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L'ascension de Duterte aux Philippines: un avertissement pour la classe ouvrière internationale

Par Joseph Santolan
12 mai 2016

Le 10 mai, Rodrigo Duterte a été élu président des Philippines avec 39 pour cent des voix, battant de plus de 6 millions de voix son concurrent le plus proche. Il a été élu avec le soutien en particulier de la classe moyenne et de la classe moyenne supérieure qu'il a mobilisées derrière une campagne populiste d'extrême droite.

Duterte est une figure politique fascisante qui dirige depuis longtemps des escadrons de la mort à Davao City dans le sud des Philippines. Au centre de sa campagne présidentielle il y avait la promesse répétée qu'il ordonnerait à la police et aux militaires de tuer les criminels présumés. Il a également menacé de tuer les travailleurs s'ils tentaient de former un syndicat dans les zones franches d’exportation.

L'élection de Duterte est le résultat de la montée des tensions de classe liées à la marche vers la guerre mondiale menée par l'impérialisme américain et une claire manifestation du virage des élites dirigeantes capitalistes vers des formes de gouvernement dictatoriales au plan international. Elle va de pair avec la montée de l'extrême-droite dans le monde entier, comme celle du Front National en France, de l'AfD en Allemagne ou la candidature présidentielle de Donald Trump aux États-Unis.

La classe dirigeante des Philippines réagit à la croissance de l'inégalité sociale et des tensions entre les classes en préparant des formes de gouvernement de plus en plus dictatoriales et violentes. Vingt-cinq pour cent de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté et gagne moins de 225 dollars par an. Si le taux de chômage officiel est de 6 pour cent, seuls 58 pour cent des personnes enregistrées comme ayant un emploi ont des « emplois salariés ». Les autres ont une forme ou une autre d'« emploi indépendant ». Une catégorie fourre-tout incluant la collecte et la revente de déchets ou les porteurs de sacs sur les marchés.

La mèche de cette poudrière sociale a été raccourcie par la poussée impérialiste à la guerre. Face à la crise insoluble du capitalisme mondial, les puissances impérialistes, surtout les États-Unis, agissent pour renforcer leur situation économique en déclin par des moyens militaires. La campagne de l'impérialisme américain pour soumettre la Russie et la Chine à ses intérêts économiques a conduit le monde au bord de la guerre mondiale.

Manille a joué, sous le gouvernement Aquino sortant, un rôle central dans la marche à la guerre de Washington contre la Chine. La menace de guerre est palpable dans le pays. Les journaux ont régulièrement des gros titres disant que les Chinois envahissent les Philippines. En vertu de l'Accord de coopération de défense renforcée signé récemment, l'armée américaine maintiendra à nouveau des bases dans le pays. Les bases américaines de Subic Bay et Clark ont été la source d'une immense colère sociale jusqu'à l’expiration de leurs baux en 1991. La prostitution a prospéré autour des bases et on a donné aux soldats américains l'immunité extraterritoriale quand ils commettaient des crimes.

L'article de tête de Business World, le principal quotidien d'affaires du pays, le lendemain de l'élection, était: « Le patronat réconcilié avec Duterte.» L'article cite le conseiller économique de petits entrepreneurs déclarant que « le sentiment chez les hommes d'affaires [était] que, étant donné une base macroéconomique actuellement solide, la priorité devrait à présent être la sécurité » Le président de la Chambre de commerce du Canada a également déclaré que l'élection de Duterte était un « appel fort à un leadership qui fasse plus attention à l'ordre et à la stabilité ».

«Ordre et stabilité » -- les mots code pour violence et répression. Le porte-parole de Duterte a annoncé lors de sa première conférence de presse post-élection que Duterte commencerait sa présidence en imposant un couvre-feu à 22 heures pour tous les mineurs. Il a déclaré que comme l'armée et la police avaient commencé à exécuter ses ordres, Duterte ne permettrait pas aux législateurs de les interroger ou de les « humilier ».

Dans un discours durant sa campagne devant le Makati Business Club, Duterte avait annoncé qu'il allait lancer une campagne pour « tuer les criminels » dans les six premiers mois de sa présidence. Les rues de Manille seraient « sanglantes, très sanglantes » a-t-il dit. Le lendemain de l'élection de Duterte, le chef de la police nationale des Philippines a tenu une conférence de presse annonçant que la police renforçait ses préparatifs pour atteindre l'objectif de six mois du nouveau président.

Un facteur central dans l'ascension politique de Duterte a été le soutien que lui a donné le Parti communiste maoïste des Philippines (PCP). Tout au long de ses décennies comme maire de Davao, où il a ouvertement dirigé des escadrons de la mort terrorisant la population laborieuse, le PCP et ses organisations de façade lui ont apporté un soutien enthousiaste.

Fondé sur le programme du stalinisme, qui a cherché à assurer les intérêts géopolitiques des bureaucraties de Moscou ou de Pékin par le soutien à une partie de la bourgeoisie locale, le PCP a depuis sa création été hostile à l'indépendance de la classe ouvrière.

A la suite de la dissolution de l'URSS et de la restauration du capitalisme en Chine, en particulier depuis le déclenchement de la crise capitaliste mondiale en 2008 et la montée de la menace de guerre mondiale, le PCP a viré brusquement à droite, prônant un nationalisme extrême et le soutien à l'impérialisme américain.

Le PCP et ses organisations de façade se sont servis du chauvinisme philippin pour encourager le soutien à la campagne de guerre de Washington contre la Chine, se mettant à la tête de rassemblements appelant à des pogromes anti-chinois aux Philippines.

Jose Ma. Sison, le chef du PCP, a ouvertement soutenu Duterte, saluant sa rhétorique fascisante. Dans un article publié le 10 mai, Sison a loué Duterte pour son engagement à « éradiquer la criminalité. » Il écrit: « Le mouvement révolutionnaire du peuple dirigé par le Parti communiste des Philippines soutient la détermination de Duterte à combattre la corruption et la criminalité ». Sison et le PCP cherchent à négocier des postes au sein du gouvernement Duterte. Il y a un an, Duterte avait promis de former un gouvernement de coalition avec le PCP et l'armée.

Washington n'a pas d'objections aux aspirations dictatoriales de Duterte. Il craint cependant que Duterte ne se montre instable et peu fiable dans un conflit en mer de Chine méridionale. Tantôt, il dénonce la Chine violemment et tantôt il appelle à des négociations bilatérales pour mettre fin au différend.

Greg Poling du Centre d'études stratégiques et internationales de Washington a déclaré au Washington Times le 10 mai que Duterte « adopterait probablement la politique de sécurité nationale » du gouvernement Aquino. Autrement dit, Washington s'attend à ce que Duterte poursuive le plein soutien de Manille à sa campagne anti-chinoise menée sous l’étiquette du « pivot vers l'Asie ».

Poling finit cependant sa déclaration par une menace. Si Duterte ne poursuivait pas cette politique, il allait « apprendre à ses dépens que gouverner à Davao n'est pas la même chose que de le faire au [palais présidentiel du] Malacañang ».

En cela, le PCP soutient Washington. Dans sa déclaration saluant son élection, il « a mis Duterte au défi d'affirmer la souveraineté nationale du peuple philippin et de défendre l'intégrité territoriale des Philippines », c'est à dire, d'affronter agressivement la Chine en mer de Chine méridionale.

L'élection de Duterte montre le lien entre la croissance du militarisme et de la guerre et le tournant de la classe capitaliste vers des formes autoritaires de gouvernement et de répression de masse contre la classe ouvrière. Ce qui rend possible la montée de forces fascisantes tels que Duterte c'est l'absence d’une direction révolutionnaire dans la classe ouvrière fondée sur l'internationalisme socialiste. Une telle direction doit être construite, aux Philippines et dans toute l'Asie orientale, en tant que section du Comité international de la Quatrième Internationale, le parti mondial de la révolution socialiste.

(Article paru en anglais le 11 mai 2016)