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Il y a deux cent quarante ans était signée la Déclaration d'indépendance

Par Andre Damon
5 juillet 2016

Il y a deux cent quarante ans, le 4 juillet, les représentants des treize colonies qui allaient former les États-Unis d'Amérique ont signé la Déclaration d'indépendance proclamant leur séparation de la monarchie et de l'Empire britannique. Cette acte a été, comme l'écrivit cinquante ans plus tard le principal auteur de la Déclaration, Thomas Jefferson, le « signal pour éveiller les hommes à briser [leurs] chaînes... La masse de l'humanité n'est pas née avec une selle ni avec quelques privilégiés bottés sur le dos et portant des éperons prêts à les monter légitimement par la grâce de Dieu ».

Avant la Révolution américaine, la société était fondée depuis près de 2000 ans sur les principes de la « grande chaîne de l'être », le règne d’une aristocratie et le droit divin des rois. La révolution a créé une société où les titres de noblesse héréditaires étaient interdits, la monarchie proscrite et la séparation de l'Eglise et de l'Etat établie.

Expliquant la transformation inaugurée par la Révolution, le grand historien Gordon Wood écrit:

« Une classe n'en a pas renversé une autre; les pauvres n'ont pas supplanté les riches. Mais les relations sociales, la façon dont les gens étaient liés l'un à l'autre, ont été modifiées et de manière décisive. Au début du XIXe siècle, la Révolution avait créé une société fondamentalement différente de la société coloniale du dix-huitième siècle. C'était en fait une nouvelle société qui ne ressemblait à aucune autre ayant existé dans le monde ».

Comme Wood le signalait, la Révolution fut « l'événement le plus radical et ayant le plus de portée de l'histoire américaine. » Elle a « non seulement changé radicalement les relations personnelles et sociales des personnes, y compris la position des femmes, mais aussi détruit l'aristocratie comme on l’avait comprise dans le monde occidental depuis au moins deux millénaires ».

Le fait que dans les colonies américaines, un coin provincial perdu, des conceptions de caractère extrêmement radicales et avancées, ayant leurs racines dans les Lumières, aient été non seulement adoptées mais pour la première fois mises en pratique, constituait une remarquable réalisation.

La Révolution américaine n'est pas tombée du ciel. Les révolutionnaires considéraient qu'ils défendaient les acquis sociaux de la révolution anglaise du XVIIe siècle. Mais l'impact de la Révolution américaine est allé bien au-delà de tout ce qui avait été réalisé sur le continent européen.

La victoire de la Révolution américaine a donné l'impulsion idéologique et politique de la Révolution française et de tous les mouvements démocratiques, égalitaires et socialistes ultérieurs. Karl Marx a salué la révolution américaine comme ayant « donné… la première impulsion... à la révolution européenne du dix-huitième siècle » et au développement ultérieur du mouvement socialiste de la classe ouvrière.

Comme pour tous les grands événements de l'histoire, la Révolution était déchirée de contradictions. Ce fut une révolution bourgeoise et ceux qui l'ont menée ne pouvaient échapper aux relations sociales prévalant à l'époque. Une des plus grandes contradictions fut le fait qu'une partie importante des délégués au Congrès Continental qui a signé la Déclaration proclamant que tous les hommes étaient nés égaux provenait d'Etats dont les économies étaient fondées sur l'esclavage. Beaucoup des plus grands chefs de la Révolution étaient eux-mêmes propriétaires d'esclaves et tout à fait conscients du conflit entre l'institution de l'esclavage et les principes qu'ils professaient.

Mais, comme le souligne Wood:

« Se concentrer, comme nous avons tendance à le faire aujourd'hui, sur ce que la Révolution n'a pas accompli, déplorer et insister sur son incapacité à abolir l'esclavage et à changer fondamentalement le sort des femmes, c’est passer à côté de la grande signification de ce qu'elle a accompli; en effet, la Révolution a rendu possible la lutte contre l'esclavage et les mouvements pour les droits des femmes du dix-neuvième siècle et, en fait, toute notre pensée égalitaire actuelle. »

La grandeur d'une révolution s’exprime non seulement dans les problèmes qu'elle résout, mais aussi dans les questions nouvelles qu'elle soulève. Toute personne qui mettrait en doute les implications progressistes et révolutionnaires du 4 juillet 1776 ferait bien d'écouter les paroles de l'un de ses défenseurs les plus éloquents, l'abolitionniste Frederick Douglass qui, esclave enfui, ne manquait pas d'expérience personnelle de l'oppression.

Dans un discours prononcé le 5 juillet 1852 intitulé « Que signifie le 4 juillet pour l’esclave? » Douglass déclara à son auditoire que les « signataires de la Déclaration d'indépendance étaient des hommes courageux. Ils étaient également de grands hommes – assez grands pour donner la gloire à une grande époque… La situation à partir de laquelle je suis obligé de les regarder n’est certes pas la plus favorable; et pourtant je ne peux contempler leurs grands actes qu’avec admiration ».

Douglass ajouta: « Eh bien, prenez la Constitution conformément à son sens clair et je défie qu’on puisse y montrer une seule clause pro-esclavage. On y trouvera par contre des principes et des desseins totalement hostiles à l'existence de l'esclavage ».

L'esclavage, fit valoir Douglass, était un affront aux principes proclamés dans la Déclaration d’indépendance et une application effective de ces principes exigeait l'abolition de l'esclavage. Cette contradiction sera résolue, au prix de quelques 600.000 vies dans la guerre civile, la « deuxième Révolution américaine ».

Le commentaire mordant de Douglass que l'héritage de la Révolution américaine « ressort d’autant plus quand nous le comparons avec ces temps dégénérés » s’applique tout aussi bien à l'état de la société et de la politique américaines d’aujourd'hui. Les principes qui ont animé les révolutionnaires américains sont en contradiction avec le développement social et politique ultérieur des Etats-Unis devenus la société la plus inégalitaire du monde développé – une aristocratie en tout si ce n’est en nom.

Cette réaction omniprésente a été accompagnée d’un assaut idéologique éhonté toujours plus important sur l'héritage de 1776. L'engouement à vouloir dénigrer la Révolution, défendu par ceux dont le manque d'expérience de toute véritable lutte sociale n'a d'égal que leur total mépris pour les faits historiques, est illustré par un article publié vendredi par le chroniqueur de Vox.com Dylan Matthews.

Il écrit: « Ce 4 juillet, Ne mâchons pas nos mots: l'indépendance américaine en 1776 fut une erreur monumentale. Nous devrions regretter profondément le fait d’avoir quitté le Royaume-Uni et non pas l’applaudir. » Il déclare que, comparé à la forme de gouvernement issue de la Révolution, « La monarchie est, peut-être paradoxalement, l'option la plus démocratique ».

Il présente son apologie de la monarchie du point de vue de la politique identitaire et son insistance obsessionnelle, et fausse, que la race et non la classe, est la catégorie fondamentale de l'histoire et de la politique, et déclare, «[le] principal avantage de la révolution pour les colons était qu’elle donnait plus de pouvoir politique à la minorité masculine blanche de l' Amérique ».

Il fait valoir, en reprenant l’argument d'universitaires tels que Simon Schama, que la monarchie britannique, et non pas les révolutionnaires américains, était le véritable promoteur de la libération des opprimés. Dans son Rough Crossings (Traversées difficiles) Schama, un partisan des historiens réactionnaires qui dénigrent la Révolution américaine, déclare que la révolution s’était « d'abord et avant tout mobilisée pour protéger l'esclavage ».

Schama, autant que Matthews, salue les efforts de l'Empire britannique pour recruter des esclaves à sa cause, comme si cette tactique changeait les objectifs contre-révolutionnaires de la monarchie britannique. (Schama, il convient de le noter, a consacré un autre livre à une attaque haineuse de la Révolution française.)

Dans son billet sur Vox.com, Matthews affirme que « la colère » face aux efforts britanniques pour mobiliser des esclaves contre la révolution « était si profonde que Thomas Jefferson l’a incorporée comme doléance dans un brouillon de la Déclaration d'Indépendance. » C’est là un exemple de la malhonnêteté intellectuelle qui abreuve de tels arguments. La citation que Matthew invoque, excisée par la suite à l'insistance des éléments pro-esclavage du Congrès continental, fait partie d'une dénonciation cinglante de l'esclavage. Jefferson écrit que le roi George:

« ... a fait une guerre cruelle à la nature humaine même, en violation de ses droits les plus sacrés de vie et de liberté en la personne d’un peuple lointain qui ne l'a jamais offensé, le mettant en captivité et le transportant vers l’esclavage dans un autre hémisphère, ou lui faisant connaître une mort épouvantable, pendant son transport ... »

« C’est précisément ces gens qu’il excite à présent à prendre les armes contre nous, à acheter la liberté dont il les a privé en assassinant le Peuple à qui il les avait également imposés. »

Le mouvement socialiste a toujours épousé la Révolution américaine et sa déclaration de l'égalité des hommes. Mutatis mutandis, les principes énoncés dans la Déclaration d’indépendance, avec sa proclamation des droits de l'homme, forment le socle idéologique, politique et moral des conceptions qui animent le mouvement socialiste.

Deux cent quarante ans plus tard aux États-Unis, un immense et complexe pays de 320 millions de personnes, les principes égalitaires de la Révolution américaine continuent de résonner puissamment dans la conscience de la grande masse de la population.

(Article paru en anglais le 4 juin 2016)