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La marge du vote populaire contre Trump atteint 1,7 million de voix

Par Patrick Martin
23 novembre 2016

Donald Trump perd le vote populaire aux élections présidentielles américaines avec la plus grande marge jamais enregistrée pour un vainqueur au Collège électoral. Alors que Trump mène contre la démocrate Hillary Clinton par 302 voix contre 236 dans les votes au Collège électoral, attribués au gagnant de chaque état d’après une formule qui favorise les états plus petits et plus ruraux, la marge de Clinton dans les bulletins de vote des électeurs populaires dépasse maintenant 1,7 million.

L’Associated Press a d’abord évalué l’avance de Mme Clinton à 1,5 million samedi, alors que le dépouillement du scrutin se poursuivait principalement dans les États de Californie et de Washington, remportés par Clinton avec une large avance. Le Cook Political Report indépendant a publié un tableau mis à jour dimanche soir, montrant l’avance de Clinton à plus de 1,72 millions de votes, avec des millions de bulletins encore à compter.

Clinton mène dans le pourcentage du vote populaire par une marge de 1,3 pour cent, 48 pour cent contre 46,7 pour cent. Le solde, soit 5,3 pour cent des voix, a été remis aux candidats libéraux, verts et autres, appuyés par plus de 7 millions d’électeurs, mais qui n’ont pas obtenu un seul vote au Collège électoral. Sur 132,7 millions de personnes dont les votes ont été comptés jusqu’à présent, une majorité importante, quelque 70,7 millions, n’ont pas voté pour Trump.

Il est très probable que, sur la base de ces tendances, l’avance de Clinton sur Trump dans le vote populaire finira par franchir la barre des deux millions, soit une marge plus importante que celle des élections pour des présidents du XXᵉ siècle tels John F. Kennedy en 1960, Richard Nixon en 1968 et Jimmy Carter en 1976. Mais Trump deviendra quand même le 45 président des États-Unis.

Il n’y a pas de précédent historique pour un écart aussi important entre le Collège électoral et le vote populaire. Pourtant, ni le Parti démocrate, ni les médias contrôlés par les grandes entreprises n’ont insisté sur cette question.

Bien au contraire. Les dirigeants du Parti démocrate, dont le président Barack Obama, le vice-président Joseph Biden, Clinton elle-même et son principal opposant aux primaires démocrates pour la présidentielle, le sénateur Bernie Sanders, ainsi que les dirigeants démocrates du Congrès ont tous déclaré que Trump était le vainqueur incontestable de l’élection de 2016.

Loin de remettre en question le supposé « mandat » de Trump, ils cherchent à obtenir des faveurs du milliardaire de droite et de ses conseillers fascisants, déclarant leur volonté de l’appuyer sur des questions où leurs politiques se recoupent.

Si les positions étaient inversées, il n’y a aucun doute sur l’attitude que le Parti républicain adopterait envers une présidente Hillary Clinton nouvellement élue qui aurait gagné le vote du Collège électoral mais perdu le vote populaire par deux millions de voix.

Les républicains hurleraient que Clinton était illégitime, que « le peuple » avait choisi Trump, que sa politique avait été rejetée et que, quand bien même on lui permettrait d’entrer à la Maison Blanche, elle devrait faire de grandes concessions, constituer un Cabinet de coalition, et adopter des portions importantes du programme républicain. Et Clinton aurait été d’accord.

Les parallèles historiques sont instructifs. Dans seulement cinq des 57 élections présidentielles depuis la présidence de George Washington, la Maison Blanche a été emportée par un candidat ayant perdu le vote populaire. En 1824, John Quincy Adams perdit face à Andrew Jackson par 40 000 voix dans une élection à quatre candidats où aucun candidat n’était proche d’une majorité dans le vote populaire ou du Collège électoral. (À l’époque, de nombreux États attribuaient encore des votes au Collège électoral sans élection populaire, par décision de la législature de l’État). L’administration de Quincy Adams a été paralysée dès sa création, et Jackson a gagné la Maison Blanche par un vote massif en 1828.

En 1876, le démocrate Samuel Tilden a remporté le vote populaire par 250 000 voix d’avance, mais pas le Collège électoral, où les votes de plusieurs États ont été contestés. Le républicain Rutherford Hayes a été finalement installé comme président dans un accord en coulisse où les démocrates ont extrait un prix immense : le retrait des troupes fédérales du Sud et une fin à la Reconstruction, ouvrant la porte à une vague de violence du Ku Klux Klan et l’imposition éventuelle de la discrimination « Jim Crow » contre les Noirs dans toute la région.

L’élection de 1888 a fini avec le républicain Benjamin Harrison qui gagna le Collège Électoral mais fut devancé par le démocrate sortant Grover Cleveland de 89 000 voix dans le vote populaire. La division Nord-Sud reflétait les lignes de bataille de la guerre civile, avec Cleveland gagnant les anciens États confédérés, les quatre anciens États esclavagistes qui ne se séparèrent pas, le Missouri, le Kentucky, le Maryland et le Delaware avec l’ajout du New Jersey et de la Virginie occidentale. Le gouvernement de Harrison fut faible et il fut massivement vaincu par Cleveland en 1892 quand l’ancien président cherchait la réélection.

Il s’est écoulé plus d’un siècle avant qu’un autre président soit élu malgré la perte du vote populaire. Mais contrairement aux résultats obtenus au 19 siècle, lorsque le vainqueur du scrutin du Collège électoral était paralysé par l’absence d’un mandat populaire, deux résultats semblables ont été enregistrés au XXIᵉ siècle, tous deux aboutissant à des victoires républicaines traitées comme incontestablement légitimes par les démocrates et les médias, malgré leur manque de soutien venant du peuple américain.

George W. Bush a été installé en tant que président en 2000 par la Cour suprême, alors qu’il avait perdu le vote populaire par 540 000 voix, un déficit deux fois plus grand que n’importe quel « vainqueur » minoritaire précédent. Le démocrate Al Gore a capitulé honteusement et les démocrates du Congrès ont promulgué les réductions fiscales de Bush pour les riches et ont approuvé automatiquement ses guerres en Afghanistan et en Irak.

Maintenant, Donald Trump va s’installer à la Maison Blanche, malgré un déficit de vote populaire qui pourrait bien être quatre fois plus grand que le record précédent, fixé par Bush il y a seulement 16 ans. Aucun des principaux démocrates ne remet en question son droit à la présidence ni suggère que, compte tenu de l’immense disparité du vote populaire, Trump devrait procéder plus prudemment dans ses aventures droitières.

La raison en est à trouver dans le fait que les démocrates, en plus de leur lâcheté congénitale, sont d’accord avec les éléments fondamentaux de la politique de Trump.

L’élection décidée, la classe dirigeante vire au nationalisme économique, avec de substantielles sections du Parti démocrate soutenant les mesures de guerre commerciale agressives proposées par Trump. En même temps, le programme de guerre de Trump, de destruction des droits démocratiques, de la réduction radicale des impôts des sociétés et d’une escalade immense de l’assaut sur la classe ouvrière ont le soutien des sections dominantes de la classe dirigeante et de ses partis politiques.

(Article paru en anglais le 22 novembre 2016)