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L'Etat sécuritaire et l’élection américaine

Par Patrick Martin
10 août 2016

Trois mois avant l'élection présidentielle américaine, l'appareil militaire et de renseignement est engagé dans une campagne publique sans précédent en faveur de la démocrate Hillary Clinton; son adversaire républicain Donald Trump est attaqué et déclaré inapte, inacceptable au poste de « commandant en chef ».

C’est l’ancien directeur par intérim de la CIA Michael Morell qui a ouvert le feu vendredi dernier dans un article d'opinion du New York Times. Cinquante anciens responsables de la sécurité nationale de divers gouvernements républicains ont continué lundi par une lettre ouverte dénonçant Trump, également publiée par le Times sur son site web.

Le langage de la lettre ouverte est caustique et sans équivoque: Trump « serait un président dangereux », il « comprend mal les intérêts nationaux vitaux de l'Amérique »; il « complimente continuellement nos adversaires et menace nos alliés et amis ».

Les 50 signataires déclarent que certains voteront pour Clinton, d'autres non, mais aucun ne votera pour Trump parce qu'ils « sont convaincus que dans le Bureau ovale, il serait le président le plus irresponsable de l'histoire américaine ».

La lettre décrit le personnage de Trump en termes très sévères: « Il est incapable de séparer la vérité du mensonge ou refuse de le faire. Il ne favorise pas les opinions contradictoires. Il manque de maîtrise de soi et agit impétueusement. Il ne peut tolérer la critique personnelle. Il a alarmé nos alliés les plus proches par son comportement erratique. Tous ces éléments sont des qualités dangereuses chez un individu qui aspire à être président et commandant en chef, aux commandes de l'arsenal nucléaire des Etats-Unis ».

La liste des signataires comprend des responsables de gouvernements républicains remontant à Richard Nixon, les anciens hauts responsables du gouvernement de George W. Bush y sont fortement représentés. Ceux-ci incluent l'ancien directeur de la CIA et de la NSA Michael Hayden, l'ancien directeur du Renseignement national John Negroponte, les anciens secrétaires à la Sécurité intérieure Michael Chertoff et Tom Ridge et l'ancien secrétaire d'Etat adjoint Robert Zoellick.

Avec eux, il y a un grand nombre de fonctionnaires responsables de certains des pires crimes de l'impérialisme américain, en particulier l'invasion de l'Irak en 2003 (soutenue par Clinton) et l'occupation américaine subséquente: Robert Blackwill, Eliot Cohen, Eric Edelman, Peter Feaver, James Jeffrey, Meghan O'Sullivan, Kori Schake, Kristen Silverberg, William H. Taft IV, Dov Zakheim, et Philip Zelikow, entre autres.

Ces messieurs et ces dames ont bien du sang sur les mains. Ils ont occupé des postes élevés dans l'administration Bush qui foula régulièrement aux pieds les principes démocratiques et constitutionnels, ainsi que le droit international, lança la guerre en Irak sur la base de mensonges, construisit le cadre d'un Etat policier et adopta les pratiques de l'enlèvement, de la torture et de camps secrets de prisonniers, et commença la campagne d'assassinat par drones devenue à présent un politique majeure du gouvernement Obama.

Cela rend absurde l’affirmation des signataires de la lettre qu’ils croient que Trump devrait être disqualifié parce qu'il « semble manquer de connaissances constitutionnelles élémentaires et de croyance en la Constitution des États-Unis, dans les lois américaines et dans les institutions des États-Unis, comme la tolérance religieuse, la liberté de la presse et un système judiciaire indépendant ».

Ce n'est pas des scrupules démocratiques qui les poussent à attaquer Trump. Il se peut bien qu'ils voient sa politique fascisante comme un risque indu en ce moment, qui pourrait provoquer des bouleversements pouvant déstabiliser le système politique américain. Mais ils ne sont pas opposés à ces méthodes par principe, car ils ont soutenu des dictatures militaires et des escadrons de la mort fascistes à l'étranger, quand cela servait les intérêts de l'impérialisme américain.

Ils ont toutefois des différences significatives avec Trump sur la politique étrangère. Dans son article d'opinion de la semaine dernière, Morell attaquait Trump comme un « agent involontaire » du président russe Vladimir Poutine. La lettre ouverte publiée lundi ne fait aucune mention d'un pays ou d'un leader mondial, se limitant à une critique cinglante du caractère et de la personnalité de Trump. Mais en filigrane il s’agit de la même idée.

Morell, Hayden, Negroponte et Cie parlent au nom de «l’Etat profond » des responsables militaires et du renseignement non élus, dont l'influence et le contrôle continuent quel que soit le parti qui contrôle la présidence et le Congrès. Ils reconnaissent en Clinton quelqu’un de politiquement fiable et capable de promouvoir leurs intérêts, emboîtant le pas à Bush et Obama, alors que Trump est considéré comme imprévisible et inflammatoire, et en décalage avec la marche de l'élite dirigeante américaine vers la confrontation militaire avec la Russie ou la Chine, ou avec les deux.

Morell a fait suivre son article d’une intervention au JT de CBS News lundi soir où il a appelé à une action plus agressive des rebelles soutenus par les USA en Syrie contre le gouvernement du président Bachar al-Assad, appuyé par l'Iran et la Russie. « Nous devons faire payer un prix aux Iraniens en Syrie, » a-t-il dit. « Nous devons faire payer un prix aux Russes. Je veux attaquer des choses qu’Assad considère comme sa base de pouvoir personnel. Je veux effrayer Assad. Je veux qu'il pense : ‘cela ne finira pas bien pour moi’. »

Autrement dit, Assad doit envisager le même sort que Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi, tous deux lynchés après le renversement, appuyé par les USA, de leurs régimes. Voilà pour la prétendue préoccupation pour la démocratie et les droits de l'homme!

L'intervention de Morell et des 50 responsables républicains est une démarche publique sans précédent de l'appareil militaire et de renseignement pour influencer l’issue d'une élection présidentielle. La signification historique en est énorme et elle démontre la profonde crise du système politique aux États-Unis, où les tensions générées par l'extrême inégalité sociale, la récession économique prolongée et la guerre sans fin à l'étranger fait court-circuiter les processus démocratiques « normaux ».

Donald Trump est une manifestation de cette tendance. Le milliardaire démagogue n’est pas une aberration, mais le produit de la promotion et de la culture d’éléments d'extrême droite, racistes et fascistes au sein du Parti républicain depuis de nombreuses décennies. L'establishment républicain était heureux d'encourager ces tendances et d’en faire sa base électorale et n’a eu des doutes que lorsque la faction la plus politiquement dérangée a commencé à prendre la main.

Clinton est une autre manifestation de cette crise historique de la démocratie américaine. Après la capitulation de Bernie Sanders dont la « révolution politique » a culminé dans le soutien à une pourvoyeuse de Wall Street, Clinton a viré brusquement à droite, faisant appel à des milliardaires, à des républicains réactionnaires, et à des généraux et espions « en retraite » pour qu’ils se rallient à sa campagne, et a fait savoir qu'elle allait accélérer la marche à la guerre au Moyen-Orient, en Europe de l'est et en Extrême-Orient.

L’effondrement des normes démocratiques bourgeoises élémentaires est flagrant dans tous les aspects de la campagne présidentielle des deux partis. Les deux camps parlent le langage de la guerre civile, se dénoncent mutuellement en termes qui nient la légitimité de l'autre parti.

Trump et ses principaux collaborateurs ont commencé à dénoncer l'élection comme « truquée » 90 jours avant que les suffrages ne s’expriment, tout en menaçant d’un « bain de sang » le jour de l’inauguration d’une Clinton. En même temps, d'anciens responsables de la sécurité nationale avertissent d'une « crise dans les relations entre civils et militaires » dans l’éventualité d'une victoire de Trump. En d'autres termes, ils préparent à l'avance une justification pour un coup d'Etat militaire préventif.

Les luttes intestines virulentes au sein de l'élite dirigeante sont la marque d'une crise politique historique où la classe ouvrière ne doit s'aligner sur aucune de ces factions droitières. Ni le fascisant Trump ni la militariste Clinton n’offre une voie défendant les intérêts des travailleurs: l'emploi, un niveau de vie décent, les droits démocratiques et la fin des guerres impérialistes.

La question centrale de la campagne de 2016 est la lutte pour l'indépendance politique de la classe ouvrière vis-à-vis de la saleté réactionnaire de la politique capitaliste. Cela nécessite une rupture avec les deux grands partis et une lutte politique contre le capitalisme. Tel est l'objectif de la campagne présidentielle du Parti de l'égalité socialiste (SEP) et de nos candidats, Jerry White pour la présidence et Niles Niemuth pour la vice-présidence.

Quel que soit le résultat des élections de 2016, qu’on ait une présidente Hillary Clinton, ce qui semble maintenant plus probable, ou un président Trump, ou tout autre représentant inattendu de la classe dirigeante américaine, le prochain gouvernement à Washington sera le plus réactionnaire de l'histoire américaine.

La question décisive est la préparation d'un mouvement politique des travailleurs et des jeunes qui comprend clairement la nécessité de s'opposer au nouveau gouvernement dès le début, d'intensifier la lutte de classe contre la grande entreprise américaine et ses défenseurs politiques des deux grands partis, démocrate et républicain, et leurs satellites politiques comme les Libertaires et les Verts.

Tout dépend de la construction du parti indépendant, socialiste révolutionnaire, de la classe ouvrière: le Parti de l'égalité socialiste (SEP). Nous appelons tous les lecteurs du World Socialist Web Site à soutenir et renforcer cette campagne et à rejoindre le SEP.

(Article paru en anglais le 9 août 2016)