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Un comité sénatorial associe la colère sociale aux États-Unis à une «guerre de l'information» russe

Par Joseph Kishore
3 avril 2017

Les auditions tenues jeudi dernier par la commission du renseignement du Sénat américain sur la supposée ingérence de Moscou dans les élections américaines ont marqué une nouvelle étape dans l'hystérie anti-russe qui anime les médias américains et de vastes sections de l'establishment depuis le début de l’année.

Depuis l’investiture de Trump il y a plus de deux mois, les accusations non-prouvées que la Russie aurait «piraté» les élections américaines – lancées en particulier par le Parti démocrate – servent un double objectif. D'une part, les démocrates veulent contenir et canaliser l'opposition de masse à l'administration Trump pour l'empêcher de devenir un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière. D'autre part, ils cherchent à «corriger» la politique étrangère de l'administration Trump pour la mettre en conformité avec la campagne anti-russe que réclament la CIA et des sections dominantes de l'armée.

Ce sont ces enjeux qui continuent de dominer le débat officiel à Washington. Le secrétaire à la Défense, James Mattis, a qualifié vendredi la Russie de «rival stratégique» des États-Unis, condamnant ses actions en Crimée et dans toute l'Europe de l'Est et la menaçant de représailles pour sa supposée violation du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire. C'est un autre signal que l'administration Trump essaie de répondre aux exigences d’une ligne plus dure contre le président russe Vladimir Poutine.

Les auditions de la commission sénatoriale ont toutefois porté sur un autre aspect de la campagne anti-russe. La ligne défendue par les réactionnaires qui ont défilé devant le comité, et répétée par leurs interlocuteurs démocrates et républicains, était que le mécontentement politique et social aux États-Unis est largement attribuable aux actions malveillantes de la Russie.

Le sénateur républicain de Floride, Marco Rubio, a déclaré que Poutine est engagé dans une «guerre de l'information» visant à «orienter les Américains à leur insu sur une voie dangereuse qui peut causer toutes sortes de violence». Les médias russes, a-t-il accusé, exploitent des gestes de contestation comme l’opposition de masse à la violence policière et le mouvement Occupy Wall Street «dans l'espoir de pouvoir ensuite dire au monde et à leur propre peuple que les États-Unis sont un désastre».

Mark Warner, le principal député démocrate de la commission, a proclamé que la Russie «a cherché à détourner notre processus démocratique», notamment en essayant de «transformer les informations en armes de guerre». Les témoins appelés devant la commission allaient expliquer, a-t-il dit, comment «la Russie a déployé un déluge de désinformation dans une tentative plus large de saper la force et le leadership des États-Unis» et «de diminuer et miner notre confiance dans les médias américains en semant le flou dans notre foi sur ce qui est vrai et ce qui est faux».

La républicaine Susan Collins, citant le témoignage de Clinton Watts devant la commission, a déclaré que «les Russes ... essayent de perturber la société, ils mettent en doute les démocraties occidentales». Elle a soutenu que le rapport publié en janvier par les services de renseignement a révélé que la chaîne de télévision Russia Today (RT) «a contribué à la promotion du mouvement Occupy Wall Street». Cela a incité Eugene Rumer du groupe Carnegie Endowment for International Peace à répondre que ça «sert les intérêts du gouvernement russe de présenter [Occupy Wall Street et des mouvements similaires] comme un important défi» parce que ça «fait passer le message ... que les États-Unis ne forment pas la société parfaite».

La liste des personnages invités par le Sénat pour défendre de tels arguments n’est pas sans importance. Watts, par exemple, est membre de l'Institut de recherche sur la politique étrangère, un organisme de droite formé en 1955 pour condamner la «stratégie de confinement» de l'Union soviétique et exiger une politique plus agressive de «renversement» pour restaurer la domination impérialiste américaine sur l'Europe de l’est et l'URSS elle-même. Cet organisme s’associait à d'autres groupes anticommunistes pour dénoncer toute manifestation de mécontentement social aux États-Unis comme étant le résultat de la propagande soviétique.

Vingt-cinq ans après la dissolution de l'URSS, l'anti-communisme de la guerre froide revoit le jour sous une forme nouvelle, la Russie capitaliste prenant la place de l'Union soviétique. Au cours de la première moitié du 20e siècle et dans les années 1950 et 60, une section de l’élite dirigeante a répondu à la montée de l'opposition sociale et de la lutte des classes en mettant en œuvre diverses réformes sociales. Il n'y a plus aujourd’hui dans la classe dirigeante aucune tendance qui préconise une politique de réformes, et ce sont les démocrates (y compris les éléments supposés «à gauche» comme Michael Moore) qui crient le plus fort contre la «menace russe».

L'agitation autour de la «désinformation» russe en dit moins sur la Russie ou ses relations avec l'administration Trump que sur l'état de la société américaine. La classe ouvrière américaine n'a pas besoin de RT pour savoir que «les États-Unis sont un désastre» et «ne forment pas la société parfaite», et une «guerre de l'information» russe n’est pas nécessaire pour que la population perde «confiance dans les médias américains» et le «processus démocratique».

Les États-Unis sont une société dans laquelle 400 personnes possèdent plus de richesses que 61 pour cent du pays, soit près de 200 millions de personnes. On a appris la semaine dernière que Jeff Bezos, le fondateur d'Amazon, a augmenté sa richesse rien que l’année passée de 10,2 milliards de dollars, soit environ 34.000 $ pour chacun des 300.000 employés de la compagnie. Depuis 1980, la moitié la plus pauvre de la population a vu sa part des revenus tomber de 20% à 12%, tandis que la part des revenus du 1 pour cent le plus riche est passée de 12% à 20%.

Un rapport publié plus tôt ce mois-ci par des économistes de l'Université de Princeton, Anne Case et Angus Deaton, a montré que la forte hausse de mortalité parmi les travailleurs américains blancs d'âge moyen est largement due aux «ravages du désespoir» – c'est-à-dire les surdoses de drogue, les complications reliées à l’alcool et le suicide. Les États-Unis sont confrontés à la pire crise de drogue dans l'histoire du pays, la dépendance aux opioïdes ayant triplé au cours de la dernière décennie.

Les jeunes aux États-Unis font face à un avenir constitué d’emplois à bas salaires, d’endettement permanent et de chômage. Les pensions des retraités sont fortement réduites. L'administration Trump se prépare à intensifier la guerre bipartite sur tous les programmes sociaux, de Medicare et Medicaid à l'éducation publique. La police aux États-Unis, équipée d'armes militaires, tue plus de 1000 personnes chaque année. Les agences de renseignement espionnent la population sans la moindre retenue.

Toutes les institutions de l'État sont profondément discréditées et les deux partis sont largement détestés. La dernière campagne présidentielle a offert les deux candidats les plus impopulaires de l'histoire du pays. En ce qui concerne les médias, ils sont profondément compromis par leur «flou ... sur ce qui est vrai et ce qui est faux», c'est-à-dire leur propagande au service de l'État et de la classe dirigeante.

Pourtant, selon les sénateurs démocrates et républicains, tout le monde est mécontent ... parce que les Russes sèment la division.

Les implications d’un tel argument sont vastes. Parallèlement à son escalade massive de la violence militaire à l'étranger, la classe dirigeante américaine prépare la répression interne au pays. Elle est consciente du mécontentement social en plein essor partout dans le pays et elle prépare les arguments pour criminaliser la dissidence, interdire les publications et réprimer la liberté d'expression, en particulier sur Internet.

Le caractère désespéré et clairement orchestré de la campagne sur la «désinformation» russe exprime la crise extrême de la «démocratie» américaine, ainsi que l'isolement et la peur de la classe dirigeante.