’a réussi à fuir que de justesse devant les comploteurs.

L’appel réclamant l’instauration de la peine capitale avait été lancé par la foule, écrit Augstein. Il cite ensuite longuement le ministre turc de l’économie Nihat Zeybekçi qui a menacé de punir les comploteurs du coup d’état de peines draconiennes – non pas à Cologne toutefois mais dans les rassemblements dans des villes de province en Turquie – ce qu’Augstein passe sous silence.

S’appuyant sur cet édifice exigu, Augstein accuse les manifestants de Cologne de rendre hommage à la dictature. « Qu’importe à quel point Erdogan se qualifie lui-même d’autocrate, des centaines de milliers le soutiennent en Allemagne », a-t-il écrit. « Parmi eux se trouvent probablement un grand nombre qui détient à la fois le passeport turc et le passeport allemand. Des Allemands réclamant à cor et à cris une dictature ? »

Augstein déplore le fait qu’il y a actuellement près de 500 000 personnes qui vivent en Allemagne et qui disposent d’un passeport turc et allemand. La « directive bien intentionnée de la double nationalité » a rendu « encore plus difficile l’intégration de certains Turcs » et « offre à 500 000 Turcs vivant en Allemagne l’occasion de ne pas avoir à prendre de décision. » Compte tenu de l’accroissement du mouvement migratoire, ceci ne peut plus être toléré, poursuit Augstein.

Augstein veut des citoyens qui « estiment avoir une obligation envers l’état » et qui savent envers quels ministres, présidents et premiers ministres ils « doivent être loyaux ». L’affirmation que la double nationalité est « une partie intégrante de la culture de reconnaissance de la société d’immigration allemande » est rejetée par Augstein qui écrit en revanche, « Une société d’immigration accepte tous ceux qui la reconnaissent. Pourquoi alors de tels gens ont-ils besoin d’une deuxième nationalité ? »

Ce n’est fondamentalement pas différent de la demande faite par la droite en faveur d’une « culture dominante allemande » (deutsche Leitkultur). L’idée que des citoyens prêtent un serment d’allégeance à une société (quoi que cela puisse vouloir dire), qu’ils soient liés à l’état et qu’ils doivent être loyaux envers le gouvernement est profondément antidémocratique et autoritaire. Elle s’inscrit dans la sinistre tradition de la soumission à l’état allemand. À partir de là, il suffit de ne franchir qu’un petit pas vers le commandement de la loyauté à la patrie et l’accusation de trahir la patrie qui y est liée et qui fut utilisée en Allemagne pour cibler de nombreux socialistes, opposants à la guerre, et tout individu émettant des critiques.

L’évolution droitière d’Augstein n’est pas un cas isolé. Il est symptomatique que les membres d’une section entière de la classe moyenne-supérieure privilégiée qui, auparavant, se considéraient de gauche et libérale, soutiennent maintenant ardemment l’état devant l’aggravation des conditions sociales et au retour du militarisme allemand.

Heribert Prantl, l’éditorialiste de longue date du service des Affaires intérieures du quotidien Süddeutsche Zeitung et compagnon de la sœur d’Augstein, Franziska, défend avec véhémence la décision prise par la Cour constitutionnelle allemande d’interdire la diffusion du message vidéo d’Erdogan au rassemblement à Cologne. Et le social-démocrate et ancien président de l’Académie des arts de Berlin, Klaus Staeck, a qualifié les officiers qui ont mené le coup d’état turc de « rebelles » en dénonçant la condamnation du coup comme étant un « verbiage pseudo-intellectuel. »

Aux États-Unis, plusieurs « libéraux de gauche » soutiennent Hillary Clinton, la candidate de Wall Street et de l’armée qui a réussi à s’en prendre à son adversaire semi-fasciste Donald Trump depuis la droite parce qu’il serait trop mou à l’égard de la Russie et de la Chine.

L’évolution droitière de ces couches souligne que la lutte contre la xénophobie, les coupes sociales, le renforcement de l’appareil d’état et le militarisme ne peut être menée que sur la base d’un programme socialiste qui cherche à mobiliser la classe ouvrière internationale.

(Article original paru le 8 août 2016)