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Les staliniens indiens forment un Troisième Front pro-impérialiste au Tamil Nadu

Par Athiyan Silva et V.Gnana
23 janvier 2016

Le Parti communiste stalinien de l'Inde-Marxiste (CPM) et le Parti communiste de l'Inde (CPI) préparent un autre piège pour la classe ouvrière dans le Tamil Nadu, au milieu de la campagne pour les élections législatives régionales du Tamil Nadu et de Pondichéry de mai 2016. Ils ont formé un Troisième Front, ou Front social du peuple (PWF), avec des partis de droite régionalistes et défenseurs du système de castes comme le Marumalarchi Dravida Munnetra Kazhagam (MDMK) et Viduthalai Chiruthaigal Katchi (VCK).

Le CPM et CPI abandonnent leur alliance de longue date avec les deux principaux partis bourgeois dans le Tamil Nadu, l'AIADMK (All India Anna Dravida Munnethra Kazhagam) et DMK (Dravida Munnethra Kazhagam) au pouvoir, qui suscitent de plus en plus la désillusion et la colère parmi la population. Leur programme et le caractère de leurs membres dirigeants ne laissent cependant aucun doute que le PWF ne parle pas pour la classe ouvrière, mais pour les couches bourgeoises et de la classe moyenne aisée étroitement liées à l'impérialisme et au capital transnational.

L'élément central du programme du PWF est son alignement sur les intérêts des puissances impérialistes, surtout le gouvernement américain et son «pivot vers l'Asie» dirigée contre la Chine. Le PWF a été formé au milieu d'une vaste réorientation de la politique étrangère de l'Inde, en alignant plus étroitement New Delhi avec les besoins stratégiques de Washington. Cette semaine, le gouvernement indien a ouvert les ports du pays et les bases de l'armée de l'air à l'armée américaine.

Le PWF a choisi V. Gopalasamy le dirigeant du MDMK, un politicien proaméricain et admirateur de Barack Obama, comme chef pour coordonner les activités des différents partis du PWF. En juillet 2008, Gopalasamy a rencontré Obama à Chicago et lui a montré une copie du livre de Gopalasamy Oui nous pouvons, intitulé d'après le slogan de la campagne d'Obama. Gopalasamy a dit que «son dynamisme et son charisme [d’Obama] ont touché le cœur des gens dans les coins les plus reculés du monde, franchissant les barrières des continents».

Gopalasamy a publié son livre à Delhi en 2010, en déclarant, «M. Obama avait réalisé ce que personne d'autre ne pouvait faire.»

Une déclaration PWF du 25 novembre souligne que, «nous participons à l'élection sur la base de notre programme minimum. Nous avons publié un programme minimum qui a été accepté par tous les partis de la coalition. Par conséquent, nous avons évité certaines questions, y compris l'Eelam tamoul séparé [au Sri Lanka] et l'opposition à la centrale nucléaire de Koodankulam.»

Les staliniens sont hostiles à l'opposition populaire à la centrale nucléaire de Koodankulam et muets sur la situation de la minorité tamoule au Sri Lanka, parce que ces enjeux pourraient gêner les manœuvres de la bourgeoisie indienne avec l'impérialisme.

La centrale nucléaire de Koodankulam est située dans la région de Tirunelveli du Tamil Nadu. La construction a commencé en 2002 et a continué après les élections générales indiennes de 2004 qui a porté au pouvoir le gouvernement du parti du Congrès national indien, à la tête de l’Alliance unie progressiste (UPA), à laquelle le CPM et CPI ont adhéré.

Des milliers de personnes de centaines de villages ont protesté contre le projet, craignant la pollution et les retombées radioactives de la centrale nucléaire. Cela reflète la méfiance profonde et légitime de la population indienne envers ces projets, après la catastrophe industrielle meurtrière de l'usine chimique Union Carbide à Bhopal en 1984. Le gouvernement de l'UPA d’alors réprima ces protestations, car il considérait l’usine comme étant la seule façon de promettre aux multinationales une source d’électricité fiable et ainsi attirer les investisseurs étrangers en Inde.

Sur la question de la minorité tamoule du Sri Lanka, les staliniens défendent à nouveau l'alignement de la bourgeoisie indienne avec Washington. Les partis de la classe dirigeante et staliniens de l'Inde ont longtemps exploité la sympathie populaire dans le Tamil Nadu contre l'oppression des Tamouls au Sri Lanka, fournissant les armes aux groupes nationalistes tamouls au Sri Lanka lorsque le gouvernement indien voulait faire pression sur le régime sri-lankais à Colombo.

Toutefois, en pleine montée de la concurrence stratégique avec la Chine au Sri Lanka, Washington et l'UPA ont soutenu l'offensive militaire sri-lankaise contre les Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE) dans les dernières années de la guerre en fournissant au régime de Colombo de l'aide militaire et du soutien logistique. Les LTTE ont été massacrés par le gouvernement sri-lankais avec le soutien du gouvernement Obama en 2009. Lors de la phase finale de la guerre, plus de 40.000 Tamouls furent tués et des dizaines de milliers de personnes déplacées et internées.

Toute enquête sérieuse sur les crimes de guerre perpétrés par le gouvernement sri-lankais contre les Tamouls au Sri Lanka irait à l’encontre de l'alliance que Washington et New Delhi ont établie avec le gouvernement du président sri-lankais Maithripala Sirisena. Sirisena a été installé au pouvoir par l’opération de changement de régime appuyée par les États-Unis en janvier 2015 qui visait à faire dévier l'orientation économique et stratégique du Sri Lanka de la Chine vers l'Inde et les États-Unis. Le gouvernement de Colombo est dirigé par des responsables militaires et politiques qui ont joué un rôle de premier plan dans la sanglante offensive finale contre le LTTE.

Par ailleurs, l'Alliance nationale tamoule (TNA) et le Front populaire national tamoul (TNPF), l'allié clé tamoul des staliniens indiens, se sont tous deux orientés vers le gouvernement Sirisena et obtenu des postes dans l'État sri-lankais.

Pour ces raisons, le PWF et les staliniens indiens ont abandonné même leurs critiques cyniques et tactiques de l'oppression des masses tamoules par le gouvernement sri-lankais.

Gopalasamy, maintenant le chef du PWF, se vantait que, en 1989, il s’est embarqué illégalement sur un bateau depuis l’Inde pour aller au Sri Lanka et rendre visite au chef des LTTE Velupillai Prabakharan. Maintenant, cependant, il fait la promotion du gouvernement Obama, qui a cautionné le massacre du LTTE par Colombo.

La formation du PWF témoigne de la faillite politique du stalinisme indien, un quart de siècle après que ses alliés dans la bureaucratie du Kremlin eurent dissout l'URSS et restauré le capitalisme. Son orientation vers le Congrès national indien et son rejet de la lutte pour la révolution socialiste mondiale, y compris la révolution socialiste en Inde, l’a finalement transformé en un parti bourgeois réactionnaire allié à l'impérialisme.

Les CPI et CPM ont joué un rôle clé dans l'ouverture de l'Inde aux capitaux étrangers par le Congrès à partir de 1991. Après avoir supervisé ce processus dans certains États de l'Inde qu'ils gouvernaient, comme le Bengale-Occidental, et bloqué l'opposition de la classe ouvrière aux mesures de libre marché ailleurs, ils sont devenus les représentants d'une couche sociale bourgeoise et des éléments de la classe moyenne aisée hostiles à la classe ouvrière.

Le Tamil Nadu était l'une des régions de l'Inde où les implications réactionnaires de l'orientation contre-révolutionnaire du stalinisme sont apparues le plus tôt et le plus nettement.

Depuis la défaite du Congrès national indien dans les élections de 1967 de l'État du Tamil Nadu, en pleine vague de grèves et de protestations dans la classe ouvrière, les staliniens indiens ont soutenu les partis nationalistes dravidiens DMK, et plus tard l'AIADMK, qui provenait d'une scission avec le DMK, au pouvoir au Tamil Nadu. Avant l'indépendance en 1947, ces partis s’étaient opposés au parti du Congrès national indien et à la lutte pour l'indépendance en soutenant la domination coloniale britannique. Ensuite, ils ont toujours été à la droite de la politique de la bourgeoisie indienne.

Pendant des décennies, le CPI et CPM ont subordonné la classe ouvrière au DMK puis à l'AIADMK, saluant l'un et l'autre comme des partis «laïcs» ayant un programme «pour le peuple».

Depuis 1991, cependant, les deux partis mettent en œuvre des politiques de libre marché et créent des zones économiques spéciales à main-d’œuvre bon marché pour les multinationales. En 2003, un gouvernement AIADMK au Tamil Nadu appuyé par les staliniens limogea près de 200.000 travailleurs du secteur public en grève avec le soutien du gouvernement central à New Delhi dirigé par le BJP et imposa une loi anti-ouvrière draconienne pour le maintien des «services essentiels» en 2003, en utilisant des licenciements et des arrestations de masse.

Avec l'effondrement du parti du Congrès au niveau national, les staliniens indiens ont subi une débâcle en 2014 lors des élections législatives, perdant des appuis dans le Kerala, le Tripura, le Bengale-Occidental et à travers l'Inde. Ils font face à l’intensification des mouvements sociaux des travailleurs dans le Tamil Nadu, dont des luttes contre les fortes hausses de prix des produits alimentaires de base. Les travailleurs de la mine de lignite Neyveli, les travailleurs sanitaires et les employés des multinationales dans les zones économiques spéciales, telles que Foxconn, Hyundai et BYD, organisent des grèves et des manifestations.

Dans ces conditions explosives, la formation du PWF est une tentative désespérée de démoraliser les luttes des travailleurs et de les lier aux partis bourgeois en faillite.

(Article paru en anglais le 22 janvier 2016)