Home » Nouvelles internationales » France

Le dirigeant du parti des Verts confronte Jörg Baberowski à sa propagande de guerre

Par Christoph Vandreier et Peter Schwarz
6 juin 2016

Lors de l’émission-débat « Maybrit Illner » du jeudi 26 mai, le président du parti Vert allemand, Cem Özdemir, a confronté le professeur Jörg Baberowski à son appel à recourir à des méthodes associées aux guerres d’extermination dans la lutte contre le terrorisme.

Cette émission, qui est suivie par près de 3 millions de spectateurs, était intitulée « Cambriolage, vol et agression: la criminalité sans frontières? » et visait à justifier un renforcement de la police. Aux côtés d’Özdemir et de Baberowski figuraient parmi les invités le politicien de l’Union chrétienne-sociale (CSU) Stefan Mayer, la sociologue Gina Wollinger et Sebastian Fiedler du syndicat de policiers BDK (Bund Deutscher Kriminalbeamter). [1]

Baberowski s’est prononcé contre un investissement dans l’éducation ou une plus grande valorisation du travail social afin de prévenir la violence dans les quartiers à fortes tensions sociales. Il a déclaré: « le seul moyen de traiter ce problème est que l’Etat montre les dents. » Özdemir a rétorqué en confrontant Baberowski à une déclaration qu’il avait faite le 1er octobre 2014 lors des « débats du Schlüterhof » au Musée historique allemand de Berlin.

Özdemir a demandé si « montrer les dents » signifiait recourir au genre de méthodes que Baberowski avait proposé d’utiliser pour combattre les terroristes de l’Etat islamique (EI). Il a cité mot pour mot la déclaration de Baberowski : « Et si l'on ne veut pas prendre des otages, brûler des villages, pendre les gens et semer la peur et la terreur, comme le font les terroristes, si l'on n'est pas prêt à faire de telles choses, alors on ne pourra jamais gagner ce genre de conflit et il vaut mieux ne pas s’en mêler. »

Le politicien Vert a dit qu’il était désolé, mais quiconque disait des choses pareilles « avait une case en moins. »

Baberowski a réagi, feignant la colère, par le mensonge et la diffamation.

« Parlons sans détour, » a-t-il dit. « Cette phrase répugnante issue du taz [Tageszeitung -quotidien] émane d’une secte extrémiste stalinienne. » Après qu’Özdemir lui ait posé deux fois la question, « La citation est-elle erronée ou juste? » Baberowski a affirmé qu’elle avait été « complètement sortie de son contexte. » « Vous ne pouvez pas me parlez ainsi, je ne le permettrai pas, » a-t-il lancé à Özdemir.

Il avait dit que si l’on n’était pas prêt à rentrer dans la logique des terroristes et des talibans, de prendre des otages et d’incendier des villages, « alors il vaut mieux ne pas s’en mêler. » Selon Baberowski, cette phrase a été « omise malicieusement par ces staliniens que vous avez cités pour me dénigrer. » Il avait déclaré, a ajouté Baberowski, que « nous ne pouvons pas adopter ces méthodes. Et par conséquent nous ne pouvons pas intervenir. »

Le lendemain, le Frankfurter Allgemeine Zeitung prenait la défense de Baberowski en affirmant que la phrase citée par Özdemir n’avait « jamais été prononcée » par Baberowski. « Par cette citation faussée, » le président des Verts poursuivait « l’objectif de la dénonciation. » « Le seul souci d’Özdemir était de discréditer moralement un adversaire sans se préoccuper du fond des choses. » [2]

Ce que Baberowski a dit au Musée historique allemand

Baberowski et le FAZ mentent. Le Musée historique allemand a mis en ligne l’enregistrement audio du 1er octobre 2014 du débat au Schlüterhof, toujours accessible à ce jour. [3] A partir de la 20ème minute, Baberowski dit exactement ce qu’a cité Özdemir.

Une semaine plus tard, le 9 octobre 2014, le World Socialist Web Site avait rapporté l’événement en citant l’intégralité du passage. [4] Les Etudiants et jeunes internationalistes pour l’égalité sociale (EJIEE/IYSSE), l’organisation de jeunesse du Partei für Soziale Gleichheit (Parti de l’Egalité sociale, PSG) a fait maintes fois référence à cette citation dans son conflit avec Baberowski à l’université Humboldt.

La description par Baberowski de l’IYSSE comme une « secte stalinienne » est un mensonge délibéré et une diffamation. Il sait que l’IYSSE est un adversaire irréconciliable du stalinisme. Pendant trois ans, il a combattu l’IYSSE en tant que trotskyste à Humboldt. Le rédacteur en chef du FAZ, Jürgen Kaube, avait même publié fin 2014 un article intitulé « Harcèlement, façon trotskyste, » qui attaquait l’IYSSE pour avoir critiqué Baberowski.

Mais, devant un public très nombreux, Baberowski a préféré mentir et dénoncer l’IYSSE comme « stalinien ». En qualité d’historien qui s’est concentré des années durant sur le stalinisme et qui a milité dans sa jeunesse au KBW maoïste en chantant les louanges de Staline et de Pol Pot, il sait que le stalinisme est discrédité et haï et que des dizaines de milliers de trotskystes ont perdu la vie en le combattant.

L’affirmation de Baberowski, que l’IYSSE a malicieusement omis la moitié de la phrase disant « il vaut mieux ne pas s’en mêler » dans le seul but de le diffamer, est tout aussi frauduleuse. En fait, le WSWS l’avait citée dans son article initial d’octobre 2014, ainsi que dans des publications ultérieures. Quoi qu’il en soit, cette moitié de phrase ne change rien au caractère réactionnaire de la déclaration de Baberowski.

L’essence de la déclaration est qu’il n’est possible de combattre le terrorisme qu’en utilisant les méthodes de la guerre d’extermination, en violant le droit international. Telle est la ligne d’argumentation typique de l’extrême-droite pour légitimer les crimes de guerre et y préparer l’opinion publique: « Si l’on n'est pas prêt à pratiquer la torture, à éliminer des suspects au moyen de drones ou – comme en Irak et en Libye – à détruire des villes entières, alors il vaut mieux ne pas s’en mêler du tout. »

L’assertion que la violence ne peut être combattue que par une violence plus grande encore s’étire comme un fil rouge à travers toutes les déclarations publiques de Baberowski, y compris celles concernant la sécurité intérieure, lorsqu’il réclame, comme lors de l’émission « Maybritt Illner », un Etat fort et autoritaire.

Son affirmation qu’il s’est prononcé au Musée historique allemand contre une intervention militaire contre des terroristes est elle aussi, un mensonge.

Cela ressort déjà clairement du passage cité. Baberowski n’a pas dit qu’il valait mieux s’abstenir de telles interventions parce qu’elles ne peuvent être victorieuses que grâce à des méthodes de guerre d’extermination. Il a dit au contraire qu’il valait mieux s’abstenir si l’on n’était pas prêt à recourir à de telles méthodes inhumaines. Ce qui est manifestement tout autre chose.

Tout au long du débat du Schlüterhof, Baberowski avait vigoureusement préconisé de telles interventions. Il avait cependant précisé qu’elles devaient être préparées de façon à pouvoir les gagner.

Juste après le passage cité, Baberowski avait dit qu’il était « important que l’Allemagne assume une responsabilité, notamment dans les conflits qui la concernent. » Mais, qu’il fallait réfléchir « (a) au genre de guerre pour lequel on était équipé et (b) si on pouvait gagner. Et si l’on ne pouvait pas gagner alors il fallait s’abstenir. »

Un peu plus loin il a ajouté, « Dans le cas d’une institution comme l’EI, l’armée est en mesure d’en venir rapidement à bout par des frappes qui le décapite. Ce n’est pas un problème. Les Américains peuvent résoudre ce problème. On peut faire liquider les dirigeants de cette bande par des commandos de tueurs. Ce n’est pas un problème. C’est faisable. »

Mais si « les structures de l’Etat ont été totalement détruites par une longue guerre civile, » il faut « être conscient que cela va coûter très cher et il faudra envoyer des soldats et des armes dans un vide du pouvoir, » a poursuivi Baberowski. La chose la plus importante est toutefois d’« avoir la volonté politique et la stratégie politique, mais avant tout, vous devez vous dire que pour que cela fonctionne, il faut y aller. Et ça doit en valoir la peine. Cela coûte de l’argent. Nous devons y envoyer des troupes. Des pays comme l’Irak, la Syrie et la Libye ne sont plus capables de résoudre eux-mêmes ce problème. »

A plusieurs autres occasions, Baberowski avait fait des déclarations identiques. Le 25 novembre 2015, il avait demandé dans le journal Esslinger Zeitung que les terroristes soient combattus par leurs propres méthodes : « Œil pour œil, dent pour dent. » A propos des attentats terroristes en France il avait dit, « Je pense que c’était une grave erreur que Mme Merkel dise aux Français, ‘nous pleurons avec vous.’ Quiconque réagit ainsi sera méprisé pour être faiblard. »

Le programme droitier de Baberowski

Jörg Baberowski est devenu le principal porte-parole d’une nouvelle droite en Allemagne. C’est un auteur et un invité très demandé dans les médias ou dans des réunions publiques lorsqu’il s’agit de battre le tambour de la guerre et de faire de la propagande contre les réfugiés, ou de promouvoir un Etat fort et autoritaire.

A l’origine, il s’était fait un nom en minimisant la guerre d’extermination des nazis et en justifiant le militarisme. En 2007, il avait rédigé un texte où il rendait l’Union soviétique responsable de la guerre d’extermination sur le front de l’Est dans la Seconde Guerre mondiale, disant, « Staline et ses généraux ont imposé une guerre d'un nouveau type à la Wehrmacht – qui n’épargnait plus la population civile ». Et en 2014, il a dit au magazine Der Spiegel, « Hitler n’était pas un psychopathe, il n’était pas cruel. »

Le livre « Science ou propagande de guerre, » [5] qui retrace le conflit à l’université Humboldt à Berlin, documente ceci en détail.

L’an dernier, Baberowski était aussi apparu comme agitateur anti-réfugiés. Dans de nombreux articles et apparitions publiques, il s’était exprimé en faveur d’une restriction drastique du droit d’asile. [6] Il a publiquement accusé la chancelière Merkel de violer la constitution en permettant aux réfugiés échoués en Europe de l’Est de se rendre en Allemagne. Pour ce faire, il s’appuya sur une argumentation associée aux milieux d’extrême-droite.

Ces derniers temps, Baberowski s’est fait l’avocat d’un Etat fort et autoritaire. C’est la raison pour laquelle il fut invité au talk-show « Maybritt Illner ». Là, il chercha à rivaliser avec le politicien du CSU Mayer et avec le fonctionnaire de police Fiedler en matière de sécurité genre « Loi et Ordre ».

Comme les fois précédentes, [7] Baberowski rejeta toute prévention sociale quelle qu’elle soit, exigeant au contraire que l’Etat adopte des mesures impitoyables et autoritaires. Il a déclaré, « Ces gens qui souvent son originaires de milieux autoritaires et qui y vivent, ils ne réagissent que lorsque, pour ainsi dire, l’Etat fait la preuve de sa capacité à s’imposer et de son volontarisme, sinon l’Etat se rend tout simplement ridicule. Et un Etat qui se rend ridicule reste sans effet. »

Références:

1. Pour visionner l’émission cliquez sur ZDF Mediathek. Le conflit à propos de la citation débute à la minute 47 :00.

2. « Wenn es in der Gesellschaft zugeht wie in ‚Mad Max‘ » par Frank Lübberding, faz.net, 30 mai 2016.

3. Musée historique allemand, « L’Allemagne puissance interventionniste », débat du Schlüterhof, 1er octobre 2014. L’enregistrement audio est accessible ici

4. Johannes Stern, « Propagande de guerre au Musée historique allemand », WSWS, 10 octobre 2014.

5. Peter Schwarz (Ed.), « Scholarship or war propaganda », Mehring Verlag, 2015.

6. Voir: « L’universitaire allemand Jörg Baberowski attise la haine contre les réfugiés », WSWS, 10 octobre 2015.

7. Voir: « L’universitaire droitier Jörg Baberowski réclame plus de répression contre les réfugiés », WSWS, 4 juin 2016

(Article original paru le 1er juin 2016)