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De la « révolution politique » à la collaboration : Sanders et Warren prêts à travailler avec Trump

Par Patrick Martin et Joseph Kishore
15 novembre 2016

Deux processus politiques se déroulent simultanément aux États-Unis.

Tout d’abord, le président nouvellement élu Trump réunit rapidement un état-major qui dirigera un gouvernement d’extrême droite, ce qui est exprimé de la manière la plus notable dans l’annonce que Stephen Bannon, à la tête de Breitbart News, sera son principal stratège. Cela place un homme qui a des connexions bien connues avec les organisations racistes et fascisantes dans une position aux vastes pouvoirs dans une future administration Trump.

Cette démarche est d’autant plus sinistre que Trump, dans un entretien diffusé dans l’émission 60 Minutes dimanche soir, a non seulement déclaré son intention de procéder à la déportation de trois millions d’immigrés sans papiers, mais a également annoncé qu’il remplirait les tribunaux d’opposants avoués aux droits à l’IVG et qu’il pourrait chercher à poursuivre en justice son adversaire dans l’élection, Hillary Clinton.

Deuxièmement, ignorant ces développements, le Parti démocrate et les médias agissent comme s’il n’y avait rien d’inhabituel. Ils cherchent à banaliser un gouvernement comme l’on n’en a jamais vu dans l’histoire américaine. Après les élections de mardi, le président Obama a dit à Trump qu’il ferait « tout ce que nous pouvons pour vous aider à réussir ». Hillary Clinton a donné un gage semblable, en disant qu’elle espérait que Trump serait un « président qui réussi pour tous les Américains ».

Cet exercice de reddition politique devant l’extrême droite a trouvé son expression la plus déplorable et dégoûtante dans la réponse de Bernie Sanders dans une tribune libre publiée dimanche dans le New York Times et un entretien télévisé par la suite dans l’émission Face the Nation de CBS. Sanders est passé des proclamations qu’il mènerait une « révolution politique » contre la « classe milliardaire », à la capitulation abjecte devant Clinton, pour ensuite s’engager à travailler avec Donald Trump.

Dans l’article du New York Times, Sanders déclare : « Le président nouvellement élu Trump a raison. Le peuple américain veut le changement. Mais quel genre de changement va-t-il lui proposer ? Aura-t-il le courage de résister aux personnes les plus puissantes de ce pays qui sont responsables de la douleur économique que ressentent tant de familles de travailleurs, ou va-t-il tourner la colère de la majorité contre les minorités, les immigrés, les pauvres et les sans pouvoir ? »

À Face the nation, Sanders a déclaré que, dans la mesure où Trump cherche à « créer une vie meilleure pour les travailleurs, nous travaillerons avec lui question par question ». S’adressant directement à Trump, il a dit : « Vous avez parlé d’être le champion des familles des travailleurs – eh bien, agissez maintenant. Votre rhétorique était grandiose, maintenant faites quelque chose ».

Toute la position de Sanders est absurde. Il n’y a aucun doute sur ce que Trump représente et sur le type de gouvernement qu’il dirigera. Il s’engage à réduire les impôts des sociétés, à éliminer les réglementations, à réduire les programmes sociaux, à intensifier l’assaut contre la classe ouvrière, à élargir considérablement les forces armées et à détruire ce qu’il reste des droits démocratiques. Se demander si Trump mettra en œuvre des politiques pour « créer une vie meilleure pour les travailleurs », c’est semer des illusions tout en donnant à Trump le temps de préparer son gouvernement réactionnaire.

La prostration de Sanders devant Trump révèle à la fois son opportunisme illimité et le véritable but de sa campagne dans les primaires du Parti démocrate. Si Sanders était sérieux, il avertirait la classe ouvrière des dangers extrêmes auxquels elle fait face en précisant qu’il n’accepterait ni ne collaborerait avec le gouvernement entrant. Il soulignerait le fait que Trump a perdu le vote populaire comme preuve qu’il n’a aucun mandat pour mettre en œuvre les politiques qu’il prépare.

Au-delà de la prostration politique, l’alliance avec Trump proposée par Sanders est liée à un programme économique commun. Durant sa campagne des primaires, Sanders a exhorté le Parti démocrate à adopter les politiques nationalistes et protectionnistes de Trump. Il a insisté sur l’idée que l’effondrement du niveau de vie des travailleurs serait le fait de la mondialisation et des accords commerciaux, séparés de toute critique du système capitaliste. Cela visait à diriger la colère des travailleurs aux États-Unis contre les travailleurs de Chine, du Mexique et d’autres pays, plutôt que contre les sociétés géantes qui exploitent les travailleurs dans tous les pays.

Ces thèmes ont été repris par l’autre chef de file de la faction « de gauche » du Parti démocrate, la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren. Dans une déclaration publiée mercredi, Warren a proclamé que Trump a « promis de reconstruire notre économie pour les travailleurs, et je propose de mettre de côté nos différences et de travailler avec lui sur cette tâche ».

Dans un discours prononcé vendredi devant le Conseil exécutif de la confédération syndicale AFL-CIO, réunie à Washington, Warren a détaillé les points d’accord possibles avec la nouvelle administration républicaine, notamment en s’opposant aux accords commerciaux et en promouvant le nationalisme économique. Ses commentaires ont suivi les déclarations du président de l’AFL-CIO Richard Trumka et du président de l’UAW (Travailleurs unis de l’automobile), Dennis Williams, selon lesquels les syndicats voyaient une « grande opportunité », aux dires de Williams, pour « trouver un terrain d’entente » avec Trump.

Alors que ce repositionnement politique est en train d’avoir lieu, un troisième processus est en cours. Dans les rues, des dizaines de milliers de manifestants à travers le pays montrent clairement qu’ils n’ont aucun doute sur ce qu’est Trump. Cependant, leur colère et leur indignation ne trouvent aucune expression au sein de l’establishment politique, les principaux démocrates restant silencieux sur les protestations, s’en distanciant ou bien y exprimant leur opposition.

Le parti démocrate est un parti de Wall Street pas moins que les républicains. Il est beaucoup plus préoccupé par les conséquences possibles s’il agitait l’opposition que par les différences purement tactiques qu’il a avec les républicains et Trump.

Un des problèmes fondamentaux des manifestations est que beaucoup des participants expriment encore des illusions dans le rôle du Parti démocrate. En fait, le parti démocrate – d’Obama et Clinton à Sanders et Warren – porte la responsabilité politique de l’élection de Trump, et il est maintenant clair qu’il est prêt à travailler avec lui dans la mise en œuvre d’une politique de guerre à l’étranger et de réaction à l’intérieur.

Dans les prochains mois, la colère populaire grandira, car les travailleurs, y compris ceux qui ont voté pour Trump, se rendront compte de ce à quoi ils font face. L’opposition à Trump ne peut être organisée dans le Parti démocrate ni en alliance avec lui, mais seulement par une rupture impitoyable et sans compromis d’avec ce parti et tous ses agents politiques, et d’avec le système capitaliste qu’ils défendent.

(Article paru en anglais le 14 novembre 2016)