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L’accord entre l’UE et la Turquie pour expulser les réfugiés entre en vigueur

Par Jordan Shilton
24 mars 2016

L’accord conclu vendredi dernier entre les 28 chefs de gouvernement de l’UE et le Premier ministre turc, Ahmet Davutoglu pour faciliter la déportation massive des réfugiés arrivant en Grèce est entré en vigueur dimanche.

L’accord, négocié lors d’un sommet extraordinaire de deux jours avec le régime autoritaire turc, vise à fermer les frontières de l’Europe aux millions de personnes désespérées qui fuient la guerre et la misère sociale produite par une série de guerres et d’interventions militaires menées par les puissances impérialistes. Il représente une violation flagrante du droit international en mettant fin au droit d’asile, laissant les réfugiés à la merci du gouvernement turc.

Au cours du premier jour de la nouvelle réglementation, 1500 réfugiés de plus sont arrivés sur les îles grecques de Lesbos et Chios, portant le total des réfugiés bloqués dans le pays à plus de 50 000. Ces nouveaux arrivants, et tous ceux qui par la suite atteignent la Grèce à travers la mer Égée, doivent être retournés à la Turquie suite à une procédure d’asile grotesque qui doit être expédiée dans les 48 heures. En échange, l’Union européenne (UE) s’est engagée à accepter les réfugiés syriens déjà en Turquie sur la base de « un accepté pour un refusé », jusqu’à un maximum de 72 000.

Les responsables et bénévoles grecs qui aident les réfugiés sur les îles ont décrit des conditions chaotiques dans les camps et averti que l’accord ne sera peut-être pas applicable. Giorgos Kyritsis, le coordinateur de la politique d’immigration à Athènes, a déclaré à la presse que le premier ministre Alexis Tsipras de Syriza a présenté un plan au gouvernement samedi après-midi qui exige l’application immédiate de l’accord UE-Turquie. « Mais dans la pratique, les structures sont nécessaires, le personnel doit être préparé et cela prend un peu plus de 24 heures », a déclaré le fonctionnaire.

Les forces militaires et de sécurité joueront un rôle de premier plan dans l’application de l’accord. Les pays membres de l’UE doivent envoyer jusqu’à 1500 agents de l’agence Frontex de protection des frontières de l’UE, dont la tâche sera de mener à bien le rapatriement des réfugiés vers la Turquie. L’armée grecque a été déployée à Lesbos, samedi, pour déplacer les réfugiés vers des camps sur le continent.

L’opération de l’OTAN en mer Égée visant à intercepter les bateaux de réfugiés et de les refouler vers la Turquie doit être élargie pour couvrir une plus longue partie de la côte.

Les mêmes puissances européennes qui ont régulièrement invoqué les préoccupations de « droits de l’homme » pour justifier une intervention militaire après l’autre dans le Moyen-Orient et en Afrique du Nord refusent aux réfugiés le droit de demander la protection de la persécution et la guerre que ces mêmes politiques ont produit. Ceci est justifié au motif fallacieux que la Turquie, un pays engagé dans une guerre civile de faible intensité contre la population kurde et à la répression impitoyable des opposants politiques, devrait être désignée un « pays tiers sûr ».

Même si les nouvelles réglementations sont pleinement mises en œuvre, le chiffre minuscule de 72 000 réfugiés sera atteint en quelques semaines, et pour après l’UE a promis de suspendre le programme d’immigration. De plus, il n’y a toujours aucune indication sur quels pays de l’UE accepteront les 72 000 premiers réfugiés, car aucun engagement n’a été inclus dans l’accord.

Ces réfugiés expulsés vers la Turquie n’auront pratiquement aucun espoir de gagner l’Europe, étant donné que l’accord contient une disposition pour classer les demandes d’asile de personnes qui sont déjà entrées en Europe « illégalement » au bas de l’échelle.

La Turquie recevra jusqu’à 6 milliards d’euros d’aide financière de l’UE au cours des deux prochaines années pour son rôle dans l’accueil des réfugiés expulsés de la Grèce, bien que Davutoglu ait clairement signalé l’intention de son gouvernement de les rapatrier à leurs pays d’origine. En outre, la Turquie a obtenu la possibilité pour ses 75 millions de citoyens de voyager dans l’UE sans visa si elle remplit une série de conditions, et l’ouverture d’un nouveau chapitre dans les négociations turques pour adhérer à l’UE.

L’accord avec l’UE a renforcé le président turc Recep Tayyip Erdogan dans sa répression brutale contre les opposants politiques et les journalistes. À la veille du sommet de la semaine dernière à Bruxelles, Erdogan a déclaré sans ambages dans un discours du 16 mars que la critique envers la Turquie sur des questions comme « la démocratie, la liberté et la primauté du droit » étaient sans fondement. « Pour nous, ces phrases n’ont absolument plus aucune valeur », a poursuivi M. Erdogan.

Saisissant l’occasion de l’attentat du l3 mars à Ankara revendiqué par un groupe dissident du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui a fait 37 morts, Erdogan a annoncé son intention la semaine dernière d’élargir la définition du terrorisme pour inclure des députés, des journalistes et des militants. « Ceux qui se tiennent à nos côtés dans la lutte contre le terrorisme sont notre ami. Ceux sur le côté opposé, sont notre ennemi », a-t-il froidement averti dans son discours du 16 mars.

La chancelière allemande Angela Merkel et les autres chefs de gouvernement qui ont salué l’accord sur les réfugiés savent très bien que les déclarations d’Erdogan se sont résumées à une déclaration ouverte qu’Ankara entend déployer toute la force de l’État contre les réfugiés et toute autre personne qui osera s’opposer à la politique du gouvernement. L’UE sera directement complice de cette répression par l’expulsion des réfugiés vers un régime d’état policier qui n’a même pas pleinement mis en œuvre la Convention des Nations Unies pour les réfugiés.

Erdogan a suivi sa défense explicite des méthodes autoritaires employées par son gouvernement avec des commentaires d’hier accusant les puissances européennes d’être responsables de la crise des réfugiés en raison de leur non-intervention militaire dans la Syrie voisine. « Tous ceux qui n’ont pas accepté une zone d’exclusion aérienne et une zone débarrassée de la terreur en Syrie, et tout le monde qui se plaint de réfugiés sont hypocrites », a-t-il dit.

La poussée de la Turquie pour une zone d’exclusion aérienne dans le nord de la Syrie vise surtout à contrer les efforts déployés par les combattants kurdes qui combattent les forces de l’État islamique d’établir un territoire contigu à la frontière turque, de peur que cela ne devienne la base d’un état kurde séparé.

L’adoption d’une telle politique, dans des conditions où les avions russes sont intervenus du côté du régime Assad, serait le déploiement de la puissance aérienne de l’OTAN et d’autres forces similaires à l’opération de changement de régime de 2011 en Libye. Malgré les récentes mesures prises par Moscou pour réduire ses forces déployées en Syrie, une intervention directe de l’OTAN dans ce genre de guerre civile syrienne pose la menace réelle d’un affrontement militaire entre l’OTAN menée par les États-Unis et les forces russes.

L’unanimité des chefs de gouvernement de l’UE sur l’accord de vendredi ne pouvait pas dissimuler le fait que des divisions profondes persistent au sein du bloc. La fermeture de la route des Balkans aux réfugiés sans documents et l’accord pour renvoyer tous les réfugiés qui arrivent en Grèce vers la Turquie ont donné lieu à des itinéraires de rechange, y compris le passage à travers l’Albanie avant de traverser la mer Adriatique vers l’Italie. Le gouvernement autrichien a promis le mois dernier d’imposer des contrôles aux frontières sur l’autoroute du Brenner à sa frontière avec l’Italie, l’une des routes la plus parcourue entre l’Europe du Sud et du Nord.

Le chroniqueur du Financial Times, Wolfgang Münchau, a averti que l’accord UE-Turquie constituait une étape supplémentaire dans la désintégration de la libre circulation des personnes au sein de la zone Schengen et, en fin de compte, de l’Union européenne elle – même. Notant que l’Italie pourrait redevenir le principal point d’entrée des réfugiés, il a écrit : « Arrivé ce stade, il est inévitable que La France, la Suisse et la Slovénie réintroduisent des contrôles. L’Italie serait alors coupée de la zone de Schengen de libre circulation sans passeport, dont elle est membre, et Schengen deviendrait un petit club de pays d’Europe du Nord, peut-être un modèle pour une future zone euro. Ce serait le premier pas de la fragmentation de l’UE. »

Münchau a condamné l’accord, parce que l’UE aurait perdu sa « supériorité morale » et vendu « son âme afin de trouver un accord avec la Turquie ». « L’UE paie la Turquie 6 milliards d’euros et ouvre un nouveau chapitre dans les négociations d’adhésion à l’UE avec un pays dont le gouvernement vient d’abroger la démocratie. L’UE est prête en plus à permettre aux 75 millions de Turcs de voyager sans visa. L’UE n’a pas seulement vendu son âme ce jour-là, elle a effectivement négocié un accord au rabais. »

En vérité, l’UE n’a pas été obligée de vendre ses principes afin de confier au régime autoritaire à Ankara la réalisation de sa sale besogne. La volonté de tous les états membres d’endosser un plan pour expulser les réfugiés vers la Turquie expose concrètement la nature réactionnaire de l’UE, une institution à travers laquelle les puissances impérialistes de l’Europe organisent des attaques contre les travailleurs et les sections les plus vulnérables de la société, et mènent à bien leurs objectifs de politique étrangère agressive.

Voilà précisément pourquoi Münchau, comme un certain nombre d’autres commentateurs dans la presse bourgeoise, sont tellement frustrés par l’accord avec la Turquie. Pendant des décennies, les puissances européennes ont exploité leur « supériorité morale » pour justifier une guerre impérialiste après l’autre, du bombardement de la Yougoslavie en 1999 aux efforts en cours pour renverser le régime d’Assad. La continuation de l’érosion des prétentions humanitaires des puissances européennes ne fera qu’intensifier l’effort pour faire accepter de nouvelles guerres, tels que les plans bien avancés pour les opérations militaires en Libye, face à une opposition populaire à la guerre et à l’inégalité sociale.