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Le président français et la première ministre britannique discutent la crise du Brexit

Par Alex Lantier
25 juillet 2016

La première ministre britannique Theresa May s’est rendue à Paris le 21 juillet, le lendemain de sa rencontre à Berlin avec la chancelière allemande Angela Merkel, pour y discuter la sortie britannique de l'Union européenne (UE) avec le président français François Hollande.

Avant la réunion, des articles de presse avaient suggéré que Hollande prendrait une ligne plus dure que Merkel, demandant que la Grande-Bretagne ouvre rapidement des négociations de sortie de l'UE en vertu de l'article 50 et accepte la libre circulation des personnes à travers l'Europe pour conserver le libre accès aux marchés de l'UE. En l'occurrence, Hollande a tempéré sa position en donnant à la Grande-Bretagne plus de temps pour négocier sa sortie de l’UE et a réaffirmé le rôle de la Grande- Bretagne comme allié militaire clé de la France.

Parlant des négociations britanniques de sortie de l'UE, Hollande a dit: « Il ne peut pas y avoir de discussion, de prénégociation avant la négociation. Mais il peut y avoir la préparation de cette négociation. Mais je le répète le plus tôt sera le mieux, dans l’intérêt commun, de l’Europe, du Royaume-Uni, de nos économies respectives »,

Les commentaires de Hollande sont en contradiction avec des commentaires qu'il avait prononcés précédemment, lors d'une visite à Dublin où il a déclaré que le Royaume-Uni devait annoncer sa décision de quitter l'UE « Le plus rapidement possible. » Mais il avait aussi dit à ce moment-là qu'il avait «la même approche » que Merkel sur la question.

Hollande a néanmoins continué en insistant pour dire que Londres ne pouvait pas limiter la libre circulation des citoyens de l'UE en Grande-Bretagne tout en conservant un accès libre aux marchés de l'UE, appelant ceci « e point le plus crucial » dans les négociations à venir. « Il ne peut y avoir libre circulation des biens, des capitaux, des services, s’il n’y a pas celle des personnes, » a-t-il déclaré, soulignant que Londres avait à choisir entre « rester dans le marché intérieur et assumer la libre-circulation ou avoir un autre statut. »

May a cependant réitéré sa position que le vote pour le Brexit était un signal « très clair » de la légitimité d’une limitation de la capacité des citoyens de l'UE à vivre en Grande-Bretagne, soulignant que son gouvernement avait l'intention de respecter cet aspect du vote. Elle a également souligné que Londres n'avait pas l'intention d'invoquer l'article 50 avant la fin de l'année, afin de donner à la Grande-Bretagne le temps de préparer ses positions de négociation avec l'UE.

La pose prise par Hollande de s’inquiéter des droits des immigrants de l'UE en Grande-Bretagne était un acte d’hypocrisie sans borne. Ce qui motivait sa ligne dans ses pourparlers avec May n’était pas une préoccupation pour les droits des immigrants qu'ils ont tous deux attaqués à travers l’accord anti-immigrés du Touquet qui empêche les migrants d’atteindre la Grande-Bretagne depuis Calais, et qu’ils ont l’intention de maintenir. Ce sont au contraire les tensions financières et stratégiques croissantes qui minent le capitalisme européen et en particulier la crise de l'establishment politique français.

Hollande et May ont tous deux réaffirmé les accords du Touquet de 2003 régissant les contrôles aux frontières dans la région Manche-Mer du Nord. Ceux-ci obligent la France à bloquer les immigrants qui tentent d’atteindre la Grande-Bretagne depuis la France, avec comme conséquence l’apparition de camps de réfugiés atroces à Calais et Grande-Synthe où la police française attaque régulièrement les migrants désespérés qui tentent d’aller en Angleterre.

Hollande a ignoré les appels lancés par des politiciens comme l'ancien premier ministre de droite Alain Juppé pour répondre au vote en faveur du Brexit en répudiant les accords, permettant ainsi aux migrants de se rendre en Grande-Bretagne.

La ligne un peu plus agressive de Hollande envers l'Angleterre reflète les divisions et les rivalités acharnées entre les principaux pouvoirs impérialistes en Europe. En France, où l’économie est maintenant presque aussi désindustrialisée et contrôlée par une poignée de banques importantes que la Grande-Bretagne, des sections de l'élite dirigeante visent à profiter financièrement de la crise du Brexit. Alors que les financiers français espèrent attirer à Paris les banques étrangères qui fuient la City londonnienne après le Brexit et faire de Paris le rival financier de Londres, une lutte acharnée est en cours pour le partage du butin du pillage financier de l'Europe.

Une autre préoccupation de Hollande est de limiter la montée des forces anti-UE en France, en prétendant que l’UE défend les droits démocratiques et les immigrants contre les forces anti-UE. Sa cible principale est ici le Front national néo-fasciste (FN). Celui-ci a exploité le discrédit profond du gouvernement PS (Parti socialiste) de Hollande et celui de l'UE, dû à leur imposition sans répit de politiques d'austérité impopulaires à la classe ouvrière, pour faire des appels nationalistes très semblables à ceux des forces d'extrême-droite appelant à un Brexit en Grande-Bretagne.

La tentative de Hollande d’adopter une posture de défenseur des droits démocratiques, tout en maintenant les accords du Touquet, aura peu d'impact sur une situation marquée par la montée de l’opposition à l'austérité dans la classe ouvrière et par l'approfondissement des divisions au sein de l'UE.

Un récent sondage du Pew Research Center a constaté que 61 pour cent des Français ont une opinion « défavorable » de l'UE, comparé à 48 pour cent en Grande-Bretagne. Le sondage a révélé que la France était, en fait de sentiment anti-UE, deuxième derrière la Grèce, un pays dévasté par six années de politiques d'austérité imposée par des gouvernements grecs successifs.

L'escalade des tensions entre la France et l'Allemagne sape d’avantage encore le soutien pour l’UE en France. « L'UE a été vendue au peuple français comme un ‘partenariat’ entre égaux avec l'Allemagne, » a dit la professeur Brigitte Granville de l'Université Queen Mary au journal anti-UE Daily Telegraph. « Mais il est très clair que depuis 2010 ceci n'est pas le cas. Tout le monde a pu voir que l'Allemagne décidait de tout en Grèce ».

Ce qui émerge partout est l'incapacité de la bourgeoisie d’unifier l'Europe sur une base capitaliste et la marche intensifiée vers les conflits et vers la guerre.

Un autre élément clé des pourparlers entre Hollande et May était en effet l'alliance militaire franco-britannique. Cette alliance, historiquement dirigée contre l'Allemagne dans les deux guerres mondiales du 20e siècle, a été réaffirmée dans une série d'accords en 2010 où la France et la Grande-Bretagne ont convenu d’unir leurs ressources pour maintenir des missiles nucléaires et des porte-avions. Cela a rapidement conduit à une âpre division en Europe, lorsque l’Allemagne s’est abstenue dans la guerre d'agression de la Libye par la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis en 2011.

Hollande et May ont réaffirmé l'importance de l'alliance franco-britannique et en particulier de la composante nucléaire, peu après que May a publiquement déclaré en réponse à une question au Parlement britannique qu'elle était prête à tuer des centaines de milliers de gens avec des armes nucléaires. Cette question est également au centre des agissements anti-démocratiques dans le Parti travailliste, visant à évincer le leader du parti Jeremy Corbyn qui a, à plusieurs reprises dans le passé, critiqué le programme de missiles nucléaires Trident et indiqué son opposition à l'utilisation d'armes nucléaires.

Hollande s'est aligné sur les éléments les plus agressifs louant la « coopération de défense qui s’est renforcée ces dernières années et qui porte sur l’essentiel, la dissuasion nucléaire. Il y a quelques jours [le 18 juillet], un débat à la Chambre des communes a de nouveau confirmé l’engagement du Royaume-Uni pour la dissuasion nucléaire, ce qui entraînera des rapports nouveaux pour nos deux pays. »

(Article paru en anglais le 23 juillet 2016)