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Les puissances européennes critiquent les menaces de Trump contre la Chine

Par Alex Lantier
19 décembre 2016

Un mois avant l’investiture de Donald Trump en tant que président des États-Unis, les tensions commencent déjà avec les puissances européennes sur son programme « l’Amérique d’abord ». Cette semaine, les responsables français et allemands se sont publiquement distanciés de l’interrogation de Trump sur la politique d’« une seule Chine » qui régit les relations entre les puissances impérialistes, Taïwan et la Chine depuis les années 1970.

Mercredi, pendant que le chef du Commandement américain du Pacifique, l’amiral Harry Harris, menaçait de se confronter à la Chine en mer de Chine méridionale, le ministre des Affaires étrangères de la France, Jean-Marc Ayrault, a déclaré sur France2 que la politique chinoise de Trump était inacceptable. « Attention à la Chine. C’est un grand pays. Il peut y avoir des désaccords avec la Chine, mais on ne parle pas comme ça à un partenaire », disait-il.

Ayrault a averti que la menace implicite sur l’intégrité territoriale de la Chine en répudiant la politique d’une seule Chine pourrait avoir des conséquences désastreuses. « Il faut éviter d’entrer dans des engrenages », a-t-il dit, ajoutant : « Quand la Chine se sent mise en cause sur l’unicité de la Chine, ce n’est pas forcément très malin. Il faudra faire très attention, mais on peut espérer qu’au fil des jours, la nouvelle équipe [de Trump] aura suffisamment appris pour qu’on gère un mandat incertain avec beaucoup de sang-froid et de responsabilité ».

L’agressivité de Trump contre la Chine n’est ni un accident ni le produit de l’inexpérience. Il découle inexorablement des impératifs stratégiques du programme « L’Amérique d’abord ». Trump vise à renverser la croissance du poids économique et de l’influence de la Chine au cours des décennies depuis que le régime stalinien a ouvert la Chine au capital étranger en 1979. Il veut, par un affrontement décisif avec Pékin, maintenir le rôle de l’impérialisme américain comme puissance hégémonique malgré son déclin économique prolongé.

Des sections puissantes de la classe capitaliste européenne estiment que cette politique pourrait conduire à un affrontement catastrophique entre l’Europe et les États-Unis, en particulier si Washington retourne contre l’Europe les mesures qu’il menace d’appliquer à la Chine.

Cette semaine, le ministre français de l’Industrie, Christophe Sirugue, a déclaré au Financial Times que l’Europe ne pouvait pas être « spectatrice » si Trump imposait des tarifs douaniers punitifs sur les biens européens et que l’Europe devait se préparer à la guerre commerciale avec Washington. « S’il adopte le protectionnisme qu’il a promis pendant la campagne, l’Europe devra réagir à cela […] Il existe des outils budgétaires, des outils de réglementation, une palette complète de réformes qui pourraient être mises en place » contre les États-Unis, a dit Sirugue.

Les commentaires d’Ayrault et Sirugue reflètent un point de vue partagé bien au-delà du Parti socialiste français, dont tout le monde s’attend à ce qu’il perde le pouvoir lors de l’élection présidentielle de l’année prochaine. Lundi, juste après que Trump ait contesté la politique d’« une seule Chine », la chancelière Angela Merkel a déclaré que l’Allemagne, principale puissance économique de l’Europe, ne s’alignerait pas sur la politique de Trump. Elle a dit : « Nous continuons à soutenir la politique d’une seule Chine et nous ne changerons pas notre position. »

Les politiques de Trump ont également été attaquées dans la presse. Le quotidien français Le Monde a écrit : « Ces changements radicaux vont avoir des conséquences pratiques importantes pour l’Europe, en termes de sécurité, de commerce et d’économie. Pour les entreprises occidentales, quel va être l’impact d’inévitables tensions sino-américaines ? […] Les électeurs américains ont choisi Donald Trump. Le reste du monde n’a pas été consulté. C’est pourtant avec ce président-là qu’il va falloir travailler. Attachez vos ceintures ».

La radio publique allemande, Deutsche Welle, a déclaré : « L’offensive de Trump est un dangereux calcul erroné. Il commence un jeu qui ne peut avoir aucun gagnant. En raison de leur interdépendance économique, les États-Unis et la République populaire de Chine souffriront massivement d’une détérioration des relations, sans parler de la guerre commerciale […] Il y a déjà suffisamment de crises non résolues dans le monde. Pourquoi Trump attise-t-il de nouvelles crises inutilement – c’est complètement incompréhensible ».

De telles déclarations reflètent une prise de conscience croissante dans les cercles dirigeants européens qu’une politique de « l’Amérique d’abord » menace de provoquer une guerre commerciale dévastatrice, ou une vraie guerre horrifiante, à l’échelle mondiale. Après que Trump ait mis en doute sa campagne sur la viabilité de l’alliance militaire de l’OTAN entre les États-Unis, le Canada et les puissances européennes, il est clair que les principales institutions politiques du capitalisme mondial sont sur le point de s’effondrer.

La dissolution de la bureaucratie soviétique de l’URSS il y a un quart de siècle, en privant les membres de l’OTAN de leur ennemi commun, a intensifié les contradictions entre ces puissances. Appelant à un monde « multipolaire », la France et l’Allemagne se sont opposées à l’invasion illégale menée par les États-Unis en Irak en 2003.

Alors qu’ils ont abandonné cette opposition dans les années qui ont précédé le krach de Wall Street en 2008, puis se sont joints à Washington pour lancer une vague de nouvelles guerres – en Libye, en Syrie, au Mali et au-delà – les conflits sous-jacents entre les grandes puissances se sont intensifiés.

Dans une récente note sur la Chine, le Conseil européen des relations extérieures a souligné l’incertitude stratégique croissante dans les relations américano-européennes. « L’Europe a encore du sens pour les États-Unis », écrivait-il, « mais elle fait beaucoup moins pour elle-même que l’Asie en termes de sécurité, après avoir laissé toute la lourdeur de la charge aux États-Unis au cours des dernières décennies. Il lui manque des politiques étrangère et de sécurité cohérentes et elle a des relations affreuses avec les deux puissances régionales, la Russie et la Turquie. Dans ce contexte, concevoir une alliance avec des pays comme la Russie, l’Inde et le Japon afin de plafonner les ambitions de la Chine pourrait bien être plus précieux pour les États-Unis de Trump » que l’Europe.

En 2014, au fur et à mesure que la guerre impérialiste s’intensifiait en une confrontation menée par les États-Unis avec la Russie sur la guerre civile syrienne et l’Ukraine, et le « pivot vers l’Asie » des États-Unis contre la Chine, les tensions économiques se sont élevées entre Washington et l’Union européenne. Avec l’économie européenne étouffée par les mesures d’austérité de l’UE ciblant la classe ouvrière et les sanctions économiques contre la Russie, les puissances de l’UE ont défié l’appel de Washington à ne pas adhérer à la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB).

Ils visent à avoir un siège de premier plan à la table alors que Pékin distribue des investissements et des contrats sous son plan « Une route, une région » (OBOR). Ce plan dépenserait mille milliards de dollars dans la prochaine décennie, et jusqu’à trois mille milliards de dollars au total, sur les infrastructures portuaires, ferroviaires, routières et industrielles qui parcourent la masse continentale eurasienne. Le magazine Fortune estime l’investissement à 12 fois la taille, ajusté de l’inflation, du plan Marshall des États-Unis pour reconstruire l’Europe après la Seconde Guerre mondiale.

La perspective d’un important conflit commercial américain avec la Chine place la bourgeoisie européenne devant un dilemme insoluble. Étant donné que la Chine a exporté 482 milliards de dollars de biens aux États-Unis et pour 350 milliards d’euros vers l’UE l’an dernier, il est clair que cela implique un conflit commercial catastrophique.

D’un côté, l’Europe pourrait se soumettre aux initiatives de Trump et aider Washington à isoler et étrangler la Chine. Cela coûterait énormément à l’économie déjà moribonde de l’Europe. Cela réduirait l’accès aux investissements chinois et donnerait aux régulateurs américains l’autorité sur les projets conjoints UE-Chine. Déjà, les régulateurs américains ont bloqué de nombreuses opérations de ce type pour des raisons de sécurité nationale – dernièrement, l’offre du Fujian Grand Chip Investment Fund, un important fonds d’investissement chinois sur les puces électroniques, pour le fabricant allemand d’équipements électroniques Aixtron.

Anticipant un tel scénario, certains fonctionnaires européens réclament des mesures commerciales de guerre contre la Chine. « Si Trump impose des droits de douanes punitifs à la Chine, cela pourrait entraîner des détournements massifs de flux commerciaux vers l’Europe », a déclaré Ulrich Ackermann, de l’Association allemande de l’industrie mécanique. Les entreprises chinoises « chercheraient d’autres marchés et leur attention se serait déplacée vers l’Europe. Ensuite, nous devons être en mesure de protéger nos marchés ».

D’autre part, les grandes puissances européennes pourraient s’opposer à une confrontation américaine avec la Chine. Cependant, le Pentagone renforce sa présence dans le Pacifique, ce qui risque de provoquer une collision militaire avec les forces américaines, pour lesquelles les puissances européennes, bien qu’elles dépensent des milliards d’euros pour des augmentations impopulaires du budget de défense, ne sont toujours pas préparées.

Une tentative de poursuivre l’une ou l’autre de ces initiatives, ou bien une tentative de louvoyer entre les deux, déstabilisera profondément les relations entre les pays européens qui sont déjà profondément en crise par rapport au vote britannique de sortie de l’UE et l’aiguisement des tensions de classe en Europe.

(Article paru d’abord en anglais le 17 décembre 2016)