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Attentats à la bombe en Belgique: pourquoi on n’a pas « fait le lien »

Par Alex Lantier et Andre Damon
26 mars 2016

Les attaques terroristes de cette semaine en Belgique, qui ont fait 31 morts et 300 blessés, sont les dernières d’une série d’attaques similaires de haute visibilité ayant eu lieu au cours de quinze ans de « guerre contre le terrorisme. »

Chacune d’entre elle suit un scénario similaire: les assaillants sont bien connus des agences de renseignement et sont des combattants actifs ou potentiels dans des opérations de déstabilisation et de changement de régime soutenu par l’Occident au Moyen-Orient ou en Eurasie. Après chaque attaque, l’absence de réaction sur des informations déjà en possession des services de renseignement est faussement justifiée par un prétendu « manque à faire le lien. » Enfin, malgré les défaillances monumentales des protocoles de sécurité, aucun responsable n’est licencié ou encore discipliné.

Dans des incidents antérieurs, comme les détournements d’avion du 11 septembre, les attentats du marathon de Boston, la fusillade à Charlie Hebdo et les attentats de novembre 2015 à Paris, l’étendue de la connaissance préalable des services de renseignements n’est apparue que dans les mois ou les années suivantes, permettant à ces faits d’être soigneusement cachés des médias et relégués au domaine de la « théorie du complot ».

Mais ce qui est sans précédent dans les événements de mardi à Bruxelles est la rapidité avec laquelle a été révélée l’étendue de la connaissance préalable des attaques.

Mercredi 23 mars, le quotidien israélien Ha'aretz a révélé que le renseignement belge avait des informations précises sur le moment où les attaques se produiraient et quels seraient leurs objectifs.

Le lendemain, le président turc Recep Erdogan a déclaré que l’un des assaillants impliqués dans l’attentat de l’aéroport, Ibrahim el-Bakraoui, avait été par deux fois expulsé de Turquie vers les Pays-Bas après avoir tenté d’entrer en Syrie, et que les autorités belges avaient été informées de son affiliation aux milices islamistes. Le frère d’Ibrahim, Khalid, qui a participé à l’attaque de la station de métro Maelbeek, était connu pour être impliqué dans les attentats de Paris en novembre et faisait l’objet d’un mandat d’arrêt international.

Ces révélations ont déclenché une crise au sein du gouvernement belge; le ministre de l’Intérieur Jan Jambon et le ministre de la Justice Koen Geens ont offert leur démission, rejetée par le Premier ministre Charles Michel.

Qu’est-ce qui peut expliquer que ces attaques ne sont pas empêchées?

La réalité fondamentale est que tous ces attaquants sont tirés d’un vaste réservoir de combattants actifs dans les guerres en Irak, en Syrie et dans d’autres pays, qui ont été financés avec le soutien de l’OTAN et les agences de renseignement d’Europe et des États-Unis.

Le New York Times reconnaissait dans un article publié le 24 mars que le « réseau franco-belge fait partie de la tendance plus large des combattants européens en Syrie et en Irak, estimés par les services de sécurité au nombre de 4.000 à 6.000 personnes. » Le journal ajoutait: « combien sont rentrés en Europe n’est pas clair; si certains responsables estiment leur nombre à 10 pour cent, d’autres ont contesté cette proportion comme exagérée. »

Quel qu’en soit le nombre précis, il est clair que les individus qui ont effectué les attaques à la bombe du 22 mars, les attentats du 13 novembre et celui de Charlie Hebdo à Paris font partie d’un groupe plus large de personnes à qui il est permis de faire librement l’aller-retour du Moyen-Orient. La seule conclusion que l’on puisse tirer de la facilité avec laquelle ces forces passent les frontières nationales et mènent leurs opérations est que des protocoles sont en place pour faciliter leur passage et neutraliser les signaux d’alarme. Ils opèrent sous un voile de protection officielle.

Les attentats comme ceux de Bruxelles ne sont pas des « défaillances » du renseignement, mais bien plutôt le résultat inévitable de la profonde intégration et des liens institutionnels entre réseaux terroristes et agences de renseignement en Europe et aux États-Unis.

Arrêter leurs mouvements à travers les frontières, les soumettre à des protocoles standard de sécurité, aurait des conséquences négatives pour les guerres que ces forces mènent dans tout le Moyen-Orient. Cela mettrait en grand danger toute la stratégie poursuivie par l’administration Obama et ses alliés: l’utilisation des islamistes européens, souvent liés à Al-Qaïda ou à son rejeton l’État islamique, comme forces de procuration en remplacement de l’envoi de troupes au sol.

Les attaques comme celles de Bruxelles sont soit des opérations « retour de bâton » d’Al-Qaïda ou de forces de l’EI, rendus amers par l’échec des États-Unis et des gouvernements européens à effectuer le renversement promis du régime Assad, soit elles sont facilitées par des sections de l’État pour qui les actes de terrorisme dans les pays occidentaux servent à changer la politique étrangère et intérieure – ou un mélange des deux.

Il est à noter que les attaques de Bruxelles se sont produites moins d’une semaine après que The Atlantic a publié un long entretien avec le président américain Barack Obama, dans lequel celui-ci a défendu sa décision de ne pas consacrer au renversement du gouvernement Assad les ressources que beaucoup avaient exigées. Des figures de premier plan des médias américains comme les chroniqueurs du New York Times Thomas Friedman et Roger Cohen se sont déjà emparés des événements de Bruxelles pour appeler à une intervention américaine plus agressive en Syrie.

Quelles que soient leurs circonstances et leurs motivations spécifiques, les attaques de Bruxelles – comme celles de Paris l’an dernier et d’autres avant elles – découlent des opérations militaires des puissances impérialistes en Libye et en Syrie et de leur volonté de déstabiliser et de dominer le Moyen-Orient.

Ces guerres caractérisées par l’irresponsabilité et la criminalité, qui ont conduit à la mort de milliers et de milliers et au déplacement de millions de gens, ont des conséquences à présent meurtrières pour la population européenne. Les actes horrifiants comme ceux de Belgique cette semaine ne peuvent être stoppés que si sont stoppées les guerres.

(Article paru d’abord en anglais le 25 mars 2016)