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Les médias allemands réclament un massif réarmement après les élections américaines

Par Johannes Stern
14 novembre 2016

Les élites allemandes se servent des élections présidentielles américaines et de la « campagne électorale la plus dégoûtante des temps modernes » (Der Spiegel) de prétexte pour promouvoir le retour du militarisme allemand.

La semaine passée, le World Socialist Web Site a commenté un document publié par le groupe de réflexion proche du gouvernement allemand, l’Institut allemand pour les affaires internationales et de sécurité (SWP), et intitulé « Même sans Trump il y aura de grands changements ». Ce papier appelle à une politique étrangère allemande et européenne plus agressive « quelle que soit l’issue des élections » afin de poursuivre des objectifs économiques et géopolitiques indépendamment des États-Unis et, si nécessaire, contre Washington.

Juste avant les élections, une rubrique parue sur Spiegel Online, a donné un aperçu de ce dont il s’agit. Sous le titre, « Comment Trump pourrait forcer l’Allemagne à se réarmer », un certain Henrik Müller a prédit que : « Si mardi, Donald Trump était élu président des États-Unis, l’Allemagne devra s’attendre à un vaste débat concernant le réarmement. Ceci pourrait devenir le thème déterminant des élections fédérales [allemandes] en 2017 – une vive controverse capable de diviser le pays ».

Mais, « même si Hillary Clinton l’emportait », l’Allemagne devrait faire face à des coûts élevés. L’Allemagne ne « serait pas en mesure de continuer comme de par le passé, ni politiquement ni économiquement ». Les élections américaines sont « un tournant historique ». Avec une victoire de Trump, « la période d’après-guerre, lorsque le bouclier nucléaire de l’Amérique et sa présence militaire en Europe avaient initialement fourni une protection à l’Occident et plus tard aux pays d’Europe centrale […] est finalement révolue. » L’Europe « devra assurer sa propre sécurité » et, « notamment l’Allemagne, l’économie la plus importante du continent ».

« Ceci coûtera très cher », a remarqué Müller, un professeur en journalisme qui enseigne à l’université de Dortmund et qui est titulaire d’un doctorat de l’université de la Bundeswehr [forces armées] de Hambourg. Jusqu’à présent, l’Allemagne a « comparativement peu [dépensé] pour son armée : à peine 1,19 pour cent du produit intérieur brut (PIB) ». Ceci se situant « bien en deçà » de la limite des 2 pour cent de l’OTAN et que les membres de l’alliance militaire avaient accepté en 2002. La Grande-Bretagne « dépense deux fois plus en armes et en soldats en pourcentage du PIB, les États-Unis trois fois plus ».

Le scénario décrit par Müller rappelle la course folle à l’armement à la veille de la Première et de la Seconde guerre mondiale : il va de la multiplication par deux du budget militaire à l’acquisition d’armes nucléaires ! « Au lieu de débloquer, comme c’est le cas actuellement, 37 milliards d’euros par an, à l’avenir l’Allemagne devra dépenser 80 milliards et peut-être même davantage », écrit Müller. « Dans l’hypothèse d’un éclatement de l’OTAN et de l’élimination totale de la garantie en matière de sécurité des États-Unis, une nouvelle course à l’armement en serait la conséquence, comme c’est déjà le cas ailleurs dans le monde ».

Bien que ce ne soit « pas souhaitable », a prévenu Müller, « L’instabilité militaire et l’inefficacité en seraient les conséquences. Pour l’Europe, ce serait bien mieux et beaucoup moins chère si les États-Unis restaient impliqués ». Mais, « Compte tenu de l’état d’esprit isolationniste outre-Atlantique », il faut être « mentalement prêt pour un tel cas de figure ».

Une autre raison de l’offensive sur l’armement évoquée par Müller est la crise profonde que connaît l’Union européenne. Il écrit : « L’Allemagne serait mieux préparée pour la nouvelle situation si l’UE était unie et forte. Mais, il ne peut pas en être question. L’Europe est divisée et risque la décrépitude. En conséquence, nous devons nous préparer à ce que l’Allemagne doive faire face à des coûts élevés ; de quelque manière que ce soit ».

Bien que les projets de réarmement prônés par Müller soient présentés comme étant « imposés » de l’extérieur du fait des graves crises aux États-Unis et dans l’UE, ils correspondent en réalité à la politique gouvernementale officielle. Lors de la conférence de Munich sur la sécurité de 2014, le ministre social-démocrate allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, avait dit en s’exprimant au nom de l’ensemble de la classe dirigeante, « L’Allemagne doit être prête à s’engager sur les questions de politique étrangère et de sécurité [c’est-à-dire militaire] plus rapidement, plus décisivement, et plus fortement ». Elle est tout simplement « trop grande et trop importante pour se contenter de commenter la politique mondiale en simple spectatrice ».

À l’époque, le PSG avait mis en garde dans sa résolution « Le retour du militarisme allemand » (voir : « The return of German militarism and the tasks of the Partei für Soziale Gleichheit (Socialist Equality Party of Germany)

Resolution of the Special Conference Against War of the Partei für Soziale Gleichheit » ou « Resolution der Sonderkonferenz der PSG gegen Krieg ») que l’ordre d’après-guerre n’avait « résolu aucun des problèmes qui ont conduit à la guerre. La puissance économique des États-Unis avait permis une stabilisation passagère et un essor économique d’après-guerre. La Guerre froide n’avait pas seulement tenu à distance l’Union soviétique, mais aussi maîtrisé l’Allemagne. Cependant, avec la réunification de l’Allemagne et la dissolution de l’Union soviétique, la période durant laquelle les entreprises allemandes avaient pu mener leurs affaires dans le sillage des États-Unis et l’armée allemande se limiter à la défense nationale est irrévocablement révolue ».

Et plus loin : « La résurgence du militarisme est la réaction de la classe dirigeante aux tensions sociales explosives, à l’aggravation de la crise économique et à l’augmentation des conflits entre les puissances européennes. Son but est la conquête de nouvelles sphères d’influence, de marchés et de matières premières dont est tributaire l’économie allemande qui repose fortement sur les exportations ; la prévention d’une explosion sociale par le détournement des tensions sociales vers un ennemi extérieur ainsi que la militarisation de la société en général, dont le développement d’un appareil d’État pour une surveillance nationale complète, la répression de l’opposition sociale et politique et la mise au pas des médias ».

Cette analyse est désormais confirmée. Il existe pourtant une force sociale qui est capable à la fois de stopper le retour du militarisme allemand et le risque d’une nouvelle guerre entre les grandes puissances : la classe ouvrière internationale. Après la tenue des élections américaines, la lutte que mène le Comité International de la Quatrième Internationale (CIQI) pour l’établissement d’un mouvement anti-guerre international contre l’impérialisme et le capitalisme devient de plus en plus urgente.

(Article original paru le 9 novembre 2016)