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Les leçons de l’élection présidentielle autrichienne

Par Peter Schwarz
25 mai 2016

Alexander Van der Bellen, un professeur d’économie de 72 ans, a remporté l’élection présidentielle autrichienne avec 50,3 pour cent des suffrages. Norbert Hofer, du parti d’extrême-droite FPÖ (Parti autrichien de la liberté) a obtenu 49,7 pour cent des voix.

Officiellement, Van der Bellen était un candidat indépendant mais il entretient d’étroites relations avec les Verts qu’il avait dirigés de 1997 à 2008. Dimanche soir, il arrivait derrière Hofer avec à peine 48 pour cent des voix. Ce n’est qu’après le dépouillement du vote par correspondance que Van der Bellen s’est hissé en tête et a remporté l’élection avec une petite avance de 31.000 voix sur 4,4 millions de suffrages exprimés.

Cette avance a suffi pour éviter qu’un politicien d’extrême droite n’accède pour la première fois depuis 1945 aux plus hautes fonctions d’un Etat d’Europe de l’Ouest. Les élections autrichiennes marquent cependant un tournant pour l’Europe. La défaite de Hofer n’empêchera pas le virage politique à droite en Autriche et en Europe. Au contraire, l’accession à la présidence de Van der Bellen, derrière qui se sont regroupés une vaste portion de l’ancienne élite politique, des couches de la classe moyenne urbaine supérieure et la quasi-totalité des organisations de la pseudo-gauche, aggrave les conditions qui aident la poussée de l’extrême-droite.

Selon les sondages d’opinions, 80 pour cent des Autrichiens se disent mécontents du gouvernement, des partis traditionnels et du système politique du pays. Pour empêcher l’élection d’un candidat d’extrême droite, une partie d’entre eux a voté pour Van der Bellen en grinçant des dents. Mais, d’importantes sections des couches les plus pauvres et les plus opprimées de la société autrichienne ont voté pour Hofer qui s’était présenté comme un adversaire des anciennes élites. Comme l’a dit un politologue, ceux qui étaient en colère ont voté pour Hofer, les déçus ont voté pour Van der Bellen.

Il est frappant de voir que le candidat d’extrême-droite a recueilli un score dépassant la moyenne non seulement dans les régions rurales attardées mais aussi dans les anciens bastions de la social-démocratie et parmi les couches de la population dont le niveau d’études et les salaires étaient bas. Ceci s’explique par le rôle joué par le Parti social-démocrate d’Autriche (SPÖ), les syndicats et les organisations de la pseudo-gauche qui évoluent dans son orbite.

Les groupes de la pseudo-gauche ont pendant des décennies étouffé la lutte de classe tout en allant toujours plus à droite. Ils ont joué un rôle crucial dans les attaques contre les emplois, les droits sociaux et démocratiques, dans la chasse aux sorcières visant les réfugiés, dans l’intensification des pouvoirs de l’Etat sur le plan intérieur et de l’armée à l’extérieur. Ceci a permis à des organisations d’extrême-droite comme le FPÖ de canaliser la colère à l’égard des vieilles élites dans une direction réactionnaire, du moins dans un premier temps.

Il s’agit là d’un phénomène international tout particulièrement prononcé en Autriche où la social-démocratie a une longue tradition et où son influence n’est comparable qu’à celle exercée dans certains pays scandinaves ou en Allemagne.

Le SPÖ est le plus vieux parti du pays. Ses origines remontent loin au 19ème siècle et sont étroitement liées au Parti social-démocrate allemand (SPD). Tout comme le SPD, le SPÖ a trahi son programme international en 1914 et soutenu la Première Guerre mondiale. Après la défaite et la dissolution de la monarchie des Habsbourg, « Vienne la rouge » devint le modèle d’une ville sociale-démocrate. A une époque, un habitant sur cinq de la capitale autrichienne était encarté au SPÖ qui mettait en œuvre de nombreux projets réformistes – de la construction de logements à l’accès à l’éducation et aux soins de santé en passant par l’organisation d’activités de loisirs.

L’« austro-marxisme » d’Otto Bauer, Max Adler et Rudolf Hilferding, enjolivé par des formules marxistes, défendait le régime bourgeois. « Pendant que l’austro-marxisme dénonce la bourgeoisie dans des articles et des discours, » écrivait Léon Trotsky en 1929, il empêchait les travailleurs de « se soulever contre leur ennemi de classe. » L’austro-marxisme se révéla être impuissant contre la montée du fascisme.

La reprise économique après la Seconde Guerre mondiale donna à la social-démocratie autrichienne un nouvel élan. Entre 1945 et 2000 elle participa, avec une seule interruption de quatre ans, à tous les gouvernements fédéraux. Entre 1970 et 2000 et de 2007 à aujourd’hui, le chancelier autrichien a été un social-démocrate.

C’est au début des années 1970 que son influence fut la plus grande. Bruno Kreisky, Willy Brandt et Olof Palme dirigeaient alors les gouvernements d’Autriche, d’Allemagne et de Suède. Ils formaient un triumvirat international qui étendit l’influence sociale-démocrate au plan international, notamment en Espagne et au Portugal où les dictatures fascistes s’écroulaient.

Si la politique réformiste sociale-démocrate attirait de nombreux travailleurs et de jeunes, la véritable tâche de Kreisky, Brandt et Palme était de prendre le contrôle de la vague de protestations, de grèves, d’émeutes et de luttes de libération nationales qui balaya une grande partie de l’Europe et du monde entre 1968 et 1975.

Depuis, la social-démocratie est le fer de lance des attaques menées contre la classe ouvrière. Le Nouveau Parti travailliste (New Labour) de Tony Blair, l’Agenda 2010 de Gerhard Schröder et la récente loi Travail de François Hollande sont devenus synonymes de guerre de classe dans l’intérêt des banques et de la grande entreprise. En Autriche, le SPÖ a réagi à sa défaite cuisante de l’élection présidentielle (son candidat fut éliminé au premier tour avec à peine 11 pour cent des voix) en nommant nouveau chancelier le directeur des chemins de fer nationaux, Christian Kern, qui a promis d’intensifier l’austérité.

En tant que président, Van der Bellen collaborera étroitement avec Kern. Il ferait de même avec un gouvernement FPÖ si l’extrême-droite devait remporter les prochaines élections législatives.

La question la plus urgente qui se pose en Autriche comme partout dans le monde est la construction d’un nouveau parti de la classe ouvrière afin de donner une perspective progressiste internationaliste et socialiste à la colère de masse et à l’indignation envers les partis de l’établissement.

(Article original paru le 24 mai 2016)