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Un an après les attentats contre Charlie Hebdo, la presse veut ranimer « l'esprit Charlie »

Par Francis Dubois
9 janvier 2016

A l'occasion du premier anniversaire des attentats de janvier 2015 à Paris, l' establishment politique français comme les principaux médias ont essayé de ranimer « l'esprit Charlie », l'atmosphère d'union sacrée qui avait flotté sur le pays immédiatement après les attaques.

Un an après, on aperçoit plus clairement l'hypocrisie des promesses creuses que « l'esprit Charlie » allait créer une nouvelle France de liberté et de solidarité nationale. Des soldats lourdement armés patrouillent dans les rues des villes, des droits démocratiques fondamentaux ont été suspendus, le Front national néo-fasciste s'est constamment renforcé et aspire à présent à prendre le pouvoir, et on menace de faire de citoyens français des apatrides.

La presse veut redorer le blason de l' « esprit Charlie » tant vanté. Laurent Joffrin, le rédacteur en chef du quotidien Libération érige dans un éditorial les dessinateurs assassinés en symboles de la liberté d'expression : «[ils]avaient continué à défier les fanatismes jusqu'à succomber. Ils le faisaient sans emphase, en prenant la vie par le bon bout, celui du sarcasme et de la dérision avec pour boussole leur conviction simple que la liberté ne doit pas reculer » .

Même son de cloche dans Le Monde, qui écrit, « En France, le droit au blasphème n’est point condamné et la rédaction de Charlie défend haut et fort ce principe et la liberté d’expression. Le blasphème est-il moralement condamnable ? »

Il faut se demander : sarcasme et blasphème à propos de qui et de quoi ? En fait, les moqueries bon marché de Charlie Hebdo visent les catégories les plus défavorisées de la société, les musulmans et les pauvres. Un des exemples les plus clairs de ce genre de dérision est la récente caricature du petit réfugié syrien retrouvé noyé sur une plage de Turquie. C'est cette moquerie qui a été encouragée et soutenue pendant toute une période par l'ensemble de l'establishment politique, de l'extrême-droite à tous les divers satellites du Parti socialiste.

Ceci a aussi contribué à une ruée de la vie publique vers l'extrême-droite, à la montée du FN et à l'attaque des droits sociaux et civils de la classe ouvrière depuis les attentats de janvier dernier.

Quant au Figaro il pose involontairement une bonne question en citant la veuve du dessinateur Wolinski, tué dans l'attentat, qui écrit dans un livre paru le 7 janvier « J'oscille entre insomnies et cauchemars, sidération et déni, enfermement et colère, obsédée par cette question: comment une scène de guerre a-t-elle pu se produire, en France, dans les locaux d'un journal satirique?»

Cela a effectivement pu se produire parce que les pays impérialistes ont avec la participation de la France, fait une guerre en Libye et puis en Syrie. On a envoyé en Syrie des forces islamistes de partout, de Lybie, de Tchetchénie et de France, avec la bénédiction des services de renseignement, pour aller y commettre des attentats et des massacres dans une lutte par procuration contre le régime Assad. Cela a fini par se retourner contre la France.

En janvier ce furent principalement les journalistes et dessinateurs de Charlie Hebdo qui en furent les victimes. En novembre ce furent des personnes anonymes qui assistaient à un concert ou un match de football ou se détendaient après une journée de travail à la terrasse d'un café.

Loin de mettre fin au terrorisme, la politique d'escalade de la guerre au Moyen Orient, intensifiée après les attentats de novembre, ne fera que l'exacerber. La nouvelle campagne de guerre impérialiste au Moyen Orient tourne en dérision les promesses de sécurité et de paix lancées à tout va par les politiciens bourgeois en janvier dernier.

La liberté de la presse n'a pas été renforcée par la campagne « Je suis Charlie » ; elle est bafouée à tout moment. Dans un pays dont le chef d'Etat engrange les taux d'approbation les plus bas de tous les chefs d'Etat français depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la presse n'écrit rien qui s'oppose au gouvernement Hollande ni à son agenda de guerre et d'attaques sociales.

De plus, elle accepte pleinement le statut de presse contrôlée résultant de l'imposition de l'état d'urgence par le PS.

Quand à la campagne d'union nationale, on l'a lancée démonstrativement après les attentats, notoirement avec la main tendue au FN. A présent, le PS déclare son intention d'abolir le clivage gauche droite en passant à des positions jadis associées au fascisme.

La mesure phare que cherche à imposer le gouvernement Hollande Valls depuis des semaines est la déchéance de citoyenneté comme sanction, avec comme possibilité la réduction au statut d'apatride, interdite par le droit international, pour tous les Français.

La déchéance de citoyenneté est principalement une mesure visant les musulmans, une perspective que le publiciste d'extrême-droite Eric Zemmour a résumée peu après les attentats de janvier 2015 en disant que la France ne serait jamais en paix tant qu'il y aurait des musulmans dans le pays.

Enfin le PS, avec l'appui de toute la classe politique, veut inscrire l'état d'urgence en permanence dans la constitution. Ceci signifierait l'abolition de libertés civiles fondamentales défendues dans la lutte contre le fascisme dans les années 1940 – dont le droit de manifester, de s'assembler, de faire grève et d'exprimer son opposition – créant ainsi un Etat policier de fait en France.

L'avertissement lancé par le World Socialist Web Site après les attentats l'an dernier s'est vu pleinement vérifié. Tout en condamnant sans équivoque l’attentat terroriste contre Charlie Hebdo, nous écrivions « nous mettons en garde nos lecteurs d’être prudents face au programme réactionnaire qui motive cette campagne hypocrite et malhonnête. » Voir

La déclaration « Je suis Charlie », que répandaient les médias et la classe politique en janvier 2015, n'était pas une déclaration politiquement neutre de soutien aux libertés. Pour saisir son contenu, il faut se demander ce qu'est Charlie Hebdo. L'hebdomadaire que toute la France étaient censée applaudir a suivi l'évolution générale de la couche à laquelle il s'adressait, la petite bourgeoisie radicalisée des années 1960 et 1970. Il est devenu aujourd'hui le porte parole d'une petite minorité petite-bourgeoise et aisée, qui est pro guerre et pro austérité.

Deux des figures liées à Charlie Hebdo et qui ont été au premier plan dans les medias ces derniers jours, sont exemplaires de la trajectoire de cette couche sociale, Roman Goupil et Caroline Fourest.

Goupil, ancien syndicaliste lycéen et membre de l'organisation pabliste Ligue communiste, a joué un rôle clé dans la candidature présidentielle avortée de l'humoriste Coluche, dont Charlie Hebdo s'est fait l'organe officiel, pour les élections de 1981. Lors des guerres de l'OTAN en Yougoslavie, il figura sur une liste pro-impérialiste inspirée par Bernard Henry Levy et Bernard Kouchner, l' « Europe commence à Sarajevo ».

En 2003, il soutient l'invasion de l'Iraq par les Etats-Unis et en 2011 il a co-signé un appel à l'intervention militaire en Libye. Jeudi, en vedette d'une émission télévisée de commémoration des attentats, Goupil a lancé un appel à « l'esprit Charlie » et célébré la France « debout »

Caroline Fourest, journaliste et militante politique, ancienne membre de la rédaction de Charlie Hebdo a essayé de faire passer les caricatures anti-musulmanes de Charlie Hebdo pour de l'anti- cléricalisme.

Ces dernières années elle s'en est systématiquement prise aux opposants de l'islamophobie et à l'opposition à la loi interdisant le port du voile à l'école. Lors d'une interview à la télévision belge le 7 janvier, elle a loué « notre gouvernement de gauche » pour sa « fermeté » « avec la déchéance de nationalité, la constitutionnalisation de l’état d’urgence. ».

Mais Fourest avait déjà consacré au cours de l'été 2010 une édition de sa chronique hebdomadaire sur la station de radio France Culture à « l’Apéro géant Saucisson et Pinard à La Goutte d’Or » dans le 18e arrondissement.

Il s'agissait d'une provocation organisée par des formations d'extrême droite telles que le Bloc Identitaire et Riposte Laïque, pour perturber la prière des musulmans de la mosquée du quartier en buvant du vin et en mangeant du porc à côté d'eux. Fourest, a dit de cette provocation que « La cause est juste, » et ajouté, « un groupe religieux, quel qu’il soit, n’a pas à annexer la voie publique. »