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L’establishment allemand critique la politique économique protectionniste de Trump

Par Peter Schwarz
28 novembre 2016

L’establishment allemand craint que la politique de Donald Trump de « L’Amérique d’abord » ne plonge l’économie mondiale dans le genre de protectionnisme et de guerre économique qui eut lieu dans les années 1930. À l’époque, le nationalisme économique envahissant avait déclenché une catastrophe économique et sociale qui fut en bonne partie responsable de la montée des nazis et de l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale.

Les médias se livrent à d’intenses spéculations quant à l’abandon par Trump de certaines de ses promesses électorales et la poursuite d’une politique plus conventionnelle. Mais la promesse de sortir, dès le premier jour de son mandat, de l’Accord de partenariat trans-pacifique (TPP) a convaincu un grand nombre de gens qu’il était sérieux au sujet de sa politique économique nationaliste.

Le journal Süddeutsche Zeitung a interprété sa proposition de mettre fin à « une ère de libre échange et d’ouverture des frontières » qui avait débutée en 1945. Les journaux redoutent que les perdants d’un tel développement pourraient « inclurent l’Allemagne qui est plus tributaire des exportations que tout autre pays ».

Ce même journal a tiré un parallèle entre le nationalisme économique de Trump et la Loi Smoot-Hawley qui en 1930 avait considérablement augmenté les tarifs douaniers sur les marchandises étrangères. Suite à cette loi et à d’autres mesures protectionnistes, « le commerce mondial s’était réduit en 1933 à un niveau misérable de seulement un tiers » de ce qu’il était en 1930. Selon le Süddeutsche Zeitung, cette décision fatale « a contribué à l’escalade de la crise économique mondiale qui a coûté leur emploi à des millions de gens en aidant à hisser des dictateurs au pouvoir ».

« Si Trump scelle vraiment hermétiquement l’Amérique et que d’autres pays en fassent de même, la planète Terre sera à peine reconnaissable », a prévenu le journal. « La crise économique mondiale des années 1930 n’offre qu’un exemple de plus de la façon dont les courses protectionnistes mènent à la catastrophe ».

Mais, quelle est la réponse de la classe dirigeante allemande à cette menace ? Cette réponse fut fournie clairement mercredi lors des débats du parlement allemand (Bundestag). Le débat annuel sur le budget de la chancellerie offre habituellement l’occasion de discuter des éléments fondamentaux de la politique gouvernementale.

À grands renforts de mea culpa et d’affirmations qu’il faudra prendre en considération à l’avenir les « inquiétudes des citoyens » ainsi que de phrases creuses concernant la « dignité de l’homme » et les « valeurs occidentales », les membres du gouvernement et les autres députés parlementaires se sont engagés à défendre la liberté du commerce en appelant finalement à un renforcement majeur de l’appareil d’État sur le plan intérieur et extérieur.

Le ton fut donné par Sahra Wagenknecht, la présidente du groupe parlementaire du parti Die linke (La Gauche). Elle a mis en garde l’Union chrétienne démocrate (DCU) et les sociaux-démocrates du SPD contre le fait de continuer dans la même voie qu’avant. Les citoyens américains n’avaient « pas voté en priorité pour le milliardaire Donald Trump », mais avaient « rejeté le statu quo ». En acceptant la candidature de Frank-Walter Steinmeier comme prochain président, Wagenknecht a ajouté, que le SPD et le CDU avaient « sans équivoque donné le signal d’un statu quo de grande coalition ».

En Allemagne aussi, a poursuivi Wagenknecht, « un nombre croissant de gens ont des raisons d’être déçus et en colère : sur la politique unifiée de la grande coalition qui ne montre aucun intérêt pour les intérêts élémentaires de la vie et les craintes pour l’avenir, et qui tranquillement et sans émotion continue de prendre des décisions qui rendent les riches encore plus riches, les entreprises encore plus fortunées et la vie de la classe moyenne qui travaille et de la classe ouvrière encore moins sûre et plus précaire ».

En guise de réponse, Wagenknecht a suggéré d’adopter en partie le programme économique de Trump. Elle a explicitement fait l’éloge de sa politique économique nationaliste – comme s’il était possible de la séparer de sa réactionnaire politique intérieure et extérieure.

« Manifestement, un Donald Trump dispose même d’un plus grand sens de l’économie politique que vous », a dit Wagenknecht aux députés réunis. « Toujours est-il, que l’homme a compris que la politique industrielle pilotée par l’État valait mieux que des emplois issus du secteur à bas salaire et que les coupes budgétaires n’aidaient en rien une infrastructure en crise et en train de s’effondrer, que cela, seul un programme bien financé d’investissements publics le peut ».

Ceci rappelle l’argument selon lequel la politique de Hitler n’était pas si mauvaise parce qu’il avait construit des autoroutes et financé d’autres investissements publics. Les mesures de création d’emplois de Hitler étaient cependant liées dès le début aux préparatifs de guerre. Elles étaient indissociables de la destruction du mouvement ouvrier et du renforcement de l’armée.

Le programme d’investissement à hauteur de plusieurs milliards de dollars annoncé par Trump ne suffira pas à financer des réfections urgentes des routes, des ponts et des institutions publiques. Au lieu de cela, ces derniers seront privatisés. Des entreprises privées participant au programme bénéficieront de massifs allègements fiscaux et autres avantages destinés à les enrichir. La promesse de Trump de déréguler les industries pharmaceutiques et énergétiques promet d’engendrer d’énormes bénéfices au profit de l’élite patronale.

Comme le WSWS l’avait déjà écrit, « Le projet économique de Trump pour l’économie américaine a une ressemblance frappante avec le modèle commercial de son empire immobilier et de groupe de casinos. Un mélange d’évasion fiscale, de fraude et d’escroquerie, associé à l’exploitation de travailleurs à bas salaire ».

Cette politique ne fera qu’intensifier les tensions de classe aux États-Unis et aggraver les conflits économiques avec leurs rivaux économiques en Asie et en Europe – y compris l’Allemagne, la Chine et le Japon. C’est pour cette raison que Trump est en train de nommer au gouvernement des représentants de l’extrême-droite et des figures issues de l’armée et de l’appareil de renseignement.

Le gouvernement allemand a réagi en opérant un brutal virage à droite et Wagenknecht a suivi le mouvement. Un élément clé du discours de la chancelière Angela Merkel, qui s’était exprimée immédiatement après, fut le renforcement militaire. Compte tenu des tensions internationales grandissantes, elle a promis, « Nous devons atteindre la cible de 2 pour cent ». Deux pour cent du PIB seront dépensés à l’avenir pour l’armée allemande et son équipement militaire. Ceci correspondrait à environ 60 milliards d’euros, soit le double de ce qui était le cas précédemment.

D’autres politiciens européens insistent également sur une augmentation spectaculaire des dépenses militaires. Le secrétaire de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a déclaré après avoir eu une conversation téléphonique avec Trump que tous les membres de l’OTAN devaient maintenant atteindre la cible de deux pour cent. Ceci débloquerait 100 milliards d’euros de plus pour l’OTAN. Jusque-là, seuls quatre des 26 membres européens de l’OTAN satisfont cette exigence – la Grande-Bretagne, l’Estonie, la Grèce et la Pologne.

Alors que Stoltenberg justifie sa demande en disant que les États-Unis demeureraient loyaux envers l’alliance si l’objectif était atteint, de plus en plus nombreuses sont les voix qui réclament un budget militaire accru afin de poursuivre une politique étrangère plus indépendante et allant à l’encontre des États-Unis.

Mark Leonard, le directeur du Conseil européen des relations étrangères (ECFR) a rédigé un commentaire très explicite à ce sujet et intitulé, « L’Europe seule dans le monde de Trump ».

« Les Européens ne devront pas seulement s’habituer à Trump, ils devront regarder le monde d’un autre œil », écrit Leonard. Les garanties américaines ne seraient plus fiables, les institutions mondiales feraient l’objet d’attaques et Trump mettrait les relations américaines cul par-dessus tête, et il est imprévisible ».

Concrètement, le directeur du think tank propose que les Européens profitent des deux mois avant l’entrée en fonction de Trump pour accroître leur influence sur les États-Unis. L’Europe a montré par le passé qu’elle ne pouvait exercer de l’influence sur les États-Unis que si elle collaborait et traitait les États-Unis à partir d’une position de force.

« Deuxièmement, les Européens doivent montrer qu’ils sont capables de se protéger et de former des alliances avec d’autres », a poursuivi Leonard. « L’UE doit tendre la main à d’autres puissances pour aider à étayer les institutions mondiales contre le révisionnisme trumpiste. Elle doit également diversifier ses relations en matière de politique étrangère. Au lieu d’attendre que Trump marginalise l’UE par rapport à la Russie et à la Chine, les Européens devaient lancer leurs propres initiatives ».

Troisièmement, Leonard a exigé que les Européens commencent à investir dans leur propre sécurité. […] L’UE n’a que peu contribué à combler le fossé entre ses besoins sécuritaires et ses capacités. Il est temps d’étoffer le projet franco-allemand de défense européenne ».

Le problème avec cette « défense européenne » est cependant, qu’en plus du conflit avec les États-Unis, les tendances centrifuges sont également en train de croître en Europe. Le fait de surmonter l’inimité entre l’Allemagne et la France qui par trois fois ont mené des guerres l’une contre l’autre entre 1871 et 1945, ainsi que les conflits avec d’autres puissances européennes, avait été étroitement lié au rôle dominant joué par les États-Unis.

Les tensions économiques et politiques en Europe se sont d’ores et déjà accrues en raison du Brexit et de la décision britannique de quitter l’Union européenne. Début décembre, les adversaires nationalistes de l’UE prendront probablement le dessus dans le référendum constitutionnel en Italie et l’élection présidentielle en Autriche. Et, en mai de l’année prochaine, ce que le journaliste du Financial Times Gideon Rachman appelle une « vision cauchemardesque » pourrait avoir lieu – une victoire du Front national dans les élections présidentielles françaises.

« Les conséquences d’une victoire de l’extrême-droite en France seraient drastiques à la fois pour la politique européenne et la politique mondiale », écrit Rachman. « Une présidence Le Pen pourrait entraîner l’effondrement de l’UE. Elle veut sortir la France de la monnaie unique européenne et tenir un référendum sur l’adhésion de la France à l’UE ».

En ce qui concerne la situation au sein de l’UE en général il a remarqué : « Au sein de l’UE, les relations de l’Allemagne avec l’Europe méridionale ont été empoisonnées par la crise de l’euro tandis que ses relations avec l’Europe de l’Est ont été envenimées par la crise des réfugiés. Entre-temps, la Grande-Bretagne a voté pour quitter le bloc. L’élection de Mme Le Pen en France pourrait être le coup de grâce pour la vision de l’Europe représentée par Mme Merkel qui fut construite depuis les années 1950 par des générations de dirigeants européens ».

L’ascension de Trump est la conséquence d’un long développement qui marque en même temps un changement historique radical. Elle est le résultat du fait que l’intégration mondiale et l’interdépendance de l’économie sont incompatibles avec la division du monde en États nations sur lesquels est fondé le capitalisme tout comme de l’incompatibilité entre le caractère social de la production mondiale et la propriété privée capitaliste.

La classe dirigeante réagit à l’éclatement de ces contradictions fondamentales de la société capitaliste, tout comme elle l’avait fait durant la première moitié du 20 siècle, par le chauvinisme, la dictature et la guerre. Ce faisant, la lutte de classe est en train de s’intensifier en créant les conditions objectives pour la révolution socialiste. Tout dépend à présent de la construction d’une nouvelle direction révolutionnaire luttant pour une perspective socialiste au sein de la classe ouvrière des États-Unis, d’Europe et du monde entier.

(Article original paru le 25 novembre 2016)