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Québec: forte opposition à l'entente de principe dans le secteur public

Par Laurent Lafrance
12 janvier 2016

Alors que l’entente de principe conclue entre le Front commun intersyndical du secteur public et le gouvernement du Québec suscite une forte opposition, les chefs syndicaux redoublent d’efforts pour la vendre aux membres de la base qui seront appelés à voter dans les prochains jours.

En entrevue à La Presse Canadienne, la présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Louise Chabot a récemment avoué que «c'est certain qu'il y aura des espoirs déçus», tout en ajoutant qu'il s'agit d'une «bonne entente».

Dans la même entrevue, Chabot a admis de manière tacite que l’entente laisse intact l’ensemble des compressions imposées au cours des dernières années par les gouvernements péquistes et libéraux successifs. «On sait que le gouvernement continue, persiste et signe dans sa volonté de réduire de façon exemplaire dans les services de garde, en santé, en éducation».

Chabot a ensuite promis que «la lutte à l'austérité, à la privatisation et aux compressions est loin d'être terminée». C’est un mensonge éhonté. Les syndicats n’ont mené aucune lutte sérieuse contre les coupures dans les services publics et les emplois depuis que le gouvernement libéral de Philippe Couillard a pris le pouvoir en 2014. Au contraire, en poussant leurs membres à endosser une convention collective de cinq ans qui accepte entièrement le cadre budgétaire d'austérité fixé par les libéraux, les syndicats ouvrent la voie à un démantèlement accéléré des services publics.

Fait significatif, plusieurs chroniqueurs ont salué le travail des syndicats pour avoir réussi jusqu'à présent à contenir le mouvement d’opposition parmi le demi-million d'employés du secteur public. Dans un article paru dans Le Devoir, Robert Dutrisac écrit que «les ententes avec les employés de l’État éloignent la menace d’une fronde populaire que les syndicats auraient pu alimenter». Il cite «l’entourage du premier ministre» qui pense que «le grand bouleversement syndical, la grande mobilisation populaire contre les mesures du gouvernement n’ont jamais vraiment eu lieu». Il souligne aussi le fait qu’en 2016, «le gouvernement Couillard amorce la deuxième étape de son plan avec une baisse d’impôt à la clef».

Il existe en effet un lien étroit entre les coupes budgétaires et les baisses d'impôts au profit des riches. Après avoir sabré des milliards de dollars dans les garderies, l’éducation et la santé, puis annoncé de nouvelles compressions et de nouvelles hausses dans les frais aux usagers, le gouvernement libéral peut accorder de généreuses baisses d'impôts aux grandes sociétés.

L’entente intervenue entre le Front commun et le gouvernement laisse le champ libre non seulement au démantèlement des services publics, mais aussi à une détérioration des conditions de travail pour les employés qui les fournissent.

Au début des négociations, les dirigeants syndicaux réclamaient une hausse salariale de 13,5% sur trois ans, censée maintenir le pouvoir d’achat. Toutefois, l’entente signée prévoit une hausse de 5,25% sur cinq ans et un montant forfaitaire d’à peine 750$ réparti sur deux ans. Ce montant n’est donné qu’une seule fois et n’est pas indexé aux échelles salariales. Selon les syndicats, 90% des travailleurs toucheront aussi une hausse supplémentaire moyenne de 2,5% en raison de la «relativité salariale». Même dans le meilleur des cas, une hausse de 7,75% sur cinq ans reste nettement sous le taux d’inflation et représente une baisse du salaire réel.

Les syndicats ont aussi accepté le passage de l’âge de la retraite de 60 à 61 ans à partir de 2019, ainsi qu’une hausse de la pénalité pour les retraites hâtives, qui passera de 4% à 6% en 2020. Il y a sans doute plusieurs autres concessions au niveau des conditions de travail qui n’ont pas encore été dévoilées.

Après la signature de l’entente de principe, les chefs syndicaux du Front commun ont vanté des «gains significatifs» et un «certain rattrapage salarial» pour les travailleurs. Au même moment, ils ont dû admettre de manière tacite leur capitulation. Jacques Létourneau, président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), a avoué avoir «fait des compromis», tandis que Louise Chabot de la CSQ a reconnu que des travailleurs pourraient se «braquer» devant les détails de l'entente s'ils n'étaient pas bien «expliqués», c'est-à-dire déformés pour dorer la pilule de l'austérité.

Plusieurs indices montrent que la colère envers l’entente grandit parmi les travailleurs. Si les délégués de la FTQ (Fédération des travailleurs du Québec) et de la CSQ ont annoncé qu’ils recommanderaient l’entente à leurs membres, celle-ci a été largement rejetée par les délégués de la FSSS (Fédération de la santé et des services sociaux), qui est affiliée à la CSN et constitue avec ses 110.000 membres la plus importante instance syndicale au sein du Front commun.

On retrouve également sur les réseaux sociaux, y compris les pages Facebook de divers syndicats, des commentaires de travailleurs de la base qui se disent furieux non seulement contre l’entente, mais aussi contre leur propre direction syndicale.

Depuis le début du conflit, les syndicats limitent les travailleurs du secteur public à un exercice bidon de négociations collectives dans le cadre budgétaire fixé par le gouvernement. Pendant ce temps, les libéraux de Couillard poursuivent leur assaut tous azimuts sur les emplois et les services publics, qui fait partie du programme d’austérité appliqué par tous les paliers de gouvernement contre l’ensemble de la classe ouvrière canadienne.

L'opposition aux mesures d'austérité n'est pas limitée aux employés du secteur public. Elle a aussi gagné d'autres sections de travailleurs, que ce soient les étudiants-employés de l'UQAM (Université du Québec à Montréal) ou les employés municipaux de Montréal, dont 2000 d’entre eux ont récemment écopé d'une suspension d'une semaine sans solde pour avoir participé à une réunion syndicale d'une heure et demie qualifiée d’ «illégale». Convoquée pendant les heures de travail, cette réunion visait à dénoncer le pillage de leur régime de retraite et le nouveau pacte fiscal entre le gouvernement et les municipalités, qui donnerait à celles-ci le droit d'imposer un nouveau contrat de travail.

Malgré tout, les syndicats pro-capitalistes veulent éviter à tout prix une confrontation avec le gouvernement. Bien que les grandes centrales syndicales représentent des centaines de milliers de travailleurs de tous les secteurs – public, municipal, privé – ils ne font rien pour rallier l'ensemble des travailleurs dans une lutte commune contre l’austérité. La FTQ n’a même pas osé appeler ses membres du Front commun à venir à la défense des employés municipaux suspendus.

Tout au long du conflit dans le secteur public, les dirigeants du Front commun ont gardé un silence coupable sur la menace d’une loi spéciale. Ils disent maintenant être allés au «bout du processus» de négociation. C'est un signal clair qu’ils ne feront rien si le gouvernement impose un décret en réponse à un éventuel rejet de l'entente par les membres de la base.

Le danger omniprésent de la loi spéciale démontre le caractère politique de la lutte dans le secteur public et la nécessité de mobiliser toute la classe ouvrière, dans la province et partout au Canada, contre la grande entreprise et son gouvernement. Cela requiert avant tout une rupture avec les syndicats pro-capitalistes et la formation de comités de lutte formés de militants de la base et prêts à lancer une telle mobilisation, sur la base du programme socialiste de l'égalité sociale.