Home » Nouvelles internationales » Europe » Europe de l'Ouest » Allemagne

Axel Honneth à l’université Humboldt de Berlin: un socialisme qui n’en est pas un

Par Peter Schwarz
14 juillet 2016

Une réunion consacrée à la « pertinence du socialisme de nos jours » eut lieu le 5 juillet à l’université Humboldt de Berlin. Etaient présents à la tribune deux professeurs de philosophie, Axel Honneth et Christoph Menke ainsi que deux politiciennes, Gesine Schwan (Parti social-démocrate allemand, SPD) et Sahra Wagenknecht (La Gauche/Die Linke).

La réunion a principalement porté sur L’idée du socialisme, un livre d’Axel Honneth, publié en 2015. Honneth (66 ans) est directeur de l’Institut de recherche sociale à Francfort. Il est autrement dit le chef officiel de l’« Ecole de Francfort. »

L’amphithéâtre de l’université était bondé, il y avait quelque 800 personnes. Mais, tous ceux qui étaient venus pour entendre une conférence sur le thème officiel de la soirée, « la pertinence du socialisme de nos jours », furent amèrement déçus.

Les exposés étaient si peu en phase avec la réalité sociale qu’ils en étaient par moments comiques. Un dramaturge qui chercherait à traduire la grandiloquence, le préjugé de classe et l’arrogance d’un professeur allemand n’aurait pu produire de description plus appropriée.

Sahra Wagenknecht et Axel Honneth

Honneth commença en insistant que son livre était « un essai métapolitique. » Il n’essaya ni de se placer lui-même ou bien le socialisme dans le contexte des conflits actuels ni de passer en revue l’histoire du mouvement socialiste jusqu’à la période actuelle pour se faire une idée de son éventuel avenir.

Ce qui suivit fut au contraire une discussion sur des « idées normatives » qui évita soigneusement d’établir un lien avec des événements ou des développements existant effectivement. Les actuels niveaux record d’inégalité sociale ne furent pas mentionnés. La crise financière non plus et ni l’éclatement de l’Union européenne ou le danger croissant de guerre. Un observateur non averti aurait conclu que le socialisme vient non pas de la lutte de classe au sein de la société mais de disputes au sujet d’« idées normatives » dans la tête de professeurs allemands.

La discussion offrit à Schwan et Wagenknecht la possibilité de peindre en rose la politique réactionnaire de leurs partis. Après tout, lorsque le SPD mit en œuvre son Agenda 2010 de coupes sociales et que le parti Die Linke décima les services publics à Berlin, ils mettaient tous deux à exécution l’idée normative du « socialisme démocratique. » Schwan, elle-même professeur de philosophie et membre de la Commission des valeurs fondamentales du SPD, connaît parfaitement cette forme de double langage.

Gesine Schwan et Christoph Menke

Le caractère métaphysique et abstrait de la discussion n’était cependant pas juste le résultat d’un éloignement académique du monde. Chaque fois qu’il s’en prenait au marxisme, Honneth devenait tout à fait concret. Il considère tout ce qui a à voir avec la lutte de classe, la classe ouvrière ou l’abolition du capitalisme comme une perspective horrifiante.

Dans son exposé, comme dans son livre, Honneth a fait référence à trois conceptions desquelles il fallait libérer le socialisme: l’idée du prolétariat en tant que sujet révolutionnaire ; l’idée que le progrès se développe à partir d’un processus régit par des lois et l’idée que l’économie, c’est-à-dire les rapports de propriété, doivent être changés.

Max Horkheimer et Theodor Adorno, les fondateurs de l’Ecole de Francfort, avaient déjà rejeté précédemment la lutte de classe et la classe ouvrière. Après la Seconde Guerre mondiale, ils introduisirent dans l’Ecole de Francfort l’idéologie du corporatisme, c’est-à-dire la collaboration de classe institutionnalisée contre le communisme et la révolution. Les améliorations sociales et les augmentations de salaire durant cette période donnèrent à ce genre de politique une certaine plausibilité.

Au moment où Jürgen Habermas devenait le principal représentant de l’Ecole de Francfort, la période des réformes sociales avait déjà pris fin. Il devint un propagandiste du « patriotisme constitutionnel » et de la médiation de conflits sociaux au moyen de l’« action communicationnelle. »

Mais de nos jours, les mécanismes démocratiques idéalisés par Habermas se brisent sous la pression des contradictions sociales. Les tensions de classe éclatent une fois de plus à la surface. C’est pourquoi, tout au long de leur débat pseudo-intellectuel, les orateurs furent incapables de se fonder sur la réalité de la vie sociale. Pour promouvoir leurs théories réactionnaires, ils furent au contraire contraints d’éviter toute référence au monde réel.

L'International Youth and Students for Social Equality (IYSSE, Etudiants et jeunes internationalistes pour l’égalité sociale), qui compte quatre représentants au parlement étudiant de l’université Humboldt de Berlin, a expliqué sa position par rapport au livre d’Honneth dans un tract (voir ci-dessous) qui fut distribué au public présent et suscita un grand intérêt. Après la réunion, un étudiant a dit à l’IYSSE que le tract était « la seule chose intéressante de toute la soirée. »

Quatre thèses à propos de l’Idée du socialisme d’Axel Honneth

1. Le club des étudiants de l’IYSSE à l’université Humboldt salue la tenue d’un débat sur la pertinence du socialisme de nos jours. L’urgence de cette question découle de la profonde crise du capitalisme. Vingt-cinq ans après l’effondrement de l’Union soviétique, toutes les questions non résolues du vingtième siècle réapparaissent. Depuis la crise financière de 2008, l’inégalité sociale a atteint une ampleur inconnue à ce jour. L’Union européenne est en train de se désintégrer, le militarisme et le nationalisme sont en augmentation constante partout et le danger d’une troisième guerre mondiale s’accroît à mesure que les principales puissances s’arment de nouveau. L’opposition sociale ne cesse de se développer dans le monde entier. Dans ces conditions, la perspective du socialisme tel qu’il fut fondé par Marx et Engels – un mouvement international des travailleurs en faveur d’une société égalitaire et d’une économie démocratiquement planifiée – prend une signification toute particulière.

Le livre d’Honneth s’élève explicitement contre une telle perspective et fournit une défense du capitalisme. Il ne fait état ni des attaques sociales des 25 dernières années, ni du danger de guerre, ni de la croissance du nationalisme. Il ne prête aucune attention sérieuse à l’idée du socialisme telle qu’elle s’est développée historiquement mais jongle avec des idées et des concepts abstraits. Son livre se veut académique et évite d’aborder toutes les questions politiques concrètes. En dernière analyse, il s’agit d’une attaque ciblée contre le marxisme et une justification idéologique de la politique droitière du Parti social-démocrate (SPD), de Die Linke et de Syriza en Grèce.

2. Bien qu’Honneth ait intitulé son livre « L’idée de socialisme », il ignore l’histoire de cette idée qui s’étend sur plus de 200 ans. Il ne tient nullement compte des débats intenses qui ont préoccupés des générations de socialistes et remplis des bibliothèques entières. Il n’était pas seulement question de différences abstraites et théoriques, mais bien de conceptions différentes testées dans la pratique et dont les conséquences ont affecté le sort de millions de gens.

Le socialisme n’a jamais été une simple théorie, mais un mouvement vivant. Des générations de travailleurs ont lutté sous la bannière du socialisme pour leurs droits sociaux et démocratiques. Lorsque l’idée de socialisme s’est emparé des masses, elle a conduit aux plus grands triomphes de l’histoire humaine. Dans l’Allemagne du 19ème siècle, le SPD était devenu le premier parti socialiste de masse. En Russie, les travailleurs ont pris le pouvoir dans la Révolution d’Octobre de 1917. Inversement, les attaques contre les fondements matérialistes du socialisme étaient liées à des défaites catastrophiques de la classe ouvrière.

Dans une note de bas de page, Honneth loue Edouard Bernstein. Il ne mentionne pourtant pas, même en passant, que le « révisionnisme » de Bernstein, comme il était alors universellement appelé à l’époque, avait contribué substantiellement à la trahison historique de son propre programme par la social-démocratie en 1914 lorsqu’elle soutint la Première Guerre mondiale et envoya des millions de ses partisans à une mort certaine dans les tranchées. Si l’on omet cette trahison historique, les catastrophes de l’histoire allemande restent totalement incompréhensibles. La trahison du SPD a ouvert la voie à la scission du mouvement ouvrier, à la montée du national-socialisme, à la Seconde Guerre mondiale et à l’Holocauste.

Honneth garde aussi le silence sur le conflit épique en Union soviétique entre la bureaucratie stalinienne et l’Opposition de gauche trotskyste, qui touchait tous les aspects de l’« idée de socialisme », a abouti à la liquidation physique de dizaines de milliers de socialistes révolutionnaires durant la Grande Terreur de 1937 et a scellé finalement le sort de l’Union soviétique.

3. L'aveuglement historique d’Honneth n’est pas un hasard. Ces questions historiques sont sans importance pour l’Ecole de Francfort parce que son but n’est pas de donner une évaluation de la signification contemporaine du socialisme mais de l’attaquer. Au moment même où des luttes sociales éclatent dans le monde entier et où les travailleurs se défendent contre la guerre et les attaques perpétrées contre leurs droits, Honneth rejette explicitement un socialisme basé sur un mouvement de la classe ouvrière et des masses opprimées. Il veut séparer le socialisme – ou ce qu’il appelle socialisme – de tout « acteur social. » Il affirme au contraire que les « acquis institutionnels » représentent le fondement matériel du socialisme.

Honneth nie même que le socialisme présuppose le renversement des rapports de propriété capitaliste. Il s’en prend explicitement à la conception marxiste selon laquelle « le levier pour la création de rapports sociaux solidaires est la réforme ou le renversement révolutionnaire de l’économie de marché capitaliste. » A la place de l’abolition du capitalisme, il propose « un réformisme expérimental » afin d’accroître « la liberté sociale. »

Honneth veut un « socialisme » exempt de mouvement social et de révolution préservant la propriété capitaliste et la concurrence. Il réchauffe les conceptions creuses et éculées du réformisme social qui ont à maintes reprises fait la preuve de leur faillite et de leur hostilité envers la classe ouvrière. Il préconise un « socialisme » comme celui que représente le SPD en Allemagne, le Parti socialiste en France et Syriza en Grèce et qui – au nom de « la liberté sociale et de l’équité » – impose les réactionnaires lois Hartz, la loi El Khomri et les diktats de la troïka.

Par son rejet – ou plutôt sa crainte – d’un mouvement socialiste des masses, Honneth se révèle être l’authentique héritier intellectuel de l’Ecole de Francfort. Ses fondateurs, Max Horkheimer et Theodor Adorno, ont proclamé dans leur livre La dialectique de la raison que c’était le prétendu « caractère autoritaire » des travailleurs – plutôt que l’échec des dirigeants des partis ouvriers sociaux-démocrates et staliniens – qui furent responsables de la montée de Hitler. Honneth exprime les intérêts de la classe moyenne supérieure qui craint un mouvement de masse contre le capitalisme bien plus qu’elle ne craint la réaction capitaliste.

4. Honneth non seulement rejette un mouvement indépendant des travailleurs, il est aussi contre toute forme d’analyse critique de la société. Il reproche au marxisme un « déterminisme » qui mène à un « attentisme » – c’est-à-dire une attitude passive et d’attente. C’est là une grave distorsion. Le véritable objectif des critiques d’Honneth est une analyse marxiste des lois régissant l’être social.

Les marxistes ne déclarent pas que le socialisme provient automatiquement du capitalisme mais que les conditions intrinsèques au capitalisme posent à l’humanité une alternative dans les termes de « socialisme ou barbarie ». Cette question historique du 20ème siècle est une fois de plus à l’ordre du jour. Poser cette question est en fait tout le contraire de la passivité. La reconnaissance que la lutte de classe est le produit des contradictions du capitalisme pose à nouveau la tâche centrale de la lutte pour la conscience socialiste dans la classe ouvrière et de la construction d’un parti révolutionnaire, tâche que l’Ecole de Francfort rejette délibérément depuis toujours.

(Article original paru le 11 juillet 2016)