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Après l’élection de Trump : réalignement de la politique américaine

Par Patrick Martin
19 novembre 2016

Depuis que Donald Trump a remporté l’élection présidentielle de 2016 il y a une semaine et demie, les démocrates les plus en vue se sont précipités à une vitesse extraordinaire pour adopter le président-élu. Les mêmes individus qui avant le 8 novembre dénonçaient Trump comme une menace existentielle pour le pays et le monde s’engagent maintenant à travailler et à collaborer avec lui.

Que s’est-il passé dans les dix jours depuis l’élection ? Tout d’abord, il y a eu les déclarations conciliantes du président Barack Obama et de la rivale de Trump dans l’élection, Hillary Clinton. Obama a déclaré le jour après le vote que sa « priorité numéro un » était de veiller à ce que Trump « réussisse ». Cela a été suivi par des excuses du New York Times, le principal journal national aux Etats-Unis et un fervent promoteur de la campagne de Clinton, pour sa couverture de l’élection.

Les démocrates dits « de gauche », dont les sénateurs Bernie Sanders et Elizabeth Warren, se sont pressés pour dire qu’ils allaient « travailler avec » Trump sur les éléments de base de son programme, de même que les hauts dirigeants syndicaux comme le président de l’AFL-CIO Richard Trumka et le président de l’UAW Dennis Williams. Cette semaine, le vice-président Joseph Biden a fait son éloge après une réunion avec le vice-président élu Mike Pence, affirmant que le poste serait « entre de bonnes mains » dès le « premier jour » du nouveau gouvernement.

Tout au long de ce processus, le programme d’extrême droite du nouveau gouvernement, incarné par le choix par Trump de Stephen Bannon, un raciste et fasciste, comme stratège en chef, a été ignoré ou minimisé. Il en est de même concernant le fait que Trump a probablement perdu le vote populaire par deux millions de voix, ce qui est accueilli comme un fait incommode par les démocrates et les médias dans le cadre de l’effort pour assurer la stabilité du nouveau gouvernement.

Mis à part la veulerie qui caractérise depuis longtemps le Parti démocrate, une logique politique bien définie est en marche. Tandis que la campagne électorale exprimait des conflits vifs entre factions au sein de la classe dirigeante, son résultat a ouvert la voie à une réorientation de la politique de classe, dans une direction férocement nationaliste.

Le plus révélateur est la réaction des démocrates au Congrès face au nouveau pouvoir à Washington. Ce tournant est dirigé par les démocrates du Sénat, qui ont élu un nouveau chef mercredi, Charles Schumer, pour remplacer le retraité Harry Reid du Nevada.

En tant que sénateur de l’État de New York, Schumer est un fervent défenseur des intérêts de Wall Street. Mais il est également associé à une position antichinoise plus agressive dans la politique économique et commerciale. Année après année, il porta avec le va-t-en guerre républicain Lindsey Graham de Caroline du Sud des lois exigeant que le gouvernement américain force la Chine à revaloriser sa monnaie vers le haut avec la menace de tarifs douaniers punitifs sur les importations chinoises.

L’apôtre le plus véhément de cette politique est le président-élu Trump, qui a déclaré qu’il émettrait un ordre exécutif qualifiant la Chine de « manipulateur de monnaie » et imposerait des taxes pouvant aller jusqu’à 45 pour cent pour obliger Pékin à revaloriser. Trump et Schumer se connaissent depuis des décennies, et Trump a contribué aux campagnes de Schumer à la Chambre des représentants et au Sénat.

Le New York Times, qui soutient en général la campagne pro-Trump des démocrates, a titré son article de une de jeudi, « La Stratégie surprenante des sénateurs démocrates : Essayer de s’aligner sur Trump ». L’article a indiqué que les démocrates du Congrès « mettent au point un programme pour s’accomoder de nombreuses propositions du président élu Donald J. Trump qui l’ont mis en désaccord avec son propre parti ».

Étant donné le manque de liens de Trump avec la direction républicaine du Congrès, les démocrates espèrent le rallier à leur côté sur certaines questions s’ils épousent son programme de guerre commerciale, avec lequel ils sont largement d’accord. Le reportage du Times poursuit : « Le sénateur Chuck Schumer de New York, a élu mercredi comme le nouveau dirigeant de la minorité démocrate, a parlé avec M. Trump plusieurs fois, et les démocrates dans les prochaines semaines envisagent d’annoncer des initiatives économiques et éthiques populistes qu’ils pensent que M. Trump pourrait apprécier ».

L’effort pour présenter l’alliance entre les démocrates et Trump comme une tournure « populiste » vers la « classe ouvrière blanche » est une fraude. L’agenda nationaliste vise à affirmer agressivement les intérêts des sociétés américaines par rapport à leurs rivales. Le corollaire de cette politique est une intervention militaire toujours plus violente partout dans le monde.

Le rôle désormais central de Sanders dans le Parti démocrate (il a été nommé à la direction du Sénat cette semaine) est particulièrement important. Sanders a fondé une grande partie de sa campagne pour la nomination présidentielle démocrate sur son opposition aux accords commerciaux. L’autre nouveau venu à la direction du Sénat, le sénateur de la Virginie-Occidentale Joe Manchin, est un protectioniste enragé qui avait envisagé de passer au Parti républicain.

L’affirmation des démocrates qu’ils vont « travailler avec » Trump sur certaines questions tout en s’opposant à lui sur les autres est une fiction politique. Une politique économique nationaliste s’accompagnera inévitablement d’une utilisation agressive de la force militaire à l’étranger. Cela a été signalé jeudi soir par l’annonce que Trump va nommer le général à la retraite Michael Flynn, un va-t-en-guerre juré, comme son conseiller de sécurité nationale.

De plus, dans la mesure où la classe dirigeante essaie de stimuler la croissance économique par des mesures nationalistes, celle-ci s’appuiera sur une intensification de l’exploitation de la classe ouvrière aux Etats-Unis. Le recours à Trump indique que l’élite dirigeante se prépare à utiliser des méthodes de gouvernement plus autoritaires et la violence de l’État policier pour faire face à la montée de l’opposition sociale.

Alors que l’élection de Trump marque un changement significatif dans les méthodes politiques de la classe dirigeante, ses politiques se conforment à une trajectoire qui s’étire sur des décennies.

Il n’y a aucune faction dans l’élite dirigeante américaine ou ses deux partis politiques en faveur d’une véritable lutte contre le régime d’extrême droite, autoritaire et militariste qui se dessine à Washington. Le nouveau gouvernement de Trump est porteur d’une crise énorme, élu avec les voix de moins d’un quart de la population, sans mandat populaire pour les politiques férocement réactionnaires qu’il déclenchera.

La lutte contre Trump ne peut être menée par l’intermédiaire d’aucune faction du Parti démocrate discrédité ni aucune des institutions de l’État capitaliste. Elle nécessite la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière à travers la construction de son propre parti, en s’appuyant sur un programme socialiste et internationaliste.

(article paru en anglais le 18 novembre 2016)