Home » Perspectives » Mexique

Le massacre d’Oaxaca et l’éruption de la lutte des classes au Mexique

Par Neil Hardt
27 juin 2016

Dimanche 19 juin, des forces de sécurité de la police fédérale mexicaine, lourdement armées, ouvraient le feu sur une foule d’un demi-millier d’enseignants grévistes et de leurs partisans. Ceux-ci bloquaient une autoroute de la localité pauvre de Nóchixtlán, dans l’Etat d’Oaxaca, dans le Sud du pays; treize personnes au moins furent tuées et des dizaines d’autres blessées.

Ce massacre montre quels moyens brutaux la classe dirigeante mexicaine utilisera pour imposer ses attaques aux travailleurs mexicains. Elle ne tolérera aucune opposition.

Ceux qui ont perdu la vie, la plupart des jeunes gens, manifestaient pour la défense de l’enseignement public. Partout au Mexique, et avec une vigueur toute particulière dans le Sud-Ouest pauvre du pays, des enseignants ont protesté contre la privatisation de l’éducation et l’imposition aux enseignants par le président Enrique Peña Nieto de méthodes autoritaires d’évaluation et de recrutement.

Suite à ce massacre, un mouvement d’opposition s’est formé dans tout le Mexique contre la répression d’Etat et les « réformes » droitières du « Pacte pour le Mexique » de Peña Nieto, qui vise à réduire drastiquement les services sociaux. Des milliers de travailleurs, de jeunes et de paysans ont participé à des processions funéraires pour les morts de Nochixtlán. Depuis, les habitants ont reconstruit les barricades détruites par l’opération policière.

Mercredi, 200.000 médecins et infirmières ont débrayé en solidarité avec les enseignants et contre les tentatives de privatisation de la sécurité sociale et des systèmes de santé du pays. Des étudiants des principales universités mexicaines ont boycotté les cours la semaine dernière pour protester contre l’attaque du 19 juin et contre les efforts en cours du gouvernement pour imposer une hausse des frais universitaires.

Les parents des 43 élèves enseignants d’Ayotzinapa « disparus » aux mains du gouvernement mexicain en septembre 2014 continuent leur tournée du pays après que le gouvernement de Peña Nieto ait clos l’unique enquête indépendante sur l’attaque.

L’oligarchie mexicaine, soutenue par l’impérialisme américain, cherche grâce au Pacte pour le Mexique à effectuer un massif transfert de richesse de la classe ouvrière mexicaine vers les banques et les grandes entreprises.

L’ambassadrice américaine au Mexique, Roberta Jacobson, a rencontré Peña Nieto le lendemain de l’attaque dans l'Oaxaca pour manifester son appui aux réformes. Après avoir formulé des regrets superficiels et insincères pour le massacre, Jacobson a souligné que « les possibilités de coopération bilatérale n’ont jamais été meilleures » entre les USA et le Mexique et dit que « seulement par des alliances dans le domaine de l'éducation nous réussirons à former la main-d’œuvre du vingt-et-unième siècle. »

Il est probable que la police fédérale ayant ouvert le feu à Nochixtlán était composée de policiers entraînés par les Etats-Unis au maniement d'armes fournies par le gouvernement américain. Les Etats-Unis ont dépensé depuis 2008, grâce à l’« Initiave Merida », plus de 2,3 milliards de dollars pour armer et entraîner la police et l'armée mexicaines, leur fournissant armes létales, drones, équipement de surveillance et avions.

Le Commandement américain du Nord a de plus dépensé des centaines de millions de dollars en programmes d’entraînement distincts qui, contrairement à l’Initiative Merida, ne sont pas soumis à des dispositions restrictives en matière de droits humains. Rien qu’en 2005, près de 5.000 policiers et militaires mexicains ont été formés dans des bases militaires américaines.

Les réformes de l’éducation du Pacte pour le Mexique ont leur origine dans des programmes identiques appliqués aux Etats-Unis et dans le monde. Dans des villes comme Detroit et Chicago, le gouvernement Obama a collaboré étroitement avec les syndicats pour imposer à des millions d’enseignants des baisses de salaire et de retraite, des fermetures d’écoles et des pratiques d’évaluation antidémocratiques.

La résurgence de la lutte des classes, notamment celle des enseignants, n’est pas un phénomène limité au Mexique mais d’ordre international. A Detroit, des milliers d’enseignants ont organisé des « absences maladie » pour protester contre le délabrement des écoles de la ville. Des grèves et manifestations identiques eurent lieu à Chicago, Los Angeles, Seattle et Atlanta. Et alors que se développe l’opposition aux contre-réformes du président brésilien par intérim Michel Temer, une vague de grèves des instituteurs et professeurs s’est propagée ces dernières semaines dans cinq Etats du Brésil.

La classe dirigeante mexicaine n’a pas seulement réagi à la croissance de l’opposition sociale et à la réémergence de la lutte des classes en ayant recours à la violence d’Etat. Elle a aussi poussé en avant divers groupes se disant « de gauche » ou même « socialistes » dans le but de désarmer les protestations sociales et d’empêcher que l’opposition de la classe ouvrière ne prenne une forme indépendante et révolutionnaire.

Le rôle joué par l’ancien maire de Mexico et ex-candidat présidentiel du Parti de la révolution démocratique (PRD), Andrés Manuel López Obrador, à présent à la tête du parti MORENA (Mouvement de Régénération nationale), est de ce point de vue, primordial. Il avait fondé ce nouveau parti en 2014 après avoir fait scission d’avec le PRD soi-disant « de gauche. » López Obrador, qui sera candidat à la présidence en 2018, promet de « transformer le Mexique à travers le processus électoral. »

Suite aux signes de généralisation du mouvement de grève et de protestation la semaine dernière, López Obrador a posté une vidéo appelant à une marche de protestations nationale le 26 juin contre la « mafia politique » et les « conservateurs hypocrites. » Dans cette vidéo, López Obrador précise que la manifestation visera la corruption et posera la question: « Pourquoi ne pas choisir l’humanisme? Pourquoi ne pas rechercher la réconciliation et la paix? » Pour ce qui est des grèves des enseignants, il réclame un « dialogue » avec un Etat qui a exclu tout compromis.

On prépare MORENA à jouer un rôle identique à celui de Syriza en Grèce et de Podemos en Espagne. Le parti a obtenu, lors des élections du 5 juin, une majorité de sièges à l’Assemblée constituante de Mexico. Après l’effondrement du soutien au PRD, on le salue de toutes parts comme le premier parti « de toute la gauche ». Le PDR avait été totalement démasqué comme parti droitier après son vote en faveur du Pacte pour le Mexique, son rôle dans l’exécution et le camouflage du massacre d’Ayotzinapa, et ses alliances électorales avec le droitier Parti d’action nationale (PAN).

Comme ses homologues en Grèce et en Espagne, MORENA est un parti nationaliste, pro-capitaliste et antisocialiste. Sa rhétorique radicale vise à lier la classe ouvrière mexicaine à l’Etat sanguinaire. Une fois arrivé au pouvoir, MORENA jouera le même rôle que Syriza en Grèce. Il imposera le Pacte pour le Mexique en collaboration avec l’impérialisme américain, et, si nécessaire, réagira à l’opposition de la classe ouvrière par la violence et la répression.

La classe ouvrière mexicaine ne peut résoudre les graves problèmes qui affligent la société mexicaine en s’attachant à des partis bourgeois comme MORENA et en opérant sur une base nationaliste. Elle ne pourra le faire que par une lutte révolutionnaire unie avec ses frères et sœurs de classe du monde entier, y compris ceux des Etats-Unis.

(Article original paru le 25 juin 2016)