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L’élite financière veut un Canada au sein des «murs» de Trump

Par Roger Jordan et Keith Jones
28 novembre 2016

Le Globe and Mail, le quotidien de «référence» du Canada et le porte-parole traditionnel de l’élite financière basée à Toronto, a déclaré que le Canada doit se trouver à l’intérieur des «murs» du président-élu Donald Trump.

Dans un récent éditorial intitulé «Ce que l’élection de Trump signifie pour (le premier ministre) Justin Trudeau», le Globe fait un parallèle avec la période post-11 septembre, lorsque l’administration Bush a augmenté le dépistage des gens et des produits qui entrent aux États-Unis, dans le cadre d’une vaste expansion de l’appareil de sécurité nationale américain. «L’objectif d’Ottawa aujourd’hui, comme c’était le cas après le 11 septembre, doit être de s’assurer que les cargos et les voyageurs qui passent la frontière américaine en provenance du Canada continuent d’être traités différemment», a déclaré le Globe. «Si les murs américains sont érigés, le Canada doit être à l’intérieur de ces murs.»

Face au gouvernement ultra-droitier qui prend forme aux États-Unis, basé sur le nationalisme économique et l’agression militaire, le message ne pourrait être plus clair. La classe dirigeante canadienne, qui voit depuis longtemps son partenariat militaire et sécuritaire avec Washington comme étant crucial pour défendre ses propres intérêts sur la scène mondiale, est déterminée à maintenir et à étendre cette collaboration au moment où l’impérialisme américain poursuit une politique de confrontation avec ses principaux rivaux économiques et géopolitiques.

Une telle stratégie de «forteresse nord-américaine», comme les éditeurs du Globe le savent très bien, nécessitera que le Canada aligne sa politique étrangère, militaire et commerciale sur celle d'une Maison-blanche menée par Trump. Le Canada devra s’intégrer encore plus aux guerres que les États-Unis mènent pratiquement sans interruption depuis le dernier quart de siècle afin de consolider son hégémonie mondiale qui est en train de s’effriter rapidement. Il faut dire que le Canada, tant sous des gouvernements conservateurs que libéraux, a participé à toute une série de guerres menées par les États-Unis et joué un rôle majeur dans les offensives stratégiques et militaires de Washington contre la Russie et la Chine.

L’appel du Globe pour que le gouvernement libéral de Trudeau s’assure de rester à l’intérieur des «murs» de Trump est encore plus significatif si on tient compte de ses propres dénonciations de Trump comme un démagogue et une personne autoritaire dans les mois qui ont précédé l’élection de novembre.

Comme la vaste majorité de la classe dirigeante canadienne, les éditeurs du Globe ont exprimé un profond désarroi face à l’élection de Trump. Même si le premier ministre Trudeau a évité de critiquer le candidat républicain publiquement, c’était un secret de polichinelle que les Libéraux étaient en contact étroit avec la campagne d’Hillary Clinton et comptaient sur une victoire démocrate.

Cependant, tout comme les démocrates aux États-Unis, qui ont promis de faire tout ce qu’ils pouvaient pour assurer le «succès» de la présidence de Trump et qui offrent maintenant de coopérer avec lui pour mettre de l’avant une politique protectionniste, le gouvernement Trudeau a répondu à l’élection de Trump en lui tendant immédiatement une main amicale. Moins de 24 heures après le résultat électoral, le Canada a offert de renégocier l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA), que Trump a dénoncé de façon véhémente pendant sa campagne.

L’éditorial du Globe a accueilli l’annonce de Trudeau au sujet de l’ALÉNA. Plusieurs de ses chroniqueurs ont aussi endossé la suggestion du gouvernement Trudeau que le Canada retourne à l’Accord de libre-échange conclu en 1989 entre le Canada et les États-Unis, avant d’être remplacé par l’ALÉNA, si l’administration Trump insiste pour mettre l’ALÉNA au rancart. Cette suggestion est une admission claire de la part de la classe dirigeante canadienne qu’elle est prête à laisser tomber son supposé allié mexicain si c'est le prix à payer pour maintenir une relation «privilégiée» avec l’impérialisme américain sous Trump.

Sur cette question, la référence explicite du Globe aux «murs» au sein desquels le Canada doit entrer et le parallèle qu’ils font avec l’après-11 septembre sont très révélateurs.

La construction d’un mur sur la frontière avec le Mexique était un point central de la campagne xénophobe et semi-fasciste de Trump, ainsi que ses promesses de déporter des millions d’immigrants, d’attaquer les droits démocratiques, de renforcer la police et d’augmenter de façon significative les dépenses militaires.

Après le 11 septembre, les gouvernements libéraux de Chrétien et Martin ont complètement adhéré à la soi-disant «guerre au terrorisme» de Bush et ont imité Washington en l’utilisant pour justifier une politique étrangère plus agressive et des attaques toujours plus grandes contre les droits démocratiques au pays. Ils ont donné un rôle de premier plan au Canada dans la guerre en Afghanistan, haussé les dépenses militaires, étendu les pouvoirs et la portée de l’appareil de sécurité nationale et augmenté de façon drastique son intégration avec celui des États-Unis.

Un facteur déterminant de ce virage provient de la pression de la grande entreprise qui veut voir Ottawa renforcer le partenariat militaire-stratégique avec Washington. C'était une grande priorité pour l’élite dirigeante canadienne de contrer les mesures de sécurité américaines qui empêchaient ou menaçaient de bloquer à la frontière canado-américaine plus de trois quarts des exportations canadiennes destinées au marché américain. Mais il s’agissait également de s’assurer que l’impérialisme canadien soit positionné pour son partenariat avec Washington, afin d’avancer ses intérêts économiques et stratégiques mondiaux.

Dans des documents d’orientation publiés en 2003 et 2004, le lobby le plus puissant du pays, le Conseil canadien des affaires, a incité Ottawa à réclamer un périmètre de sécurité commun entre le Canada et les États-Unis et à fournir à l'armée canadienne une «capacité crédible ... de répondre de façon efficace et rapide aux crises partout dans le monde». Le Canada, insistait le Conseil, doit cesser «de profiter de la sécurité offerte par les États-Unis tout en étant un promoteur impotent du "soft power"».

En appelant Trudeau à agir comme l’ont fait les gouvernements libéraux depuis le 11 septembre afin de s’assurer que le Canada soit à l’intérieur des «murs» de Trump, le Globe signale qu’il est prêt à appuyer la militarisation des frontières de l’Amérique du Nord, le renforcement de l’État de surveillance, et d’autres attaques contre les droits démocratiques tant que la grande entreprise canadienne en profite.

Ce n'est pas pour dire que le Globe ne s'inquiète pas de l’impact déstabilisant et socialement incendiaire de la politique protectionniste de Trump.

Le quotidien de l’élite financière craint manifestement que les exportations et les profits canadiens ne soient menacés par le protectionnisme américain. Il considère le virage de Trump sur le Partenariat-trans-pacifique comme étant un recul pour la tentative de l’entreprise canadienne d’étendre son influence en Asie et une gaffe stratégique dans l’offensive contre la croissance de l’influence économique et géopolitique de la Chine en Asie de l’Est.

Pendant la campagne électorale, le Globe s’est joint à l’establishment libéral aux États-Unis pour attaquer Trump de la droite, prétendant qu’il était un pantin du président russe Vladimir Poutine.

Dans un éditorial provocateur publié après les élections sous le titre «Donald Trump a gagné les élections américaines, tout comme Vladimir Poutine», le Globe se plaignait amèrement du fait que Trump minimisait l’importance de l’OTAN, laissait entendre qu’il accepterait l’annexion de la Crimée et suggérait que des sanctions contre Moscou pourraient être retirées. «La situation est sombre», écrivait le porte-parole de l’élite financière canadienne. «L’indifférence de Trump à la souveraineté nationale profite à M. Poutine, un maître manipulateur qui a appris dans le KGB comment déstabiliser des régimes (il est impliqué dans la publication de courriels sensibles volés des ordinateurs du Parti démocrate par des hackers russes).»

Les affirmations d’interférence russe dans les élections américaines ont été répétées par l’élite politique de Washington et l’establishment militaire sans offrir la moindre preuve en appui. Elles représentaient un amalgame à la McCarthy qui visaient à présenter la Russie comme un ennemi et préparer une escalade militaire américaine en Syrie, où le Kremlin est intervenu pour soutenir le régime d’Assad, déraillant les efforts de Washington pour le renverser.

La reprise par le Globe de ce discours frauduleux souligne le plein appui de l’élite canadienne pour ces plans de guerre, une élite qui perçoit la Russie comme un compétiteur pour le contrôle de l’Arctique et sur le marché l’énergie.

Sous les conservateurs de Stephen Harper et maintenant les libéraux de Justin Trudeau, le Canada a adopté une position fortement anti-russe. Ottawa est devenu l’un des plus proches alliés internationaux du régime d’extrême-droite qui a pris le pouvoir à Kiev en 2014 dans un coup orchestré par les États-Unis. Sous Trudeau, le Canada continue de soutenir le gouvernement ukrainien et joue un rôle dirigeant dans l’encerclement de la Russie par l’OTAN. Lors du récent sommet des chefs de l’OTAN, le Canada a pris la direction de l’un des quatre bataillons «avancés» que l’OTAN met en place aux frontières de la Russie dans les trois États baltes et la Pologne.

La renaissance du militarisme canadien est lié au partenariat grandissant de l’impérialisme canadien avec Washington et Wall Street. Le Canada est impliqué dans les trois grandes offensives géostratégiques de l’impérialisme américain dans le monde: en Europe de l’Est contre la Russie; au Moyen-Orient pour consolider l’hégémonie américaine sur la région exportatrice de pétrole la plus importante au monde; et dans l’Asie-Pacifique contre la Chine. En 2013, des pourparlers ont eu lieu entre les états-majors canadien et américain sur la création d’une force d’intervention conjointe capable d’être déployée partout dans le monde.

La poursuite d'une telle politique, en alliance avec Trump, mènera inévitablement à la catastrophe. Même avant que Trump n'exige des alliés américains qu'ils injectent plus d’argent et de matériel dans les alliances militaires menées par les États-Unis, l’élite dirigeante du Canada réclamait une forte hausse des dépenses militaires. L'examen de la politique de défense entrepris par les libéraux va probablement recommander une augmentation des dépenses militaires, la participation au programme déstabilisant de Washington pour un bouclier anti-missiles, ainsi que l’achat de drones-tueurs et autres nouveaux engins de guerre.

Les travailleurs au Canada doivent développer leur propre stratégie pour contrer la marche vers la guerre de l’élite canadienne en alliance avec l’impérialisme américain. Une telle stratégie doit se baser sur une opposition à toutes les sections de la bourgeoisie canadienne, à leurs représentants politiques et à leur idéologie nationaliste canadienne commune. La présentation du capitalisme canadien comme étant «plus gentil» que son voisin du sud a toujours été une fraude, visant à diviser les travailleurs canadiens de leurs confrères du sud et permettre à la bourgeoisie canadienne de faire valoir ses intérêts dans le monde sous le masque de «l’humanitarisme».

Le véritable allié des travailleurs canadiens dans la lutte contre Trump et la marche vers la guerre, c'est la classe ouvrière américaine. Le programme ultra-droitier qui sera appliqué par le nouveau gouvernement ne jouit pas d'un grand appui populaire. Trump a perdu le vote populaire d’une marge sans précédent de 2 millions de votes, dans un contexte où près de la moitié des électeurs n’ont voté ni républicain ni démocrate.

L'établissement d'une alliance entre les travailleurs partout en Amérique du Nord dans une lutte commune contre la guerre, l’austérité, le chauvinisme anti-immigrant et les formes autoritaires de pouvoir ne peut prendre place que sur la base d’un programme socialiste et internationaliste. C’est la perspective pour laquelle lutte le Pari de l’égalité socialiste au Canada et son parti frère aux États-Unis.