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Election australienne: aucun parti ne peut réclamer la victoire

Par James Cogan
5 juillet 2016

La politique officielle australienne est en désarroi; ni la Coalition sortante libérale-nationale, ni le Parti travailliste d’opposition ne peuvent jusque-là réclamer la victoire dans l’élection du 2 juillet. Celle-ci concernait l’ensemble des sièges législatifs suite à une « double dissolution » de la Chambre des représentants et du Sénat. Lorsqu’on arrêta le dépouillement samedi soir, les résultats d’au moins 13 sièges sur les 150 de la chambre basse étaient trop indécis pour déterminer un gagnant.

Selon la Commission électorale australienne, la Coalition n’avait jusque-là obtenu que 64 sièges et le Parti travailliste 69, alors qu’il faut 76 sièges pour former un gouvernement. Un Vert, deux soi-disant indépendants et jusqu’à trois populistes de droite seraient susceptibles d’obtenir jusqu’à six sièges « indépendants » et pourraient devenir des « faiseurs de rois » dans un parlement éventuellement bloqué.

Il reste des millions de votes avant scrutin et par correspondance à décompter et le résultat pourrait bien ne pas être connu avant deux semaines. Les résultats de l’élection du Sénat pourraient prendre un mois. Il est clair cependant qu’aucun des grands partis ne contrôlera le Sénat et l’équilibre du pouvoir sera dans les mains des Verts et d’autres partis.

Ce résultat est un désastre complet pour le premier ministre Malcolm Turnbull, qui est devenu leader libéral en septembre dernier par l’éviction factionnelle de Tony Abbott. Turnbull a appelé à l’élection après la « double dissolution » dans le but d’obtenir une majorité aux deux chambres. Il a maintenant la perspective d’essayer de former un gouvernement minoritaire ou de perdre son poste.

Cette élection marque un net tournant dans la crise qui a secoué l’establishment politique australien ces neuf dernières années. Il y a longtemps que des masses de gens sont profondément aliénées et hostiles vis-à-vis du système bipartite après des décennies de baisse du niveau de vie, tant sous des gouvernements du Parti travailliste que de la Coalition.

En 2007, la Coalition avait cédé le pouvoir aux travaillistes dans une défaite écrasante. John Howard avait été le premier chef de gouvernement à perdre son siège électoral depuis 1929. L’élection de 2010, appelée par Julia Gillard suite à un coup d’État politique sans précédent mené au sein du Parti travailliste pour évincer Kevin Rudd comme chef du gouvernement, avait conduit à une débâcle pour les travaillistes et au premier gouvernement minoritaire depuis 1941. En 2013, le même gouvernement, soutenu par les Verts, fut évincé, les travaillistes obtenant leur score le plus bas depuis 110 ans.

Moins de trois ans plus tard, c’est la Coalition qui fait naufrage. Si Turnbull perd le pouvoir, il y aura eu six premiers ministres australiens en six ans et le gouvernement de la Coalition sera le premier depuis 1931 à ne pas gagner un deuxième mandat.

Les dimensions historiques de l’effondrement du système bipartite se voient nettement dans l’affaissement du vote primaire du Parti travailliste – sa part du vote national a légèrement augmenté depuis son vote plancher de 2013, mais reste la deuxième plus basse jamais enregistrée.

Les électeurs sont allés en nombres sans précédent vers des partis dits « moindres » et indépendants, qui ont obtenu 13 pour cent du vote national à la Chambre des représentants et 26 pour cent au Sénat. La dirigeante adjointe du Parti travailliste, Tania Plibersek, a carrément admis hier matin : « Nous n’avons plus deux partis; nous avons une pléthore de choix maintenant. »

Pratiquement tout l’établissement australien, en premier les journaux de la famille Murdoch, la presse financière et les organismes patronaux, avaient préconisé et prédit avec assurance l’élection d’un gouvernement majoritaire de la Coalition. Mais un grand nombre de gens qui subissent la stagnation ou la baisse de leurs revenus, la précarité ou le chômage, les retraites incertaines et la détérioration des services sociaux, ont voté par protestation contre tout le système politique existant.

Les parallèles avec les primaires des élections présidentielles aux États-Unis et le récent référendum pour le Brexit au Royaume-Uni sautent aux yeux. Il y a un énorme fossé entre la classe dirigeante et la masse des travailleurs ordinaires, alimentée par un abîme social qui va se creusant entre les riches et les pauvres.

Comme le soutien obtenu par Donald Trump aux États-Unis et par le camp du « Sortir » au Royaume-Uni, les principaux bénéficiaires, à ce stade, en ont été des forces nationalistes réactionnaires et anti-immigrés. La principale responsabilité politique de l’émergence de ces formations dangereuses d’extrême-droite incombe au Parti travailliste et aux syndicats qui attisent eux aussi la xénophobie contre les travailleurs et les investissements étrangers et qui ont créé la crise sociale dont profitent ces démagogues.

Dans le sud de l’Australie, le « Nick Xenophon Team, » groupe populiste régional, a remporté plus de 20 pour cent des voix, au moins trois sièges au Sénat et peut-être deux sièges à la chambre basse. Dans le Queensland, le parti anti-immigré « One Nation » a obtenu plus de 9 pour cent des voix au Sénat, où entre sa chef Pauline Hanson. One Nation semble susceptible de gagner des sièges au Sénat dans d’autres États. Dans l’Etat de Victoria, le provocateur médiatique Derryn Hinch a été élu au Sénat. En Tasmanie, l’ancien responsable des renseignements et ancien lanceur d’alerte Andrew Wilkie, a été réélu à la chambre basse et le populiste droitier Jacqui Lambie a conservé son siège au Sénat.

La Coalition a été répudiée le plus fortement dans les banlieues ouvrières autour des grandes villes et de villes régionales dévastées par des décennies de restructuration économique et faisant maintenant face à des conditions pires encore, alors que l’Australie glisse va vers sa première récession en 25 ans. La campagne populiste du Parti travailliste accusant la Coalition de vouloir privatiser les systèmes publics d’assurance-maladie, a eu un impact certain sur une partie des travailleurs et des retraités, même si les gouvernements travaillistes ont eux aussi systématiquement érodé le système de santé publique. Sur cette base malhonnête, les travaillistes ont été en mesure de récupérer un certain nombre des sièges régionaux et ouvriers de la chambre des représentants.

L’élection est un coup dur pour les Verts et leur nouveau chef Richard Di Natale. Ils n’ont pas gagné de sièges supplémentaires dans les chambres basses ou hautes, et ont recueilli moins de 10 pour cent des voix à l’échelle nationale. Le résultat consolide les Verts comme parti des couches moyennes privilégiées dans les banlieues des grandes villes avec peu de soutien dans la classe ouvrière.

Des récriminations amères contre Turnbull déchirent maintenant le Parti libéral. Les principaux commentateurs de droite réclament sa démission et il y a de fortes spéculations qu’il sera confronté à un défi de leadership de la part d’Abbott. On ne peut exclure une scission des libéraux. Il y a des appels croissants dans les médias en faveur de nouvelles élections.

Alors que les partis conservateurs sont dans la tourmente, le dirigeant travailliste Bill Shorten a insisté pour qu’on n’appelle pas à une nouvelle élection. Les travaillistes « feront tout [leur] possible pour faire marcher ce parlement,» a-t-il dit. Des leaders influents du Parti travailliste ont exigé publiquement que le leadership de Shorten ne soit pas remis en question au sein du parti.

Tant Turnbull que Shorten ont fait des démarches auprès des députés « indépendants » en vue de former un gouvernement minoritaire. La possibilité d’un tel gouvernement, cependant, où l’un des principaux partis serait tributaire des caprices particularistes d’indépendants ou de candidats du Xénophon Team, est une perspective horrifiante pour les milieux financiers et d’affaires. Devant une situation économique qui se dégrade au plan international et l’effondrement du boom des exportations minières australiennes, il y a des demandes incessantes de compressions brutales des dépenses publiques pour financer les réductions d’impôts des sociétés et réduire le déficit budgétaire, et pour de radicales réductions de salaires et aggravations des conditions de travail.

Bien que cela ne s’exprime pas ouvertement, la classe dirigeante américaine qui s’appuie sur l’Australie comme un allié-clé dans ses actions de plus en plus belliqueuses vers une confrontation militaire avec la Chine, en particulier en mer de Chine méridionale, ne sera pas moins consternée par le résultat de cette élection Dans les coulisses, Washington essaie sans aucun doute d’influencer un résultat garantissant que Canberra reste un partenaire militaire fiable.

Un certain ahurissement s’est emparé des médias patronaux devant le résultat des élections.

L’éditorial de l’Australian Financial Review déclarait hier: « L’élection de 2016 confirme l’échec du système politique australien à parvenir à un consensus viable sur la façon de faire face à la fin du boom minier chinois de l’Australie... cela va imposer des coûts importants, comme la perte probable de la notation souveraine AAA de la nation. » L’éditorial conclut: « Sans changement, il faudra probablement une crise imposée pour forcer le système à faire face aux défis nationaux que l’Australie ne peut, en fin de compte, pas éviter» [italiques ajoutés].

Une « crise imposée », cela pourrait aller d’une crise financière déclenchée par un exode de capitaux internationaux à une brusque escalade de tensions militaires américaines et australiennes avec la Chine en passant par la fabrication d’une « situation d’urgence » de sécurité nationale.

Montrant la direction vers laquelle on pourrait forcer les partis de l’établissement à aller au moyen de chocs économiques ou politiques, l’éditorial de l’Australian d’hier affirmait: « Dans une époque où l’on a bien besoin d’un gouvernement d’unité nationale, nous sommes face à une incapacité grincheuse et palpable de gouverner. »

Le Parti travailliste devrait jouer le rôle principal dans tout régime « d’unité nationale », répudiant toutes ses promesses populistes, travaillant avec les conservateurs et foulant aux pieds l’opposition de masses de gens à la politique d’austérité, de restructuration économique et de militarisme actuellement exigée par l’élite industrielle et financière.

Quelle que soit la manière dont l’impasse politique sera gérée dans les jours et semaines à venir, le capitalisme australien est tombé dans une crise historique qui mènera à des conflits sociaux et de classe sans précédent. La campagne électorale menée par le Parti de l’égalité socialiste, en posant la perspective et le programme socialiste et international dont la classe ouvrière a besoin pour se battre pour ses intérêts indépendants, se révélera cruciale dans la période à venir.

(Article paru d’abord en anglais le 4 juillet 2016)