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Le vice-chancelier allemand encense le bourreau du Caire

Par Johannes Stern
22 avril 2016

« À mon avis, vous avez un président impressionnant », a déclaré le ministre de l’économie, vice-chancelier et président du Parti social-démocrate (SPD) allemand, Sigmar Gabriel, en référence au despote égyptien, le général Abdel Fattah al-Sissi. Gabriel a fait cette remarque lors d’une conférence de presse dimanche dernier dans la capitale égyptienne du Caire.

Cette seule phrase en dit long sur le caractère du SPD. Avec cette citation, Gabriel se place directement dans la tradition de Gustav Noske, qui, en tant que premier ministre de la défense social-démocrate, avait déclaré au cours de la Révolution de novembre 1918 en Allemagne, « En ce qui me concerne, il faut que quelqu’un fasse le chien sanguinaire ! je n’ai pas peur des responsabilités ».

Noske noya le soulèvement des travailleurs à la fin de la Première Guerre mondiale dans le sang, durant lequel il supervisa l’assassinat de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht.*

Comme le World Socialist Web Site l’a écrit, al-Sissi est de la même trempe que le général Augusto Pinochet, le chef de la junte militaire chilienne, sous le règne duquel entre 1973 et 1990, des dizaines de milliers de gens ont été emprisonnés, torturés et assassinés.

Ancien chef du renseignement militaire sous Moubarak, formé aux Etats-Unis, al-Sissi est le maître absolu de l’une des dictatures les plus brutales du monde, et le fossoyeur de la révolution égyptienne. Depuis le 3 juillet 2013, quand al-Sissi s’est emparé du pouvoir après des manifestations de masse contre le président islamiste Mohamed Mursi, tous les opposants au régime font face à la possibilité d’être assassinés aux mains des forces de sécurité d’Al-Sissi ou d’être arrêtés et torturés.

Selon Amnesty International, rien que dans les deux premières années sous al-Sissi, 41 000 personnes ont disparu dans les chambres de torture du pays. Des milliers ont été tuées lors de la répression des manifestations et des grèves ou condamnées à mort. La liberté de la presse n’existe pas même sur le papier dans l’Égypte d’al-Sissi. Les partis et les organisations qui se contentent de simplement critiquer le régime sont proscrits par dizaines.

En juin 2015, lorsque le gouvernement allemand a déroulé le tapis rouge pour le bourreau du Caire à Berlin, le World Socialist Web Site dressait un calendrier partiel des crimes les plus sanglants de la junte militaire d’al-Sissi :

* 8 juillet, 2013 : les forces de sécurité égyptiennes abattent 53 partisans de Mursi devant le bâtiment de la Garde républicaine au Caire.

* 14 août, 2013 : L’armée et la police prennent d’assaut deux camps de manifestants anti-putschistes et tuent plus de 1000 personnes, dont beaucoup de femmes et d’enfants. Human Rights Watch identifie le « massacre » comme le « pire incident de tuerie de masse illégale dans l’histoire moderne de l’Égypte. »

* 25 janvier, 2014 : Le troisième anniversaire de la révolution égyptienne, les forces militaires et de sécurité tuent plus de 100 opposants au régime au cours des manifestations.

* 24 mars, 2014 : En une seule journée d’audiences dans le plus grand procès de masse de l’histoire égyptienne, 529 personnes sont condamnées à mort.

* 28 avril, 2014 : Dans un autre procès de masse, 683 personnes de plus sont condamnées à mort en moins de 15 minutes.

* 15 mai 2015 : Mursi lui-même et plus de 100 autres coaccusés sont condamnés à mort.

* 16 mai 2015 : Six des condamnés sont pendus. Amnesty International condamne fermement le procès et souligne que les aveux des accusés ont été arrachés sous la torture.

Depuis lors, la terreur de l’État n’a cessé d’augmenter. Quelques semaines à peine avant la visite de Gabriel, l’annonce terrible de la torture et de l’assassinat brutal de l’étudiant italien Gulio Regeni a au cinquième anniversaire de la révolution égyptienne a provoqué des protestations indignées dans le monde entier.

Il y a de fortes indications qu’al-Sissi était lui-même impliqué dans l’assassinat. En s’appuyant sur ​​une source anonyme dans l’appareil de la sécurité égyptienne, le journal italien La Repubblica a rapporté que le transfert de Regeni aux renseignements militaires a été décidé par le ministre de l’Intérieur le général Abdel Ghaffar conjointement avec le conseiller général d’al-Sissi, Ahmad Jamal ad-Din. Il a été révélé qu’al-Sissi était présent lors d’une conversation ultérieure, qui portait sur le cadavre de Regeni.

Pendant le week-end de la visite de Gabriel, les forces de sécurité égyptiennes ont réprimé les manifestations contre le règne de terreur d’al-Sissi au Caire, à Gizeh et à Ismailia et à d’autres lieux encore. Selon les informations des médias, de grandes quantités de gaz lacrymogènes ont été utilisées contre des manifestants et au moins 119 personnes ont été arrêtées.

Ces manifestations furent provoquées par la remise de deux îles stratégiquement importantes en Mer rouge, Tiran et Sanafir, à l’Arabie Saoudite. Des dizaines de milliers de gens sont descendus dans les rues à travers le pays et ont scandé le slogan utilisé lors des manifestations de masse en 2011 contre le prédécesseur d’al-Sissi, le dictateur de longue date et le vice-roi pour le compte de l’Occident, Hosni Moubarak : « Le peuple veut la chute du régime ».

L’adhésion de Gabriel au régime contre-révolutionnaire d’al-Sissi était si flagrante et évidente que même certains politiciens allemands ont choisi de la critiquer. Le président du Parti des Verts Cem Özdemir a demandé lors de l’émission des actualités matinales d’ARD, « Je ne sais pas ce que Gabriel a trouvé impressionnant concernant le président al-Sissi, est-ce que c’est la torture, l’oppression, la censure, ou les relations avec des fondations allemandes ? » Bernd Riexinger, le président du Parti de gauche, a reproché au gouvernement allemand, « qu’il ne devrait pas servir de fan club pour les despotes. »

La critique venant de ces partis d’opposition est transparente et fausse. Lorsque le « despote » al-Sissi fut l’invité à Berlin l’année dernière, Katrin Göring-Eckardt, la dirigeante du groupe parlementaire du Parti des Verts, a expliqué : « Certes, il faut, le cas échéant, parler aussi avec un dictateur militaire lorsqu’il s’agit de la situation extrêmement difficile au Moyen-Orient. » Le président, à ce moment-là, du Parti de gauche, Gregor Gysi, a écrit à l’époque : « Parce que le dialogue est la seule possibilité pour influencer la solution du conflit, il serait erroné de ne pas parler avec Sissi. »

Pourquoi est-ce que les dirigeants politiques allemands de tous les partis, qui, dans d’autres circonstances, parlent à tort et à travers régulièrement des droits de l’homme, se sentent tellement attirés par le dictateur égyptien ?

La réponse est évidente. L’impérialisme allemand, à l’affût d’exportations et de matières premières (le ministre des Finances a été accompagné de quelque 120 représentants d’entreprises) a d’énormes intérêts dans le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord et craint surtout des soulèvements de masse renouvelés dans le pays le plus politiquement et culturellement influent de la région. Gabriel a expliqué : « Nous avons un réel intérêt dans le maintien de la stabilité du pays. » Si l’Égypte, avec ses 90 millions d’habitants devait être déstabilisée, il y aurait des conséquences immédiates pour l’Europe.

Gabriel n’a laissé aucun doute que le gouvernement allemand ait l’intention de soutenir al-Sissi avec plus que des paroles. Entre autres, il a promis « l’aide allemande » dans la lutte antiterroriste – une expression camouflée pour dire la suppression de toute opposition – et le renforcement du régime égyptien. Le Caire a déjà reçu quatre sous-marins allemands et exprimé son intérêt pour des équipements de protection des frontières.

Que Gabriel considère « impressionnant » un homme comme al-Sissi constitue un avertissement pour les travailleurs et les jeunes en Allemagne et dans toute l’Europe. La même classe dirigeante qui porta Hitler au pouvoir en 1933, est une fois de plus disposée à adopter les méthodes d’une dictature militaire brutale pour défendre ses intérêts géostratégiques et économiques dans le monde et à réprimer toute opposition de la population.

(Article paru en anglais le 21 avril 2016)