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La chancelière allemande veut restreindre le droit d’asile et interdire la burqa

Par Ulrich Rippert
10 décembre 2016

Il y a à peine quelques semaines, le New York Times avait qualifié la chancelière allemande Angela Merkel, de « dernière gardienne de l’Occident libre ». Après l’élection de Donald Trump, le Times écrivait début novembre que les espoirs pour la défense des principes démocratiques reposaient plus que jamais sur Merkel.

Mardi, Merkel a fait clairement savoir ce à quoi il fallait s’attendre. Lors du congrès du parti de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) à Essen, elle a prononcé un discours particulièrement à droite et plein d’attaques xénophobes et d’appels en faveur du renforcement de la police et de l’armée.

Dans le passé, le refus de Merkel d’imposer un strict plafonnement pour l’acceptation des réfugiés, comme l’avait réclamé le parti frère de la CDU en Bavière, l’Union chrétienne-sociale (CSU), avait été présenté comme une « culture d’accueil » à l’égard des réfugiés. Pourtant ceci a toujours été un malentendu.

Dans l’intérêt du patronat allemand, qui a tiré profit de la libre circulation au sein de l’Europe, Merkel s’était opposée jusque-là au renforcement des frontières nationales en œuvrant à une prétendue « solution européenne » de la crise des réfugiés. L’essentiel de cette « solution » avait consisté à fermer les frontières extérieures de l’Europe. Ceci était lié à une brutale politique de dissuasion à l’égard des réfugiés par la mise en place d’unités de protection et de déportations de masse. Et pourtant, les critiques de droite accusèrent Merkel de mettre en péril la sécurité et la souveraineté nationale en refusant l’imposition de contrôles aux frontières nationales.

Merkel a débuté son discours de mardi en faisant des concessions évidentes à ses critiques d’extrême-droite. Elle a indiqué que l’Allemagne n’accepterait plus jamais plusieurs centaines de milliers de réfugiés en l’espace de quelques mois en disant, « Une situation comme celle de la fin de l’été 2015 ne pourra pas, ne devra pas se reproduire et ne se reproduira pas. Voilà quel a été et est mon but politique déclaré. »

S’ensuivit une liste de mesures prises au cours de ces derniers mois par le gouvernement allemand pour repousser les réfugiés. « Nous avons établi une liste de pays d’origine sûrs », a-t-elle déclaré. Nous avons eu raison de classer les États des Balkans occidentaux comme des pays d’origine sûrs de façon à montrer clairement que la vaste majorité des milliers de réfugiés venant de cette région « n’ont pas de perspective de rester durablement chez nous ».

Nous vivons dans un État de droit a poursuivi Merkel. Chaque réfugié a le droit à un procès en bonne et due forme. Mais cette procédure requiert aussi que ceux qui n’ont pas le droit de rester, doivent quitter le pays.

Elle a ensuite fait l’éloge du ministre de l’Intérieur Thomas de Maizière (CDU) qui avait mis en service les cartes d’identité, restreint le regroupement familial en Allemagne et consolidé le processus de déportation.

Sous les acclamations de près d’un millier de délégués, Merkel a loué la loi d’intégration de la grande coalition gouvernementale visant à empêcher l’émergence de soi-disant « sociétés parallèles ». Elle a déclaré, « chez nous, il importe de montrer son visage. Le voile intégral n’est donc pas approprié. Il doit être interdit partout où c’est juridiquement possible. »

La CDU entend interdire la burqa partout où l’identification d’un individu est « nécessaire » – dans les tribunaux, lors de contrôles de police, mais aussi dans les transports publics.

Dans la « Déclaration de Berlin », les ministres de l’Intérieur du CDU/CSU s’étaient prononcés dès l’été dernier en faveur d’une interdiction partielle de la burqa et du niqab. À l’époque, le ministre de l’Intérieur De Maizière avait déclaré, « Nous refusons la burqa. Elle n’est pas adaptée à notre société cosmopolite. [le port du voile intégral] constitue un affront pour une société ouverte et est de plus misogyne. » Le ministre veut que « tout le monde montre son visage dans notre pays. »

Merkel et de Maizière savent parfaitement qu’une interdiction de la burqa est incompatible avec le droit à la liberté de culte qui est garanti par la constitution allemande. « Il est interdit à l’État de juger les convictions religieuses de ses citoyens, ni même de les qualifier de bonnes ou de mauvaises », avait statué la cour constitutionnelle en 2015 dans sa décision concernant le voile.

L’exigence de Merkel d’interdire la burqa fait partie d’un virage vers la droite et d’un durcissement de la politique anti-refugiés. Le congrès a inclus dans sa résolution principale une grande partie de la motion anti-réfugié soumise par le ministre de l’Intérieur du Bade-Wurtemberg, Thomas Strobl.

Cette résolution préconisait entre autres de « multiplier » les « raisons du placement en détention avant expulsion […] si la personne faisant l’objet d’un éloignement posait un danger. » Elle proposait une prolongation de la durée de détention du demandeur d’asile avant sa déportation de l’actuelle limite de quatre jours à quatre semaines. Ceci va au-delà de l’avant-projet de De Maizière de prolonger la limite de la détention à deux semaines.

La résolution principale a aussi exprimé son soutien pour les « zones de transit » comme étant « un moyen adéquat pour la gestion et le traitement des demandes d’asile des réfugiés. » Lorsque le gouvernement d’ultra-droite et anti-réfugié de Victor Orban avait validé légalement ce type de camps en les installant en 2015 aux frontières du pays, Merkel s’était opposée à cette mesure.

Le congrès a également souscrit à ce que les demandeurs d’asile n’ayant aucune perspective de rester se voient refuser leur statut de personne tolérée s’ils fournissaient « une fausse information » ou refusait « de coopérer dans la détermination de leur identité ». Les prestations sociales seraient immédiatement supprimées, le processus d’asile stoppé et un « document certifiant l’obligation de quitter le pays », c’est-à-dire d’être déporté serait délivré. Les demandeurs d’asile passant leurs vacances dans le pays d’où ils ont fui en raison de la « guerre et des persécutions » perdraient leur statut d’asile. Leurs titres de voyage seraient immédiatement confisqués.

L’offensive droitière validée au congrès de la CDU est la réaction à l’aggravation rapide de la crise économique et politique en Europe. Le vote du Brexit en juin, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis et le rejet du référendum en Italie ont ébranlé les fondements de la politique officielle en Europe.

En réaction à la politique nationaliste de Trump de « l’Amérique d’abord », la chancelière allemande et son parti réagissent par leur propre offensive nationaliste et raciste. Pour l’essentiel, la CDU reprend à son compte la propagande droitière et xénophobe de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD).

Le renforcement de l’armée et de l’État doit être intensifié. Alors que des coupes sont opérées dans tous les domaines des dépenses sociales, des ressources financières littéralement illimitées sont disponibles pour le renforcement de l’armée, la militarisation de la police et l’expansion des agences de renseignement. Les dépenses militaires seront augmentées de 130 milliards d’euros dans les années à venir.

Pour financer ce renforcement, le congrès de la CDU a approuvé une stricte discipline budgétaire et un respect des limites à l’endettement.

Cette politique a produit une dévastation qui ne cesse de croître. En Europe, l’on compte déjà 23 millions de chômeurs. Des millions d’autres occupent des emplois à bas salaire ou irréguliers. La pauvreté augmente de façon spectaculaire en Allemagne. Plus de 12 millions de gens vivent officiellement dans la pauvreté. Les enfants sont tout particulièrement touchés. Huit millions de gens sont en contrat précaire. En revanche, une infime minorité vit dans l’opulence. Le gouvernement a créé les conditions où cette minorité s’enrichit aux dépens de la grande majorité de la population.

L’establishment politique adopte de plus en plus ouvertement des méthodes racistes et dictatoriales afin de réprimer l’opposition grandissante contre sa politique antisociale et militariste.

Alors que Merkel a averti à plusieurs reprises du danger que pose la croissance de l’AfD, sa politique xénophobe et le contenu réactionnaire de la résolution se traduira par un renforcement des radicaux d’extrême-droite. Ce n’est pas pour rien que le vice-président de l’AfD, Alexander Gauland, a souligné que la résolution du CDU contient un bon nombre des positions de son parti. Avant de devenir membre de l’AfD, Gauland avait été pendant 40 ans un fonctionnaire du CDU.

(Article original paru le 8 décembre 2016)