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Les enseignants de Detroit et de Chicago en lutte pour défendre l'éducation publique

Par Jerry White
9 février 2016

Le mois dernier a vu des milliers d'enseignants entrer en lutte ouverte contre l'attaque de l'éducation publique par le gouvernement Obama et les Partis démocrate et républicain. Après des décennies de coupes budgétaires, de licenciements d'enseignants et de fermetures d’écoles incessantes, qui se sont accélérés suite au krash financier de 2008, les enseignants de Detroit et de Chicago ont commencé une bataille d'une immense importance pour toute la classe ouvrière.

En luttant pour défendre le droit démocratique fondamental à une éducation décente, les enseignants sont entrés dans un conflit avec toutes les sections de l'establishment politique, des deux partis de la grande entreprise aux tribunaux capitalistes, en passant par les médias patronaux et les syndicats d'enseignants qui prétendent faussement défendre leurs intérêts.

Le mois dernier, des milliers d'enseignants de Detroit ont mené une série de « grèves-maladie » aboutissant à la fermeture de quasiment tout le système scolaire le 20 janvier, jour de la visite du président Obama dans la ville. Les actions ont été initiées par les enseignants de la base utilisant les médias sociaux et furent menées indépendamment et malgré la Fédération des enseignants de Détroit (DFT) et son organisation mère, la Fédération américaine des enseignants (AFT).

Les enseignants de la ville, traités par l'ancien secrétaire à l'éducation d'Obama de « point zero » pour la politique d'éducation du gouvernement, ont exigé des ressources et du personnel adéquats pour réparer les bâtiments scolaires non chauffés et insalubres, la réduction des effectifs des classes, et la provision des services sociaux nécessaires pour faire face au taux alarmant de pauvreté parmi leurs élèves. Ils ont également exigé la restitution des salaires et des avantages cédés par la DFT.

Les efforts déployés par les médias et le gestionnaire d'urgence du système scolaire nommé par l'Etat pour diffamer les enseignants comme avides et indifférents aux besoins de leurs élèves ont eu l'effet inverse. Les parents ont exprimé leur soutien des grèves-maladie et des centaines de lycéens sont sortis de leurs établissements pour s'opposer à une chasse aux sorcières contre leurs enseignants, accusés de faire grève « illégalement ».

À Chicago, le troisième plus grand district scolaire des États-Unis, des dizaines de milliers d'enseignants et d'autres employés scolaires se battent contre les exigences du maire Rahm Emanuel, ancien banquier d'investissement, ex-chef du personnel de la Maison Blanche d'Obama, qui veut priver les écoles publiques de financement, sabrer dans les salaires et les avantages, et canaliser encore plus d'argent vers les gros actionnaires et les entreprises éducatives à but lucratif.

Plus de trois ans après la trahison de la grève de 2012 par le Syndicat des enseignants de Chicago (CTU) conduisant à la fermeture de 50 écoles et au licenciement de plus de 1000 enseignants, les enseignants de la base se sont rebellés contre le syndicat et ses dirigeants soi-disant de gauche. Ceux-ci ont cherché à faire passer en force un accord pour le compte d’Emanuel, faisant porter aux enseignants le coût de leurs retraites et de leurs soins de santé et accordant aux autorités scolaires toute liberté pour développer les « charter schools » [écoles privées].

Le 1er février, le comité de négociation de la CTU a rejeté à l'unanimité l'accord après que des enseignants de la base ont commencé à faire circuler sur les médias sociaux les détails de la capitulation, que la CTU avait espéré garder secrets.

Le lendemain du vote du comité de négociation, les autorités scolaires, se plaignant qu'elles avaient un accord avec le CTU, ont annoncé leur intention de réduire le budget des écoles de 100 millions de dollars et de licencier 1.000 enseignants de plus. Défiant ce chantage, 2.000 enseignants ont défilé dans le centre de Chicago le 4 février au soir; des milliers d'employés de bureau et du secteur public, ainsi que des jeunes et d'autres habitants de la ville leur ont exprimé leur solidarité.

L'éruption d'opposition sociale parmi les enseignants et les écoliers fait partie d'une radicalisation plus large de la classe ouvrière marquant le retour aux États-Unis des luttes de classe de masse. L'automne dernier, dans une rébellion naissante contre le syndicat United Auto Workers (UAW), les travailleurs de l'automobile ont rejeté un contrat national de l'automobile pour la première fois en 33 ans. Le syndicat n’a été capable de faire passer en force des contrats au rabais chez GM, Ford et Fiat Chrysler qu'en recourant aux mensonges, aux menaces et à la fraude pure et simple.

A Flint, le berceau de General Motors et le site des grèves sur le tas de1936-1937 qui fondèrent l'UAW, la classe ouvrière s’est mobilisée pour protester contre l'empoisonnement de l'approvisionnement en eau de la ville par les représentants locaux et de l'État du Michigan, aidés par l’Agence de Protection de l'Environnement du gouvernement Obama.

Ces premiers mouvements de la classe ouvrière américaine font partie d’une résurgence de la lutte de classe au plan international. De la Grèce au Brésil en passant par la Chine et l'Afrique du Sud, la classe ouvrière entre en conflit avec les gouvernements capitalistes (que ce soit le régime pseudo de gauche Syriza en Grèce ou le gouvernement conservateur britannique) qui ont imposé une austérité brutale aux travailleurs et transféré, depuis l’effondrement financier en 2008, de vastes quantités de richesse aux milliardaires du monde.

La lutte des enseignants pose directement et de toute urgence les questions politiques fondamentales. L’AFT et ses filiales locales tant à Detroit qu’à Chicago, qui ont longtemps collaboré avec les ennemis de l'enseignement public, tentent d'étouffer le mouvement en faisant la promotion du Parti démocrate et en présentant l'attaque de l'éducation comme le seul fait du Parti républicain.

Ceci est une fraude. Le gouvernement Obama a été plus loin que la politique réactionnaire de son prédécesseur républicain. Il a utilisé les systèmes d’évaluation des enseignants pour faire de ceux-ci des bouc émissaires, fermer les écoles dites en échec et déconsidérer les écoles publiques dans le but de faire de l'éducation une nouvelle source de profit pour les entreprises et les banques. Sous Obama, plus de 300.000 enseignants et autres employés scolaires ont perdu leur emploi et le nombre d'élèves inscrits dans les écoles privées a augmenté plus rapidement, presque deux fois plus vite, depuis que George Bush a quitté ses fonctions.

La Maison Blanche d'Obama a coupé de 11 pour cent les fonds de ‘Titre1’ destinés aux districts pauvres comme Detroit et Chicago et réduit de 9 pour cent le financement de l'éducation spécialisée. La loi bipartite ESSA (Tout élève compte), signée par Obama l'an dernier pour remplacer la loi NCLB de Bush (Aucun enfant laissé à la traîne), autorise un régime du « Payer pour la réussite » qui permet à de riches investisseurs dans l’enseignement de profit d’offrir des services auparavant sous contrôle de l'école publique, y compris dans l'éducation spécialisée, et abaisse les normes de formation des enseignants dans les quartiers très pauvres.

Les syndicats d'enseignants ne s’opposent pas aux attaques contre les enseignants et l’enseignement public. Ils veulent simplement une place à table afin d’obtenir de nouvelles sources de cotisations d’enseignants peu rémunérés des écoles privées « Charter ». Les syndicats, y compris le CTU, dont le vice-président est membre de la pseudo de gauche International Socialist Organisation, défendent le système capitaliste et insistent pour que les enseignants et les élèves payent les conséquences de la crise.

Les principes démocratiques et égalitaires incarnés par l'enseignement public sont incompatibles avec une société divisée par une énorme inégalité sociale, où 28 milliardaires contrôlent autant de richesse que la moitié la plus pauvre de la population américaine, 152 millions de personnes. La classe dirigeante américaine a depuis longtemps renié le principe selon lequel tous les enfants, indépendamment de leur milieu socio-économique, ont droit à un enseignement de qualité.

L'élite patronale et financière n'a rien à offrir à la jeunesse ouvrière, si ce n’est des emplois de misère et la guerre. Comme les propriétaires d'esclaves d'une période antérieure, les oligarques financiers d'aujourd'hui veulent maintenir ceux qu'ils exploitent dans l'ignorance. Ils craignent la propagation de la connaissance et de la culture dans une génération de plus en plus insatisfaite de l'état actuel des choses et déterminée à avoir un avenir sans oppression et sans guerre.

Tandis que les enseignants de Chicago se préparaient à des manifestations de masse la semaine dernière, de hauts gradés de l'armée et du Marine Corps disaient à une audition du Congrès que les jeunes femmes devaient à présent s'inscrire pour une future conscription militaire. D'une part, les écoles sont privées de ressources et les élèves de la classe ouvrière relégués à des bâtiments délabrés, sales, aux classes surchargées. D'autre part, la Maison Blanche vante les plans d’une nouvelle génération de sous-marins à missiles nucléaires, à 100 millions de dollars la pièce.

La lutte pour défendre le droit à une éducation publique de qualité est une lutte politique contre les deux partis de la grande entreprise et le système capitaliste qu'ils défendent. Dans cette lutte, les enseignants et les étudiants doivent se tourner vers leurs véritables alliés – la grande masse des travailleurs. L'immense puissance sociale de la classe ouvrière doit être mobilisée pour briser l'emprise de l'élite patronale et financière sur la société et réorganiser l'économie sur la base de la propriété collective et du contrôle démocratique des grandes entreprises et des banques. C’est seulement sur ​​ce fondement socialiste que les droits sociaux fondamentaux des travailleurs, y compris le droit à l'éducation, peuvent être garantis.

(Article paru en anglais le 8 février 2016)