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Des centaines de participants à des réunions contre le danger de guerre et la pseudo-gauche à Leipzig

Par nos correspondants
24 mars 2016

Près de 500 personnes ont participé à deux réunions organisées vendredi dernier par la maison d’édition Mehring Verlag pendant la Foire du Livre de Leipzig. Deux livres y furent présentés, qui traitaient de questions étroitement liées à la situation politique actuelle en Allemagne. Dans l’après-midi, David North a présenté, au Forum des livres non-fiction, l’édition allemande de son livre « The Frankfurt School, Postmodernism and the Politics of the Pseudo-Left: A Marxist Critique » (L’École de Francfort, le postmodernisme et la politique de la pseudo-gauche: une critique marxiste). Dans la soirée, le livre « Wissenschaft oder Kriegspropaganda » (Science ou propagande de guerre) fut débattu lors d’une réunion à l’université de Leipzig.

L’École de Francfort, le postmodernisme et la politique de la pseudo-gauche

Lors de la première réunion tenue à la Foire du livre, Peter Schwarz a placé le nouveau livre de North dans le contexte de la tradition marxiste des polémiques théoriques et politiques. « Le contenu de ces polémiques a toujours été plus important que les individus auxquels elles s’adressaient, » a dit Schwarz. « Peu de gens se souviennent d’Eugen Dühring. Mais l’essai intitulé Anti-Dühring écrit par Engels en réponse aux attaques menées contre le marxisme par cet universitaire désormais inconnu a joué un rôle essentiel dans l’éducation du mouvement socialiste. »

L’École de Francfort, le postmodernisme et la politique de la pseudo-gauche: une critique marxiste « est une polémique traitant des conceptions pessimistes et profondément subjectives et irrationnelles qui ont dominé durant la période d’après-guerre la gauche radicale et petite bourgeoise, souvent présentées à tort comme du marxisme, » a dit Schwarz. Le livre montre comment les diverses organisations de la pseudo-gauche, comme La Gauche (Die Linke) en Allemagne, Syriza en Grèce et Podemos en Espagne, désorientent et trahissent la classe ouvrière.

Une partie de l’auditoire à l’université de Leipzig

Dans son intervention, North a tout d’abord évoqué la montée de Donald Trump en tant que principal candidat du Parti républicain à l’élection présidentielle américaine. Trump « représente tout ce qui est rétrograde en Amérique, » a dit North en dressant un parallèle avec la montée de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD).

North a précisé que la capacité de Trump et d’autres forces d’extrême-droite à tirer profit de la colère sociale avait mis à nu la faillite politique et intellectuelle des partis de la pseudo-gauche et des organisations issues de la classe moyenne aisée.

Les grands marxistes se sont toujours préoccupés des questions de perspective a fait remarquer North. Ils ont analysé les développements sociaux objectifs du point de vue de la lutte de la classe ouvrière pour le pouvoir.

Ceci n’a rien à voir avec ce qu’on qualifie aujourd’hui de « gauche » a dit North. Les raisons en sont tant politiques que théoriques. L’origine de nombreuses tendances pseudo de gauche remonte à l’époque des manifestations contre la guerre du Vietnam. Les mouvements de protestation qui ont émergé dans les années 1960 furent dominés par des sections radicalisées de la petite bourgeoisie et non par la classe ouvrière. « Ils ont été influencés, » a dit North « par Herbert Marcuse, Wilhelm Reich, Theodor Adorno et Max Horkheimer, pour ne citer que les représentants les mieux connus de l’Ecole de Francfort. »

Suite à la victoire d’Hitler en 1933, Horkheimer et Marcuse avaient tiré des conclusions profondément pessimistes. « Ils furent influencés par la philosophie de l’irrationalisme allemand. Marcuse a tenté de coller du marxisme sur la phénoménologie existentialiste de Heidegger. La déformation de la philosophie marxiste qui en résulta a fourni le fondement théorique à la politique pratiquée par des sections de la classe moyenne. »

North a terminé par un appel direct à l’auditoire : « Nous entrons dans une période très grave de l’histoire mondiale. C’est une époque où des masses de gens seront une fois de plus confrontées à des questions de vie et de mort. Je n’ai nullement besoin de dire à un public allemand ce que cela signifie si un fasciste devenait président des Etats-Unis. Je pense que des temps sérieux produisent des penseurs sérieux. »

Il a ajouté, « Il y a des questions démocratiques concernant un grand nombre de types différents de discrimination dans la société capitaliste. Mais ces questions ne peuvent être résolues que dans le cadre de la lutte de la classe ouvrière pour le socialisme. La tâche essentielle est de nos jours la reconstruction d’un véritable mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière. »

North a dit qu’il espérait que son livre « encouragerait la jeune génération qui sera rendue politiquement active par des questions de vie et de mort à se préoccuper du matérialisme historique, des grands fondements philosophiques du marxisme et à rompre intellectuellement avec les nombreux types différents de théorie radicale petite bourgeoise. »

Il a poursuivi en disant: « Les questions auxquelles nous sommes confrontés aux Etats-Unis sont des questions mondiales. Nous assistons à la résurgence de formes très dangereuses de nationalisme. Contre toutes les différentes formes de politique nationaliste nous préconisons la conception de l’unité de la classe ouvrière, la grande masse de l’humanité, indépendamment de la race, indépendamment de la nationalité, indépendamment de l’identité ethnique. »

Science ou propagande de guerre

Quelque 400 personnes ont participé à la présentation de ce livre à l’université de Leipzig. En plus du livre « Science ou propagande de guerre », un débat fut également consacré à « L’École de Francfort, le postmodernisme et la politique de la pseudo-gauche » sur lequel l’auteur lui-même s’exprima.

En ouverture de la réunion, Schwarz, l’éditeur de « Science ou propagande de guerre », a évoqué le contexte politique du livre.

Soixante-dix ans après la Seconde Guerre mondiale, a dit Schwarz, personne ne saurait nier le danger d’une troisième guerre mondiale qui pourrait signifier l’anéantissement de l’humanité. Le danger croissant de guerre est la conséquence directe de la crise du capitalisme, notamment depuis le krach financier de 2008.

L’élite dirigeante et ses représentants au sein des partis de l’establishment, des médias et des universités réagissent à la crise du capitalisme, pour laquelle ils n’ont aucune réponse rationnelle, comme ils l’ont fait dans les années 1930, en opérant un brutal virage à droite, » a remarqué Schwarz. « Ils réagissent en renforçant l’Etat, par des formes autoritaires de gouvernement et en imposant la guerre. »

Tout comme dans les années 1920 et 1930, les universités jouent un rôle crucial dans ce processus a souligné Schwarz. La guerre est préparée idéologiquement dans les universités. La lutte contre la guerre n’est donc pas simplement une question politique mais également théorique. « Science ou propagande de guerre » documente la lutte menée par les Étudiants et jeunes internationalistes pour l’égalité sociale (IYSSE/EJIES) de l’université Humboldt de Berlin contre le retour du militarisme allemand.

Le politologue Herfried Münkler minimise la responsabilité allemande dans la Première Guerre mondiale et demande que l’Allemagne devienne une fois de plus l’hégémon et le maître de discipline de l’Europe. Sa révision de l’histoire coïncide avec l’annonce faite en janvier 2014 par le gouvernement de la fin de la « retenue militaire de l’Allemagne ». « La nouvelle politique étrangère a été appliquée en Ukraine, » a dit Schwarz.

Jörg Baberowski, qui dirige le Département d’histoire d’Europe orientale à l’université Humboldt, relativise les crimes commis par les nazis. En janvier 2014, Baberowski avait dit à l’hebdomadaire Der Spiegel, « Hitler n’était pas un psychopathe, il n’était pas cruel. Il ne voulait pas que les gens parlent de l’extermination des juifs à sa table. » A la différence des années 1980 où des points de vue identiques avancés par l’historien Ernst Nolte firent l’objet de vigoureuses critiques de la part d’universitaires, les déclarations de Baberowski ne rencontrèrent aucune opposition en dehors de l’IYSSE.

« La signification de ce livre dépasse largement le cadre de l’université Humboldt, » a résumé Schwarz. « Il montre la pathologie intellectuelle de cette expérience. L’Allemagne se trouve non seulement dans une crise politique mais aussi dans une crise intellectuelle. »

Christoph Vandreier

Dans son allocution, Christoph Vandreier s’est consacré au travail de Baberowski et à ses théories irrationnelles de l’histoire. Il a montré comment le professeur de Humboldt a falsifié l’histoire de la Révolution russe et relativisé les crimes commis par les nazis. « Les déclarations qu’il a faites au magazine Der Spiegel n’étaient pas un faux-pas mais obéissaient à une logique extrêmement réactionnaire qui domine l’ensemble des travaux de Baberowski, » a dit Vandreier.

Baberowski falsifie par exemple la Révolution d’octobre en en faisant un déchaînement de violence barbare qui menait inévitablement au stalinisme. Il suggère par-là que la guerre conduite par l’Allemagne contre l’Union soviétique était une guerre à caractère préventif. Baberowski présente la guerre d’anéantissement des nazis comme la conséquence de la violence sur le Front de l’Est, causée par l’Union soviétique. « Staline et ses généraux ont contraint la Wehrmacht [l’armée allemande] a pratiquer un nouveau type de guerre qui ne protégeait plus la population civile, » a dit Vandreier, citant Baberowski.

Une telle falsification de l’histoire n’est possible que sur la base d’une théorie irrationnelle de la connaissance a dit Vandreier. « Pour pouvoir relativiser les crimes de l’impérialisme allemand, Baberowski est obligé de nier toute causalité historique, toute vérité objective de l’histoire. A cette fin, il utilise les théories postmodernistes de Michel Foucault et la philosophie irrationaliste de Martin Heidegger, en poussant leurs vues à l’extrême. »

C’est sur cette base que Baberowski a développé une vision du monde qui défend l’inégalité sociale et justifie la violence contre les exploités et les opprimés. Ses toutes récentes diatribes contre les réfugiés sont l’expression de ce cours réactionnaire.

Baberowski n’est pas un cas isolé. Des intellectuels droitiers comme Rüdiger Safranski, Peter Sloterdijk ou le juriste de Leipzig Thomas Rauscher, ont aussi avancé des positions d’extrême-droite. « Tout comme Baberowski, leurs points de vue sont liés à une perspective du monde ultra-conservatrice qui prétend que le monde ou l’humanité ne sont ni compréhensibles ni muables. Ils sont directement liés aux auteurs ultra-conservateurs et antidémocratiques de la République de Weimar qui ont ouvert la voie aux nazis sur le plan idéologique, » a dit Vandreier.

Une partie du public suivant le débat

Cette offensive intellectuelle extrêmement droitière n’est compréhensible qu’en lien avec la tendance fondamentale vers le militarisme et la guerre. Dans le contexte où les inégalités s’aggravent et les éruptions de violences se multiplient, les anciens universitaires de gauche ou libéraux ont viré vers la droite. Il faut noter, a dit Vandreier, que si dans sa lutte contre Baberowski, l’IYSSE avait reçu un très large soutien de la part des étudiants et des travailleurs, pas un seul professeur ne s’était prononcé contre leur collègue droitier. Des membres de Die Linke en particulier ont appuyé Baberowski.

« Des figures comme Baberowski ne sont capables d’étendre leur influence dans les universités que parce que les soi-disant universitaires de gauche ont abandonné tout ce qui avait à voir avec les questions sociales ou la vérité historique, » a indiqué Vandreier. « Avec leurs théories relativistes et irrationalistes, ils posent les fondements pour la droite. Baberowski en est le meilleur exemple. »

Les membres de l’auditoire ont accueilli avec enthousiasme les exposés présentés par les orateurs. Il y eut de nombreuses questions sur la situation politique aux Etats-Unis, la montée de Trump et la candidature de Bernie Sanders. Beaucoup de ceux qui posaient des questions établissaient un parallèle entre Trump et le succès électoral du parti d’extrême-droite, Alternative pour l’Allemagne (AfD).

North a souligné que les travailleurs devaient voir la montée de Trump comme une mesure préventive de l’élite dirigeante contre la résistance sociale de la classe ouvrière. « Trump est l’expression de la volonté de pouvoir de l’oligarchie, » a-t-il dit.

Dans son introduction, Schwarz avait évoqué la montée de l’AfD en Allemagne et tiré un parallèle avec le phénomène Trump. « L’AfD n’est pas, comme on le prétend continuellement, le résultat d’un mouvement à droite de vastes couches sociales, mais une initiative d’en haut, » a-t-il dit.

L’AfD est le produit d’un virage à droite effectué par l’ensemble de l’establishment politique. Le parti Die Linke en particulier est responsable de la montée de la droite. « Il associe un discours de gauche à une politique de droite, créant ainsi la frustration et le mécontentement qui permettent à un parti d’extrême-droite comme l’AfD d’exploiter le mécontentement social. »

Quelques auditeurs ont tenté de défendre Die Linke en disant que la psychologie des travailleurs, ou bien une « inconscience sociale », était responsable de la montée de l’extrême-droite. Vrandreier a répondu en disant que la campagne que l’IYSSE a mené à l’université Humboldt et à l’université de Leipzig ainsi que le grand nombre de participants à cette réunion même, montraient qu’il existait une forte opposition à la guerre et à la réaction sociale.

Les théories comme celles de l’Ecole de Francfort qui rendent la classe ouvrière responsable des sentiments d’extrême-droite détournent l’attention des questions politiques qu’il est indispensable de clarifier pour que se développe un mouvement indépendant de la classe ouvrière. En Allemagne, cela signifie actuellement avant tout de comprendre le rôle joué par Die Linke.

Des dizaines de travailleurs et d’étudiants ont laissé leurs coordonnées et ont poursuivi le débat longtemps après la fin de la réunion.

(Article original paru le 22 mars 2016)