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Jean-Pierre Chevènement salue le président Trump

Par Kumaran Ira
23 novembre 2016

L'élection de Donald Trump comme président des états-unis révèle la dégénérescence toxique des larges couches de ce qui passe pour la « gauche » en France. Leur évolution pendant des décennies depuis la social-démocratie jusqu’à l'orbite du Front national néo-fasciste (FN) les a conduits à saluer l'élection d'un régime d'extrême droite aux États-Unis comme une victoire.

Cela a pris une forme particulièrement répugnante dans l'évolution de Jean-Pierre Chevènement, cofondateur du Parti socialiste (PS) en 1971. Il a ensuite rompu avec le PS, a fondé le Mouvement républicain et citoyen (MRC) en 2003, puis l’a quitté en juin 2015.

Alors que la dirigeante du FN Marine Le Pen a déclaré que l'élection de Trump était une « révolution politique », Chevènement s’émerveille : « La victoire de Donald Trump est à coup sûr une défaite de l'establishment. Venant après le Brexit, elle est une nouvelle pierre jetée dans le jardin de la globalisation néolibérale ».

L'élection d'un milliardaire démagogique, qui place des conseillers qui prônent la suprématie blanche à des postes clés de la Maison Blanche, marque un effondrement effroyable de la démocratie américaine. Elle est le produit de la colère de masse et de la désillusion envers une inégalité sociale profonde, les politiques de guerre et d'austérité du Parti démocrate et la faillite de sa politique d'identité raciale et de genre, totalement indifférente aux préoccupations de la classe ouvrière. Un processus similaire est en cours en France, à mesure que le FN émerge comme le principal bénéficiaire de la colère croissante dans la classe ouvrière avec le PS.

La seule façon de s'opposer à la montée de l'extrême droite en Amérique et en Europe est de mobiliser la classe ouvrière en lutte, indépendamment et contre le Parti démocrate, les sociaux-démocrates européens et leurs alliés. De grandes parties de ces forces sont tout à fait disposées à adopter des alliances avec des forces d'extrême droite. Chevènement annonce maintenant publiquement qu'il essaie de réunir une large coalition politique comprenant le FN, afin de mener des politiques nationalistes.

Lors d'un entretien télévisé en mars, Chevènement a été interrogé sur le grand nombre d'anciens membres du MRC maintenant actifs dans le FN. « J’observe que beaucoup se réclament de moi, » répond-il. « Je ne peux pas contrôler tout ce qui se dit. Des gens très divers, de l’extrême droite à l’extrême gauche, et même au centre… Il y a des gens qui se réclament de moi, on va voir ce qu’ils sont capables de faire ».

à titre d'exemple, Chevènement a cité le ralliement de l'élite dirigeante française au général Charles de Gaulle en 1958, lors d'un coup d’État militaire contre le régime social-démocrate français pendant la guerre d'Algérie. Il a dit : « à un moment, la montée du Front National provoquera un certain nombre de mutations dans le comportement d’un certain nombre de nos responsables politiques. Je pense à quelque chose qui pourrait ressembler à 1958, avec le retour du général de Gaulle. Alors, il n’y a pas de général de Gaulle en magasin, à part moi ».

L'adoption par Chevènement de l'extrême droite n'est pas un accident ou une erreur de calcul. C'est le résultat de sa longue carrière dans la politique bourgeoise, qu'il a lancée en colportant un mensonge réactionnaire : le socialisme peut être établi en dehors de la mobilisation révolutionnaire de la classe ouvrière, et à l'encontre de ce qu'affirme le trotskysme, par des politiciens capitalistes.

Chevènement a joué un rôle clé dans la fondation du PS, qui était une réaction aux luttes ouvrières révolutionnaires des années 1960 et 1970. En France, la grève générale de mai-juin 1968, mobilisant plus de dix millions de travailleurs, avait mis à genoux le gouvernement de de Gaulle. Bien que le Parti communiste français (PCF) stalinien ait réussi à mettre fin à la grève et à sauver le gouvernement de de Gaulle, cette trahison a discrédité le PCF, le plus grand parti de la classe ouvrière. La bourgeoisie française eut un besoin urgent de créer un nouveau parti pour bloquer un mouvement politique vers la gauche.

Ayant déjà fondé le Centre d’études, de recherche, et d’éducations socialistes (CERES) lorsqu'il était étudiant à l'École Nationale Supérieure d'Administration (ENA), Chevènement emmena le CERES dans le PS pour soutenir son fondateur François Mitterrand. Il soutint cet ancien haut fonctionnaire du régime de Vichy qui avait collaboré avec les nazis, à l'intérieur du PS, qui fut dès le début un parti du capital financier. Chevènement a contribué à la rédaction du Programme commun du PS avec le PCF, la base de l'alliance de l’Union de la gauche entre le PCF et le PS dans les années 1970.

Le CERES préconisait « l'autogestion », une conception populaire dans les cercles de «gauche » de la classe moyenne. C'est une théorie hostile à la prise de pouvoir par la classe ouvrière, affirmant que l'oppression sociale pourrait être vaincue si les travailleurs et les patrons géraient chacun leurs propres affaires. Sur cette base, Chevènement a travaillé à l'intérieur du PS avec les forces anti-trotskystes comme Lionel Jospin de l'Organisation Communiste Internationaliste, qui avait rompu avec le Comité international de la Quatrième Internationale en 1971 pour fonctionner à l'intérieur du PS.

S'appuyant sur des promesses électorales frauduleuses faites pour la première fois dans le Programme commun, Mitterrand a pris le pouvoir en 1981 et, un peu plus d'un an plus tard, s’attaqua aux travailleurs, imposant des réductions budgétaires et des licenciements massifs dans la sidérurgie et l'automobile.

Tout en occupant des postes ministériels sous la présidence de Mitterrand entre 1981 et 1995, Chevènement démissionna à plusieurs reprises, en faisant des critiques nationalistes des politiques du PS. Au cours du « tournant de la rigueur » initial de Mitterrand, Chevènement a démissionné en critiquant les affirmations de Mitterrand que l'austérité était nécessaire pour préserver l’alignement entre la France et l'Allemagne à l'intérieur du Système monétaire européen. Chevènement a par la suite pris la fonction de ministre de la Défense toujours sous Mitterrand, suivi par sa démission en 1991 quand Mitterrand était pour la guerre du Golfe contre l'Irak.

Après que la bureaucratie stalinienne eut dissous l'URSS et rétabli le capitalisme, et que le PCF commença son effondrement terminal, les critiques de Chevènement à l’égard du PS prirent peu à peu un caractère différent. À l'origine, elles servaient principalement à promouvoir les illusions que le PS était divisé sur sa politique de droite et pourrait en quelque sorte suivre un chemin différent. En colportant ces mensonges, Chevènement visait à empêcher les travailleurs et les jeunes de rompre avec le PS.

Dans les années 2000, ses critiques ont pris une coloration toujours plus explicitement de droite. Chevènement rejoint le gouvernement Pluriel de gauche de Jospin (1997-2002), en qualité de ministre de l'Intérieur, mais démissionna en 2000 pour critiquer le soutien de Jospin à une autonomie accrue pour la Corse. Lors des élections présidentielles de 2002, Chevènement s’est présenté comme candidat non pas du PS, mais du Pôle Républicain, une alliance incluant des membres du groupe de la Nouvelle Action royaliste (NAR).

Ces forces ont joué un rôle majeur dans l'évolution ultérieure de l'élite dirigeante vers la droite, après 2002 et en particulier après la crise économique mondiale de 2008. Ils ont essayé de donner un visage « démocratique » aux politiques d'extrême-droite visant les immigrés et les musulmans et de canaliser la colère sociale croissante dans des voies nationalistes et anti-européennes. Cela a permis la montée du FN, qui pouvait se faire passer pour un parti « anti-système ».

Après avoir renommé le Pôle républicain en MRC en 2003, Chevènement a travaillé avec plusieurs politiciens qui fonctionnent maintenant dans la direction du FN. Parmi ceux-ci figuraient Florian Philippot, actuellement numéro deux du FN et stratège en chef, ainsi que des individus qui jouent désormais un rôle de premier plan dans le travail des FN dans les universités et les syndicats : Valérie Laupies, Alain Avello, Yannick Jaffré et Gilles Lebreton.

Chevènement, avec ses relations impeccables dans les milieux de la FN, de l'armée et de la police, travaille maintenant étroitement avec des nationalistes d'extrême droite comme Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan. Lors de sa conférence l'année dernière, Chevènement a insisté sur l'importance de « fédérer tous les patriotes ».

Il a lancé l'idée sur la chaîne de télévision Public Sénat d'une « alliance des souverainistes » dont le FN : « Marine Le Pen aurait comme tout le monde intérêt à me rejoindre quand j’ai raison. Je pense [qu’une alliance des souverainistes] doit aller beaucoup plus loin. Je m’adresse aux socialistes, aux républicains de l’autre rive. Je pense que la solution est une solution de rassemblement. L’électorat du Front national est mobile et saura venir là où est l’intérêt du pays ».

Marine Le Pen, pour sa part, avait appelé à la création d'une « grande alliance patriote » en 2014 : « Il y avait le parti de Jean-Pierre Chevènement, il y avait le parti de Nicolas Dupont-Aignan, il y a le parti de Philippe De Villiers, il y a des partis patriotes en France, et il pourrait être décidé demain que l'ensemble de ces partis se mettent ensemble pour pouvoir défendre la souveraineté de la nation et assurer sa sécurité et sa prospérité ».

Ces forces ont joué un rôle sinistre, en promouvant le sentiment anti-musulman, en travaillant à dédiaboliser le néo-fascisme et en encourageant le sentiment du tout sécuritaire pour limiter l'opposition à l'état d'urgence indéfiniment extensible imposé par le PS après les attentats terroristes de l'an dernier. Les conditions sont créées pour que le FN prenne le pouvoir. Leurs éloges à Trump sont la preuve incontestable que cela fera partie d'une tentative d'imposer la dictature et la guerre à la classe ouvrière à l'échelle internationale pour faire taire sa colère croissante face à l'ordre capitaliste en faillite.

(article paru en anglais le 22 novembre 2016)