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Derrière les allégations de piratage : un conflit explosif sur la politique américaine envers la Russie

Par Patrick Martin
13 décembre 2016

Au cours des trois derniers jours, un conflit au sein de l’élite dirigeante américaine sur la politique étrangère, centrée sur la Russie, a explosé en récriminations publiques. Il a pris la forme d’affirmations de plus en plus frénétiques dans les médias contrôlés par la grande entreprise qu’un « piratage russe » a ciblé l’élection présidentielle des États-Unis dans le but de provoquer l’élection du républicain Donald Trump.

La campagne a été déclenchée par des articles parus consécutivement le vendredi soir dans le Washington Post et le New York Times samedi, affirmant qu’une nouvelle évaluation secrète de la CIA avait déterminé que le gouvernement russe avait tenté d’aider Trump à remporter la présidence. C’est la motivation prêtée au piratage des courriels du Comité national démocrate et de la campagne de Clinton, qui ont été ensuite fournis à WikiLeaks pour publication.

Le Times a présenté comme preuve d’une prétendue préférence russe pour Trump l’affirmation que les pirates avaient également pénétré les données du Comité national républicain, mais n’avaient pas publié les courriels républicains parce que le but était de discréditer Clinton et non Trump. Cette information a été catégoriquement niée par le président du Comité national républicain, Reince Priebus, qui a été nommé chef de cabinet du nouveau gouvernement Trump.

Trump lui-même a fait une apparition sur Fox News dimanche et a dénoncé les reportages parlant d’intervention russe comme étant une expression du dépit de la part de certains démocrates pour expliquer leur défaite électorale. « Je pense que c’est ridicule », a-t-il dit. « Je pense que c’est juste une autre excuse. Je ne le crois pas […] Je pense que les démocrates l’avancent parce qu’ils ont subi l’une des plus grandes défaites de l’histoire de la politique du pays.

L’intensité des divisions au sein de l’élite dirigeante des États-Unis a été démontrée dans la réponse initiale de l’équipe de transition de Trump à l’information sur l’évaluation menée par la CIA, qui a noté sarcastiquement : « Ce sont les mêmes personnes qui ont dit que Saddam Hussein avait des armes de destruction massive ».

Comme Glenn Greenwald l’a noté dans The Intercept : « Il n’y a toujours pas de preuve pour aucune de ces affirmations. Au lieu de cela, ce que nous avons, ce sont des assertions, disséminées par des personnes anonymes, sans aucun indice, et encore moins de preuves. En conséquence, aucune des prétendues preuves ne peuvent encore être consultées, examinées ou débattues. Les allégations anonymes divulguées aux journaux sur ce que la CIA croit savoir ne constituent pas des preuves, et ne constituent certainement pas une preuve fiable qui remplacerait les preuves réelles qui peuvent être examinées ».

L’objectif immédiat des allégations de piratage russe, lancé par Clinton et le Parti démocrate à la veille de la convention démocrate en juillet, était de détourner l’attention du contenu des courriels divulgués, qui révélait en détail une conspiration entre la campagne de Clinton et le Comité national démocrate pour saper la campagne de Bernie Sanders aux primaires.

Il est maintenant clair, cependant, que derrière le conflit public sur les allégations de piratage informatique il y a une lutte féroce sur la politique étrangère. Trump parle au nom d’une faction au sein de la classe dirigeante qui veut centrer la politique américaine sur une offensive militaire, économique et diplomatique plus agressive contre la Chine. Les démocrates et les principaux organes des médias tels que le New York Times et le Washington Post parlent au nom d’une faction de l’establishment du renseignement et de l’armée qui s’oppose à tout abandon de la posture agressive et conflictuelle envers la Russie.

Cela a été souligné par un éditorial publié dimanche soir par le Times en gros titre, « La main de la Russie dans l’élection de l’Amérique ». Le Times répète, encore une fois sans fournir aucune preuve, les affirmations de piratage russe en soutien de la campagne électorale de Trump. Il félicite Clinton d’avoir promis que, si elle était élue, elle « redoublerait d’efforts pour punir et isoler Moscou pour crimes de guerre dans la guerre civile syrienne et l’agression contre l’Ukraine et d’autres voisins. » On pourrait croire que si elle avait été élue, son premier acte aurait été de provoquer une guerre avec la Russie, avec le soutien enthousiaste du Times.

Utilisant des termes extraordinaires, l’éditorial poursuit : « En M. Trump, les Russes avaient raison de voir un novice politique malléable, un novice qui s’est entouré de laquais du Kremlin ». Il conclut en suggérant que, en conséquence de l’intervention russe, « L’élection était effectivement truquée ».

Ni le Times ni les démocrates ne dénoncent Trump au sujet du cabinet ministériel de milliardaires et généraux réactionnaires qu’il met en place, ou de leurs projets pour démanteler Medicare, Medicaid (la sécurité sociale), les retraites et l’éducation publique et à éliminer toutes les restrictions aux entreprises sur la pollution de l’environnement et toutes les réglementations sur les banques et les grandes entreprises.

Ils sont entièrement axés sur la prévention de tout changement sous Trump qui diminuerait l’offensive contre la Russie. Le caractère hystérique, relevant du néo-maccarthysme, de leur campagne a été résumé dans un commentaire publié sur le site web du Daily Beast par un partisan de Clinton, Michael Tomasky, intitulé « La Troisième Guerre mondiale : les démocrates et l’Amérique contre Trump et la Russie ». Tomasky a caractérisé le reportage du Washington Post sur Trump et la Russie et celui du New York Times comme un « Hiroshima » et un « Nagasaki » pour Trump, tout en suggérant que les républicains du Congrès qui ont soutenu Trump, comme le chef de file des démocrates au Sénat Mitch McConnell, étaient coupables de trahison.

Cette campagne, qui relance les méthodes de la chasse aux sorcières anticommuniste, s’adresse non seulement à Trump, mais à tous ceux qui posent des questions sur la politique étrangère des États-Unis, en les qualifiant implicitement d’agents russes.

Lors de son passage dimanche sur Fox News, Trump a indiqué l’orientation de la politique étrangère qu’il défendra lorsqu’il a mis un point d’interrogation sur la politique de « One China » (une seule Chine) de Washington pratiquée depuis des décennies, reconnaissant que Taïwan n’est pas une nation souveraine mais fait plutôt partie de la Chine. « Je comprends parfaitement la politique d’une seule Chine », a déclaré M. Trump. « Mais je ne sais pas pourquoi nous devons être contraints par une politique d’une seule Chine à moins que nous concluions un accord avec la Chine concernant d’autres choses », dont le commerce, la dévaluation de la monnaie, la mer de Chine méridionale et la Corée du Nord.

Il n’y a pas une once de pacifisme ou d’« apaisement » dans la prise de recul attribuée à Trump sur la confrontation avec la Russie. Sa version extrêmement nationaliste du militarisme est tout simplement axée sur un ensemble différent de cibles, ou plus précisément, les mêmes cibles qu’Obama, mais dans un ordre différent. Trump privilégie la Chine par rapport à la Russie pour exercer la pression économique, diplomatique et militaire américaine.

Cette rafale d’événements, dans lesquels les services de renseignement manipulent les médias et les médias cherchent à mobiliser l’opinion publique, ne font que souligner le caractère manipulateur du processus électoral dans son ensemble. Les véritables enjeux pour lesquels l’élite dirigeante se dispute, sur les tactiques et les méthodes à employer contre ses rivaux mondiaux, étaient dissimulés à la population tandis qu’un déluge de calomnies et de scandales était déclenché pour fournir une couverture politique à un nouveau virage vers la droite.

(Article paru en anglais le 12 décembre 2016)