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Qu'est-ce qui explique le soutien pour Trump chez les mineurs de Virginie-Occidentale?

Par Jerry White, candidat présidentiel du PES aux États-Unis
9 mai 2016

Dans sa première manifestation après être devenu candidat présidentiel présomptif du Parti républicain, le démagogue milliardaire Donald Trump a tenu un grand rassemblement jeudi à Charleston, en Virginie-Occidentale. Comme il l'a fait dans d’autres Etats de la « ceinture de rouille » du Midwest, Trump a cherché à exploiter la frustration et la colère des travailleurs, dont celles des mineurs de charbon dévastés par la crise économique.

Plus de 11.000 mineurs ont perdu leur emploi dans cet État depuis 2013, le secteur forestier et minier ayant perdu 20,5 pour cent de ses emplois au plan national rien que dans la dernière année. La Virginie-Occidentale est le deuxième Etat le plus pauvre des États-Unis, derrière le Mississippi. Dans les villes minières abandonnées comme Mullens, Welch, Gary et Matewan, entre la moitié et les trois quarts de la population adulte masculine est au chômage.

Selon sa routine familière, Trump a fulminé contre le Mexique, la Chine et le Japon qui « prennent nos emplois » et a blâmé de « mauvais accords commerciaux » et la « sur-réglementation » des mines pour les conditions dans les houillères. Il a déclaré: « Nous allons rouvrir les mines et remettre les mineurs au travail » et « rendre l'Amérique grande à nouveau. »

Le populiste bidon Trump n'a rien à proposer aux travailleurs de Virginie-Occidentale. Son engagement à éliminer les « règlements stupides » signifie la destruction de tout ce qui existe encore comme limites à l'exploitation des mineurs, régulièrement envoyés à la mort par des entreprises charbonnières à qui on tape tout juste sur les doigts. Après son allocution, Trump a accepté le soutien de l'Association charbonnière de Virginie-Occidentale, celle-là même qui a dirigé l'attaque contre les emplois, les retraites et les conditions de sécurité des mineurs dans cet État.

Dans la mesure où Trump est capable d’obtenir l’écoute des travailleurs, c’est à cause de la trahison des syndicats et de leur subordination de la classe ouvrière au Parti démocrate qui cherche à cacher son indifférence à la situation économique des ouvriers par la politique raciale et identitaire.

La Virginie-Occidentale et l'est du Kentucky voisin ont une longue histoire de luttes de classe acerbes, datant de la fin du 19ème siècle, quand les requins de l’industrie ont d'abord utilisé les Appalachiens de la région, les ouvriers d’Europe de l'Est et du Sud et les travailleurs noirs du Sud des Etats-Unis pour faire marcher leurs mines meurtrières. Depuis les grèves de Paint et Cabin Creek (1912-1913) et les Guerres du comté de Mingo (à partir de 1919) qui comptaient le célèbre Massacre de Matewan (1920) et la Bataille de Blair Mountain (1921), aux batailles du Kentucky dans le « Harlan sanglant » (1931 -1932), les mineurs se sont battus, dans de nombreux cas les armes à la main, contre la violence des patrons du charbon et leurs tueurs à gages, leurs juges achetés et les troupes fédérales.

La formation du syndicat UMWA (United Mine Workers of America) a donné une impulsion à la syndicalisation de millions de travailleurs des industries sidérurgique, du caoutchouc, de l'automobile et d'autres industries de base et à la fondation du Congrès des organisations industrielles (CIO) en 1935. Dans la période après la Seconde Guerre mondiale, jusqu'aux années 1970, les mineurs ont continué d'être parmi les contingents les plus combatifs et les plus conscients de la classe ouvrière américaine.

Le talon d'Achille du mouvement des mineurs, et de la classe ouvrière américaine en général, était sa subordination, à travers l’UMWA et les autres syndicats, au Parti démocrate et au système capitaliste. Parlant pour l'ensemble de la bureaucratie syndicale, le président de l'UMWA John L. Lewis a fait appel en 1937 aux employeurs et à l'Etat capitaliste pour qu’ils reconnaissent le CIO, déclarant que « la syndicalisation par opposition au communisme » était « basée sur le système salarial et reconnaît pleinement et sans réserve l'institution de la propriété privée et le droit aux profits d'investissement ».

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Lewis et l'UMWA ont soutenu un « pacte de non-grève ». Le pacte a été défié par les mineurs dans une série de grèves sauvages, forçant Lewis à appeler à une grève nationale qui a remporté des gains importants. Après la guerre, la Fédération américaine du travail (AFL) et le CIO ont effectué une purge des travailleurs socialistes et de gauche qui avaient joué le premier rôle dans l'établissement des syndicats industriels. En 1955, les deux fédérations ont fusionné pour former l'AFL-CIO, sur base d'anticommunisme et de soutien à l'impérialisme américain.

Les conséquences catastrophiques de l'alliance des syndicats et du Parti démocrate sont apparues pleinement à mesure que le capitalisme américain entrait dans une période de déclin prolongé, dans les années 1970 et 1980. La classe dirigeante y a répondu par une contre-offensive brutale, initiée sous le président démocrate Jimmy Carter qui a invoqué la loi Taft-Hartley pour tenter d’écraser la grève de 111 jours des mineurs en 1977-1978, et intensifiée sous le gouvernement républicain de Ronald Reagan.

Le licenciement par Reagan des aiguilleurs du ciel du syndicat PATCO en 1981 fut le signal d'un assaut tous azimuts sur les travailleurs dans tout le pays. Dans les bassins houillers, les patrons des mines ont eu recours, avec le soutien total des gouverneurs démocrates, aux méthodes des années 1920 pour briser les grèves et casser les syndicats en utilisant des nervis armés, des coups montés par le gouvernement et l'assassinat de mineurs grévistes.

Le président de l'UMWA à l’époque, Richard Trumka, a isolé et saboté la grève chez AT Massey, Pittston, Milburn et d'autres sociétés. Trumka a été récompensé pour la réduction de l’UMWA à une coquille vide par sa nomination à la présidence de l'AFL-CIO.

Les mineurs n'ont jamais manqué de courage, de combativité ou d’esprit de sacrifice, mais ils ont été victimes de la subordination de la classe ouvrière au Parti démocrate et au nationalisme économique. Les trahisons infligées aux mineurs faisaient partie d'une transformation plus large des syndicats, aux États-Unis et dans le monde, qui réagissaient à l'émergence de sociétés transnationales capables de transférer la production partout dans le monde à la recherche de travail moins cher et de profits plus élevés. Face à la mondialisation, ces organisations ont abandonné toute résistance aux attaques des employeurs, adopté une politique corporatiste de réductions de salaire et de concessions pour inciter les entreprises à produire aux États-Unis, et se sont pleinement intégrées au management des entreprises et à l'Etat capitaliste.

Comme toute la classe ouvrière, les travailleurs de Virginie-Occidentale font face à un système politique tout à fait hostile à leurs intérêts. Le Parti démocrate a répudié son association précédente aux réformes sociales. C'est un parti de Wall Street, aligné sur des couches corrompues de la classe moyenne supérieure sur base de politique identitaire. Sa candidate principale, Hillary Clinton, est à juste titre méprisée, ce que Trump cherche à exploiter.

L'attitude hostile du Parti démocrate envers la classe ouvrière et l’utilisation obsessive de la politique d'identité raciale pour calomnier les travailleurs blancs, en particulier, a été résumée vendredi par Paul Krugman du New York Times, qui écrit de Trump: « Nous avons affaire à un mouvement d'hommes blancs en colère parce qu'ils ne dominent plus la société américaine comme avant ».

Autrement dit, pour les travailleurs des régions économiquement dévastées comme la Virginie-Occidentale, c'est bien fait! Cette perspective imprègne le milieu de la classe moyenne libérale « de gauche » et pseudo de gauche dans l'orbite du Parti démocrate. L'attitude méprisante et arrogante envers la classe ouvrière de ce qu’on nous présente comme la « gauche » de la politique et la politique d'extrême-droite, d'austérité et de guerre qu'elle soutient, créent les conditions permettant à un bonimenteur fascisant comme Trump d’obtenir une audience, par défaut, parmi des sections de travailleurs.

La politique d'extrême-droite de Trump pose d'immenses dangers. Mais l'enthousiasme pour Trump est loin d'être universel. Il y a une hostilité et une opposition profonde parmi les travailleurs et les jeunes à son nativisme et son racisme anti-immigrés. De nombreux travailleurs et jeunes voient bien l'imposture du candidat milliardaire. Le mouvement vers la gauche de la classe ouvrière s’est manifesté dans le soutien à la candidature de Bernie Sanders (qui mène devant Clinton dans les sondages en Virginie-Occidentale). Mais l'objectif principal de Sanders est de rediriger cette opposition vers l'impasse du Parti démocrate. Il n'a rien proposé aux travailleurs dévastés par la désindustrialisation sinon des programmes symboliques de formation professionnelle associés à une rhétorique de la guerre commerciale qui ressemble à celle de Trump.

Dans notre campagne électorale, mon co-listier Niles Niemuth et moi luttons pour un véritable programme socialiste pour la classe ouvrière. Cela comprend la transformation des grandes entreprises en services publics démocratiquement contrôlés, gérés sur la base des besoins sociaux et non du profit privé. Ce programme comprend aussi des mesures de travaux publics de plusieurs milliers de milliards de dollars pour reconstruire les infrastructures et garantir, comme un droit social fondamental, un emploi à chacun. La grande richesse accumulée par l'élite patronale et financière doit être saisie et utilisée pour éliminer la pauvreté et le chômage.

Il y a des signes croissants d’une réapparition de la lutte de classe et d'une radicalisation anti-capitaliste. Le Parti de l'égalité socialiste construit une direction politique pour diriger un mouvement socialiste de masse de la classe ouvrière et de la jeunesse qui vaincra les démagogues réactionnaires comme Trump et offrira une voie vers l’avant pour mettre fin à l'inégalité sociale, à la guerre et à la menace de dictature.