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L’élite dirigeante britannique voit la victoire de Macron comme un « avantage mitigé »

Par Julie Hyland
28 avril 2017

Le résultat du premier tour des élections françaises a généralement été accueilli favorablement par l’establishment politique et les médias officiels en Grande-Bretagne.

Dans des circonstances où il était clair que Marine Le Pen du Front national (FN) néo-fasciste passerait au deuxième tour le 7 mai, l’espoir régnait parmi l’élite britannique que Emmanuel Macron (du mouvement En Marche !) serait son adversaire. En tant qu’ancien banquier de Rothschild, engagé dans le néolibéralisme, l’austérité et la destruction des droits des travailleurs, Macron est accueillit par l’élite dirigeante britannique et ses porte-parole des médias comme l’un des leurs.

La Première ministre conservatrice Theresa May lui a donné son aval implicite lorsqu’elle a rencontré Macron à Londres en février. George Freeman, président du comité politique de May et un ami proche de Macron, a décrit ce favori comme « le John F. Kennedy français ». L’ancien ministre des Finances conservateur George Osborne a tweeté : « Félicitations à mon ami @EmmanuelMacron. Preuve que vous pouvez gagner depuis le centre. Enfin, la chance pour le dirigeant dont la France a besoin. »

Bien que les politiques de Le Pen, notamment en ce qui concerne l’Union européenne et la xénophobie anti-immigrés, soient plus proches du gouvernement conservateur au pouvoir, le populisme de droite du F et la possibilité qu’il provoque une réaction des travailleurs sont considérés comme trop risqués par Londres. En outre, Le Pen est perçue comme pro-russe et quelqu’un qui pourrait affaiblir l’attitude va-t-en-guerre de l’OTAN contre Moscou. Alors que le gouvernement conservateur s’est engagé à un « Brexit dur », il espère se positionner comme le principal allié des États-Unis en Europe dans l’opposition à la Russie.

Suite au résultat, le Financial Times a écrit dans son éditorial, « l’Europe a poussé un soupir de soulagement […] L’électorat français est désormais confronté à un choix difficile : entre la préservation de l’ordre mondial libéral et la place de la France dedans, ou le vote pour le détruire – comme Mme Le Pen voudrait que ses compatriotes le fassent. »

Cependant, dans le plus part des cas, les élections françaises sont perçues à travers le prisme national étroit de leur utilité potentielle pour les négociations concernant la sortie du Royaume-Uni de l’UE et leur effet sur les élections anticipées que Theresa May a annoncées pour le 8 juin. Et sur ce point, une victoire de Macron en France juste un mois avant le scrutin au Royaume-Uni est considérée comme un avantage mitigé.

Avant le référendum de juin dernier sur l’adhésion du Royaume-Uni à l’UE, Macron avait déclaré qu’un vote de sortie signifierait que le Royaume-Uni devenait « un comptoir, une place d’arbitrage à la frontière de l’Europe. »

Il a par la suite décrit le Brexit (sortie de l’UE) comme un « crime » et a plaidé pour un « message et un calendrier très ferme » sur ses conséquences. « Dans l’intérêt de l’UE, nous ne pouvons laisser aucune marge d’ambiguïté ou laisser passer trop de temps », a-t-il déclaré. « Soit vous êtes dedans soit vous êtes dehors. »

Macron s’est présenté comme le plus pro-UE de tous les candidats en France, et a déclaré son engagement à relancer le moteur franco-allemand. Sa victoire au premier tour a été accueillie avec enthousiasme à Berlin, et le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a rompu avec le protocole pour féliciter Macron et lui donner son approbation pour le deuxième tour.

Son alliance avec Berlin est considérée comme inquiétante par l’élite dirigeante britannique. Macron a qualifié l’« axe franco-allemand » de « noyau du réacteur [de l’UE] » et la « condition préalable à tout progrès. » Il s’est engagé à « rétablir la crédibilité de la France aux yeux de l’Allemagne » en entreprenant des réformes profondes du travail et de l’aide sociale et s’est prononcée en faveur d’une « Europe à plusieurs vitesses ».

Néanmoins, faire des ouvertures à Berlin a un coût. Macron a décrit l’euro comme une « sorte de deutschemark faible », et a demandé que l’Allemagne accorde à Paris une plus grande flexibilité monétaire et fiscale et a exprimé son soutien à une « Europe de la souveraineté ».

Pour certains, comme François Godement dans un article pour le Conseil européen des relations extérieures, « Une victoire de Macron serait un pas de géant en avant pour l’ancrage du noyau européen et, en fait, un défi direct aux dirigeants allemands de faire valoir les aspirations d’intégration et de fédéralisme dont ils font preuve parfois. »

En calculant que Macron aura besoin d’alliés pour tenir tête à l’Allemagne, une partie des médias spécule qu’il se montrera plus à l’écoute des demandes britanniques. Oliver Wright a écrit dans le Times que le conseiller politique en chef de Macron, Jean Pisani-Ferry, est l’auteur principal d’un rapport proposant un « partenariat continental » entre l’UE et le Royaume-Uni. Le rapport propose que Londres « soit autorisé à reprendre le contrôle de la mobilité de la main-d’œuvre tout en continuant à participer à la plupart des fonctions du marché unique » ce qui est une politique conforme à l’option privilégiée de Theresa May.

D’autres ont exprimé l’espoir que la position dure de Macron envers le Brexit ne vaut que pour la politique intérieure et que, s’il l’emporte sur Le Pen avec une bonne avance, il adoptera une ligne plus douce.

James Blitz, du Financial Times, a estimé que cela était possible, compte tenu que, « La France veut conserver des relations diplomatiques et sécuritaires étroites avec les Britanniques et M. Macron serait peu enclin à vouloir changer cela. » Quand bien même, son élection « pourrait rendre les choses plus difficiles » pour le Royaume-Uni.

Sky News a soutenu qu’une victoire pour Macron signifierait que l’UE pourrait se permettre d’être plus accommodante aux demandes du Royaume-Uni car « l’UE éprouvera moins le besoin de se montrer intraitable avec le Royaume-Uni pour dissuader les autres de quitter le club aussi. »

Matthew Elliott, du groupe de réflexion Legatum Institute, allié à l’entreprise d’investissement privé du même nom et militant pro Brexit, a estimé qu’une victoire de Macron saura créer une « plus grande stabilité politique, rendant les négociations du Brexit moins complexes. »

Mais pour le Telegraph, journal conservateur très à droite, Macron est « mauvais pour le Brexit et Theresa May » car son opposition à une « approche taillée sur mesure » pour le Royaume-Uni, « est un rejet explicite de l’idée de Mme May que le Royaume-Uni devrait quitter l’UE, mais rester un élément clé de l’Europe. »

Le magazine conservateur Spectator a demandé : « Le meilleur argument jusqu’ici présenté en faveur de Macron est qu’il n’est pas Marine Le Pen, mais est-ce suffisant ? » Dans un billet écrit avant la fin du premier tour, Jonathan Miller se plaignait que « la modération superficielle de Macron cache un projet impossible. » Son programme ressemble à une « boîte de chocolats d’une de ces confiseries haut de gamme dans la rue Jacob : pleine de centres mous. » Des promesses de « rénover » le système d’éducation et de santé et de soutenir la police font bon ménage avec des promesses de distribuer « des milliards d’euros aux allocations et de faire des réductions d’impôt pour les jeunes, les vieux et tous les autres. Comment il payera tout cela, ce n’est pas clair. »

Les médias de droite sont particulièrement préoccupés par le fait que Macron sera incapable d’appliquer son programme dans des conditions d’aliénation politique généralisée et d’hostilité profonde envers l’élite dirigeante. Ils prévoient que, même s’il gagne au deuxième tour, il n’obtiendra rien de comparable au mandat de 82 pour cent pour Jacques Chirac lors du deuxième tour contre Le Pen père en 2002. Plusieurs médias prévoient qu’il fera un mauvais score lors des élections législatives de juin, ce qui fera de lui un président canard boiteux.

C’est une mesure du caractère de droite de la classe moyenne supérieure, ces meneurs de claque « libéraux » pour l’UE qu’ils soient les plus grands promoteurs de Macron. Dans le Guardian, avant l’élection, Martin Kettle a écrit qu’une « victoire de Macron serait de loin le meilleur résultat parmi les choix disponibles, non seulement pour la France mais pour l’UE. Et cela signifie, même si Theresa May répugnera à l’admettre, qu’une victoire de Macron sera finalement bonne pour le Royaume-Uni aussi. »

Bien qu’« Une présidence de Macron soit peu susceptible d’être solide et robuste. Beaucoup de ses réformes rencontreront une opposition », a déclaré Kettle, mais sa victoire « serait un signe avant – coureur […] pour l’importance d’une politique centriste axée sur l’avenir, des réformes économiques et sociales, et de la coopération internationale. »

Kettle a exprimé sa frustration que « Macron a fait un grand trou en plein milieu de la politique des partis britanniques », que le Parti travailliste et les Démocrates libéraux, sous leur direction actuelle, ont été incapables de combler. Mais que « d’une façon ou d’une autre quelqu’un doit finir par le remplir. »

Dans l’Independent, l’ancien député travailliste Denis MacShane, s’est plaint que la déclaration du Président Trump adressée la chancelière allemande Angela Merkel, qu’il « préférerait commencer par un accord de libre-échange entre les États-Unis et l’UE », signifiait que toutes les affirmations selon lesquelles un « Royaume-Uni sorti de l’UE recevrait un traitement préférentiel à Washington ont été annulées ».

Toutefois, si May pouvait « modérer son langage » et si « le Parti travailliste pouvait trouver des mots sur l’Europe qui ont un sens », il y aurait une chance que la dirigeante conservatrice, ayant remporté les élections générales, « pourrait forger une entente sur la défense et la sécurité avec Macron et remettre le Royaume-Uni sur l’échiquier politique en tant que puissance européenne. »

(Article paru en anglais le 27 avril 2017)