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Québec solidaire prêt à s'allier au PQ pour «battre les libéraux»

Par Richard Dufour
5 décembre 2016

Lors de son Conseil national de fin novembre, Québec solidaire (QS) a décidé non seulement de maintenir sa participation aux Organisations Unies pour l’Indépendance du Québec, dominées par le Parti québécois (PQ), mais aussi d’explorer «la possibilité de convergences et d’alliances avec d’autres mouvements politiques et sociaux».

Cette ouverture au PQ a été faite sous le prétexte de «battre les libéraux» de Philippe Couillard aux prochaines élections provinciales. Elle était accompagnée des réserves habituelles de Québec solidaire – un parti des classes moyennes aisées qui, malgré certains griefs, défend l’ordre capitaliste existant et veut s’intégrer pleinement à l’establishment dirigeant. C’est ainsi que Françoise David, porte-parole de QS, a déclaré: «Les gens ne se contenteront pas d’une pâle copie du PLQ [Parti libéral du Québec]».

Mais personne n’était dupe dans les salles de rédaction et les cercles dirigeants: l’establishment politique a unanimement interprété l’annonce de QS comme un désir de se rapprocher du PQ.

«Québec solidaire accepte la main tendue du PQ», titrait par exemple le quotidien Le Soleil au lendemain du Conseil national de QS. Quant au nouveau chef du PQ, Jean-François Lisée, il y voyait un «message» de Québec solidaire que «la priorité absolue, c'est de se débarrasser du gouvernement libéral».

Alors que le gouvernement Couillard est détesté dans la population après ses coupes drastiques dans les services publics et son assaut frontal sur l’aide sociale et les régimes de pensions, le PQ traîne dans les sondages parce qu'il est lui-même étroitement associé à ce programme d'austérité capitaliste.

Les travailleurs gardent un souvenir douloureux des dizaines de milliers d'emplois supprimés dans la santé et l'éducation par le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard en 1996-97. Et les plus jeunes ont vu comment la grève étudiante de 2012 a été politiquement récupérée par le PQ – avec l'aide cruciale des centrales syndicales et de Québec solidaire – pour porter un pouvoir un gouvernement Marois qui a vite fait d'accélérer le démantèlement des programmes sociaux.

C'est dans ce contexte que le Conseil national de QS est intervenu pour resserrer les rangs avec le PQ afin de lui donner une couverture «de gauche». Conscients du caractère explosif de la situation actuelle, les dirigeants de QS se tournent vers le PQ pour empêcher que la colère populaire envers les mesures d'austérité du gouvernement libéral ne se transforme en défi ouvert des travailleurs à tout le programme de classe de l'élite dirigeante québécoise et canadienne.

Comme en 2012, l'objectif de QS est d’aider la bureaucratie syndicale pro-capitaliste à canaliser l'opposition montante aux libéraux de Couillard derrière cet autre parti de la grande entreprise qu'est le PQ, et plus fondamentalement de ressusciter le programme discrédité d’une république capitaliste du Québec. C'est le sens des propos tenus par Françoise David à la sortie du récent Conseil national de QS.

«Après des années d’austérité», a noté la porte-parole de Québec solidaire, «on se fait interpeller par ... des intellectuels, des leaders syndicaux, des citoyens et citoyennes, tous préoccupés par l’avenir de notre société. Ces progressistes souhaitent qu’on crée des ponts avec d’autres mouvements, d’autres partis. Ce que les membres de Québec solidaire ont répondu hier, c’est: on vous a entendus, on est prêts à dialoguer».

Afin de faire passer pour «progressiste» une coalition «anti-libérale» comprenant des défenseurs endurcis du capitalisme tels le PQ et la bureaucratie syndicale, QS a posé des «conditions» qui ne dépassent nullement le cadre capitaliste et qu’un politicien du PQ ou même du PLQ n'aura aucun mal à accepter.

Celles-ci se résument à un vague engagement à «réinvestir dans les services publics», la reconnaissance du «féminisme comme valeur partagée», le souhait de voir «la fin du développement des hydrocarbures en sol québécois», et une préférence pour «un mode de scrutin proportionnel». Elles ne contiennent aucune condamnation du rôle accru des forces armées canadiennes dans les opérations néo-coloniales menées par Washington au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Europe de l’Est – une montée du militarisme canadien qui est soutenue par le PQ et le mouvement souverainiste québécois.

Accueillant favorablement l'initiative de Québec solidaire, le chef d'Option nationale – un petit parti nationaliste de droite fondé par un ex-banquier et dirigeant péquiste que courtise également QS – a trouvé que les «les conditions énumérées» étaient «intéressantes».

Le seul véritable point de discorde entre QS et le PQ porte sur une question tactique, à savoir le rythme d'une éventuelle accession du Québec à l'indépendance. «Alors que le PQ de Jean-François Lisée remet son référendum aux calendes grecques», a affirmé l'autre porte-parole de QS, Andrés Fontecilla, «Québec solidaire est maintenant le seul parti représenté à l’Assemblée nationale qui place l’indépendance du Québec au cœur de ses priorités».

Mais QS et le PQ partagent une vision commune du projet indépendantiste québécois en tant que levier pour faire valoir les intérêts économiques et la position géostratégique de la bourgeoisie francophone du Québec. C'est aussi à leurs yeux un outil idéologique pour soumettre politiquement les travailleurs québécois à «leur» classe dirigeante, sous le prétexte qu'ils auraient plus en commun avec les patrons francophones du Québec qu'avec leurs frères et sœurs de classe anglophones et immigrés du reste du Canada et des États-Unis.

La députée de QS à l'Assemblée nationale, Manon Massé, a d'ailleurs explicitement appelé à mettre de côté les divisions de classe. «La responsabilité d’un mouvement politique crédible», a-t-elle affirmé, «est de favoriser le dialogue social et rassembler les Québécoises et les Québécois autour des intérêts collectifs, pas la diviser en fonction de ses différences».

Les éléments nationalistes les plus extrêmes se retrouvent parmi les groupes pseudo-marxistes qui se sont dissous au sein de Québec solidaire et y fonctionnent comme une fraction loyale en lui fournissant une couverture de gauche.

Représentant typique de ces tendances, Benoît Renaud invoque «la montée de la droite radicale» dans le monde – les «partis xénophobes» en Europe et l'élection de Donald Trump comme «président le plus réactionnaire» des États-Unis – pour pousser Québec solidaire à mener une campagne plus agressive en faveur de l'indépendance du Québec, qu’il présente comme le seul moyen «de porter un grand coup en faveur d’une humanité plus démocratique, plus égalitaire, plus écologique et plus pacifique».

Renaud conclut sa diatribe nationaliste en adoptant le discours protectionniste de Trump avec son propre appel à «affirmer notre souveraineté nationale pour dire Non aux traités de protection des intérêts des multinationales qualifiés de libre-échange». Cette position n’a rien à voir avec la lutte pour l’unité de la classe ouvrière internationale contre le capitalisme mondial. Elle fait plutôt écho à des forces ultra-droitières comme le Front national néo-fasciste en France, ou Donald Trump aux États-Unis, qui condamnent les traités de libre-échange du point de vue de certaines sections de leur propre bourgeoisie nationale.

Le langage adopté par Renaud dévoile ainsi le caractère réactionnaire du projet indépendantiste québécois, ainsi que la similitude croissante entre les positions politiques de la pseudo-gauche et de l'extrême-droite.