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La faim et la catastrophe sociale vécues par la jeunesse américaine

Par Kate Randall
16 septembre 2016

Deux rapports publiés cette semaine jettent une vive lumière sur la catastrophe sociale qui règne aux États-Unis et son impact sur la jeunesse américaine.

Ces deux rapports intitulés «Impossible Choices: Teens and Food Insecurity in America» (Choix impossibles: Les adolescents et l’insécurité alimentaire aux États-Unis) de l’Urban Institute, et «Bringing Teens to the Table: A Focus on Food Insecurity in America» (Amener les jeunes à la table: un regard sur l’insécurité alimentaire aux États-Unis), de Feeding America, sont tous deux basés sur les recherches menées conjointement par les deux organisations et décrivent en détail la généralisation de la faim et les choix catastrophiques que les jeunes doivent faire pour se nourrir, eux, leurs familles et leurs amis.

En 2015, 12,7 pour cent des ménages américains vivaient dans l’insécurité alimentaire, ce qui signifie qu’ils ont eu du mal à un certain moment au cours de l’année à trouver suffisamment de nourriture pour tous leurs membres en raison d’un manque de ressources. Parmi ces 40 millions de personnes qui luttent pour avoir assez à manger aux États-Unis, on estime à 6,8 millions le nombre de jeunes âgés de 10 à 17 ans, dont 2,9 millions sont aux prises avec une sécurité alimentaire très fragile, selon un expert de l’insécurité alimentaire.

Ces nouveaux rapports montrent qu’en plus d’avoir recours aux stratégies d’adaptation «traditionnelles» telles que sauter des repas et manger de la nourriture à bon marché, ces adolescents et préadolescents sont de plus en plus contraints à avoir recours au vol à l’étalage, à la vente de drogue, à l'adhésion à un gang ou à la prostitution afin de pouvoir manger correctement.

Au cours de trois années de recherche, les chercheurs responsables de l’étude ont parlé à des adolescents répartis dans 10 groupes de discussion provenant de communautés à faible revenu de partout au pays. Les jeunes à qui les chercheurs se sont adressés étaient de différentes races et origines et vivaient dans des communautés où les emplois sont rares et mal payés, avec des heures impossibles ou qui nécessitent des compétences que les parents de ces adolescents n’ont pas.

En raison de décennies de compressions dans les programmes sociaux et l’impact persistant de la Grande Récession, de nombreux parents qui luttent pour nourrir leurs familles commencent à manquer de nourriture vers le milieu du mois. Dans ces circonstances, les adolescents, en particulier ceux qui ont des frères ou des sœurs plus jeunes, sentent la responsabilité d’aider. «Je vais sauter un repas si tel est le cas, confie un adolescent interrogé à Chicago. Tant que mes deux frères et sœurs [plus jeunes] vont bien, c’est tout ce qui compte vraiment.»

Beaucoup de ces familles sont vraiment plongées en pleine insécurité alimentaire. Les épiceries qui vendent des aliments nutritifs et abordables sont rares, et il en coûte cher, en argent et en temps, de se rendre à de meilleurs magasins. Les adolescents doivent souvent se contenter de manger la nourriture des chaines de restauration rapide locales, des pharmacies, des stations-service et des dépanneurs. «Quand tu es fauché, tu prends le menu à un dollar», explique un garçon de San Diego.

Certains adolescents qui souffrent d’insécurité alimentaire cherchent du travail en vue de contribuer au budget alimentaire de la famille, mais ils se retrouvent en concurrence avec des adultes pour un nombre limité d’emplois nécessitant peu de qualifications et peu rémunérés dans les chaines de restauration rapide ou la vente au détail. C’est lorsque ces possibilités ne se présentent plus que certains adolescents quittent «l’économie légale» par désespoir afin de faire de l’argent selon les chercheurs.

Des adolescents aux prises avec l’insécurité alimentaire interrogés ont déclaré avoir recours au vol et à la vente de drogue comme stratégie pour gagner de l’argent et se payer de la nourriture et d’autres nécessités, ce qui les expose avec leurs proches à toutes sortes de risques personnels et légaux. «La drogue, l’alcool, n’importe quoi!, témoigne une adolescente de l’Oregon rural. La délinquance que les gens avaient l’habitude de faire à l’école secondaire s’est maintenant répandue jusque l’école élémentaire.»

Les adolescents aux prises avec l’insécurité alimentaire, et les filles en particulier, sont vulnérables à un autre type de risque insidieux: l’exploitation sexuelle. Dans tous les endroits où l’étude a été menée, les adolescents ont parlé de filles qui ont des relations sexuelles pour obtenir de l’argent afin de se payer de la nourriture et d’autres besoins.

Cela prend souvent la forme de «rendez-vous transactionnels», ou l’adolescent voit régulièrement une personne pour avoir des relations sexuelles avec elle, généralement un homme plus âgé, en échange de nourriture, d’un repas, d’argent ou d’autres biens matériels. «C’est vraiment comme se vendre, explique une adolescente de Portland, dans l’Oregon. Tu fais ce que tu peux pour obtenir de l’argent ou manger.»

Un plus petit nombre d’adolescents a recours à la stratégie de se faire arrêter délibérément afin d’obtenir un accès continu à de la nourriture – en prison.

Le trafic de drogue, le vol, l’incarcération volontaire, l’exploitation sexuelle – ce sont là les «choix» faits par un nombre important d’adolescents aux États-Unis pour mettre de la nourriture sur la table, pour eux et leurs familles. Cette réalité tragique de la génération née avec le nouveau siècle en dit long sur l’état violent et socialement inégalitaire des rapports de classe aux États-Unis en 2016.

Dans un monde rationnel, on pourrait s’attendre à voir des manchettes en première page et assister à un débat national sur les stratégies à adopter afin de lutter contre la faim chez les jeunes. Mais dans le climat politique actuel, dominé par la joute électorale des deux partis de la grande entreprise, ce problème ne reçoit que peu d’attention. Il n’y a pas la moindre mention de cette crise dans les camps Clinton et Trump, où la catastrophe sociale à laquelle est confrontée la classe ouvrière aux États-Unis au XXIe siècle est systématiquement ignorée. Et les praticiens de politique identitaire de la classe moyenne supérieure qui gravitent autour du Parti démocrate ne souhaitent pas le moins du monde parler des circonstances horribles vécues par les filles qui vivent dans la pauvreté.

En effet, l’état catastrophique de la vie sociale aux États-Unis – dont les deux rapports publiés cette semaine ne sont qu’un aperçu – est le résultat de décennies de contre-révolution sociale menée par les deux partis de la grande entreprise. Les Clinton portent une responsabilité particulière, car c’est l’administration de Bill Clinton qui a ravagé le système de protection sociale aux États-Unis qui a subséquemment entraîné une vaste augmentation de la pauvreté et de la faim.

Quant à Obama – qui a proclamé à maintes reprises que la vie «va incroyablement bien» aux États-Unis – son administration a supervisé 8,6 milliards $ de compressions dans le SNAP, le Supplemental Nutritional Assistance Program, ou programme d’assistance nutritionnelle supplémentaire qui est un programme de coupons alimentaires. Un rapport publié plus tôt cette année prédisait qu’un million de personnes aux États-Unis pourraient perdre leurs prestations en 2016 en raison des exigences de travail qui ont été assujetties au SNAP dans le cadre de la «réforme» de l’aide sociale effectuée à l’époque par l’administration Clinton.

Les familles ouvrières se font dire qu’il n’y a «pas d’argent» pour étendre l’aide alimentaire. Pire! Ces programmes comme tous les autres programmes sociaux doivent être réduits encore plus pour financer le budget de guerre du Pentagone, alors que l’appareil militaire du gouvernement américain prépare de nouvelles guerres. Peu importe qui siégera à la Maison-Blanche en janvier prochain, le prochain président sera empressé d’imposer des compressions encore plus austères dans les dépenses sociales.

Une société doit être évaluée par la santé et le bien-être de ses citoyens les plus vulnérables, en particulier les jeunes. Les enfants et les adolescents dans une société juste devraient être soutenus en ayant accès à des aliments nutritifs en quantité suffisante, un toit décent sur leur tête, une éducation de qualité, et des possibilités d’explorer les arts, les sports et autres intérêts alors qu’ils se préparent à prendre leur place dans la population active. Ce sont des droits sociaux inaliénables qui doivent être garantis.

Alors que les médias et l’establishment politique choisissent d’ignorer ces récentes études sur l’insécurité alimentaire et la souffrance et les périls que celle-ci représente pour les adolescents américains, les travailleurs et les jeunes doivent reconnaître en ce fait un signe de plus, particulièrement nocif, que le système de profit capitaliste est un système dépassé et barbare.

(Article paru d'abord en anglais le 13 septembre 2016)