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Lettre ouverte de l’IYSSE à la présidente de l’université Humboldt de Berlin


29 avril 2017

Dans une interview au quotidien Süddeutsche Zeitung, Sabine Kunst, présidente de l’université Humboldt à Berlin, a vigoureusement attaqué les étudiants pour avoir critiqué le professeur de droite Jörg Baberowski. Nous publions ici une lettre ouverte de Sven Wurm, porte-parole de l’IYSSE à l’université Humboldt. Il réfute les accusations de Kunst et explique quelles sont les questions sociétales et politiques qui sont au cœur de la controverse avec Baberowski.

Lettre ouverte à Madame Sabine Kunst, Présidente de l’université Humboldt,

Madame la Présidente,

C’est avec indignation que nous avons lu votre interview parue dans l’édition du 18 avril du Süddeutsche Zeitung. Vous y présentez les professeurs Jörg Baberowski et Herfried Münkler de l’université Humboldt, comme les victimes d’une campagne de dénigrement en dénonçant les étudiants de votre université pour avoir exercé leur sens critique à l’égard de ces professeurs.

Même si vous ne mentionnez pas de nom, votre dénonciation vise avant tout l’International Youth and Students for Social Equality (IYSSE – Étudiants et Jeunes internationalistes pour l’égalité sociale) qui est représenté au parlement étudiant par quatre membres. L’IYSSE a critiqué les opinions de droite de Baberowski et de Münkler lors de réunions publiques très suivies, dans des dépliants et des articles publiés sur le site World Socialiste Web Site.

Dans votre entretien, vous ne faites pas la moindre allusion au fond de nos critiques. Au lieu de cela, vous faites usage d’insinuations et d’affirmations fausses. Vous dites que « des accusations sont répandues sans que des preuves ne viennent les étayer », que « des campagnes sont organisées qui n’ont rien à voir avec des controverses universitaires », et qu’il n’y a aucune possibilité pour les personnes accusées de se défendre avec les méthodes d’un débat scientifique. » Vous comparez nos arguments à des « fausses nouvelles » (fake news) en les décrivant comme une « tempête de merde » (shit storm) en affirmant : « Ces diffamations émanent d’une source où aucune discussion n’est tolérée. »

Vous savez parfaitement, Madame Kunst, que ce n’est pas vrai. Au cours de ces trois dernières années, l’IYSSE s’est adressée au moins six fois par écrit à l’administration de l’université. Nous nous sommes plaints de diverses tentatives de restreindre notre droit à la liberté d’opinion et des attaques personnelles de la part du professeur Baberowski. Nous avions soigneusement expliqué dans ces lettres quelles étaient nos différences avec Baberowski et Münkler, sources à l’appui.

Vous n’avez jamais ni répondu ni accusé réception de ces lettres. Ne dites pas maintenant que c’est nous qui évitons tout échange d’arguments.

Notre première lettre en date du 22 février 2014 était adressée à votre prédécesseur, le professeur Olbertz. Nous avions protesté contre le fait que Baberowski ait recouru au service de sécurité pour empêcher les étudiants et les professeurs d’assister à un colloque public parce que ces derniers souhaitaient poser des questions critiques à Robert Service. Parmi les personnes exclues se trouvait Mario Kessler, professeur à l’Université de Potsdam. Baberowski avait invité son collègue britannique Service à l’université Humboldt pour qu’il présente sa biographie discréditée de Léon Trotsky.

La biographie de Trotsky par Service fut dénoncée par une revue américaine d’histoire très respectée, l’American Historical Review, et le président du comité de rédaction international du World Socialist Web Site, David North. Dans une lettre adressée à la maison d’édition, quatorze historiens de langue allemande avaient dénoncé le livre en le qualifiant de « travail bâclé ». Avaient fait partie des signataires de la lettre le regretté Hermann Weber, professeur émérite de Sciences Politiques et d’Histoire Contemporaine (Université de Mannheim), le directeur de l’Institut d’Histoire contemporaine de l’Université de Vienne, Oliver Rathkolb, ainsi que le directeur du Mémorial de la Résistance allemande à Berlin, Peter Steinbach. Voulez-vous également reprocher à ces historiens de renom de refuser de s’engager dans un débat scientifique ?

Les partisans de Baberowski et les membres de son équipe ont toujours pu prendre longuement la parole lors des réunions tenues par l’IYSSE à Humboldt. Personne n’a été empêché d’exprimer son opinion. Lors d’une réunion, deux professeurs de la faculté d’histoire, Michael Wildt et Hannes Grandits, ont participé à la discussion. Si aucun consensus n’a été obtenu, il y eut néanmoins un débat intense et sérieux.

En outre, tous les articles critiques à l’égard de Münkler et de Baberowski que nous avons publiés sur le World Socialist Web Site sont encore accessibles en ligne et peuvent être examinés par ceux qui le souhaitent. Certains ont même été publiés dans un livre Wissenschaft statt Kriegspropaganda (De la science, pas de la propagande de guerre) paru en août 2015 aux éditions Mehring en Allemagne.

Vos accusations selon lesquelles les détracteurs de Baberowski « ont simplement présenté des allégations pour ensuite se soustraire au débat » sont dépourvues de tout fondement. Et la tentative de présenter Baberowski comme la victime d’une « campagne » contre laquelle il ne pourrait se défendre lui-même est totalement absurde.

Le professeur Baberowski dispose d’une chaire généreusement financée et bénéficie d’un accès quasi-illimité aux émissions de radio, de télévision et aux journaux. Pour autant que nous sachions, personne à part l’IYSSE et le World Socialist Web Site n’a à ce jour critiqué ses déclarations historiques et politiques provocatrices. Cette critique a reçu le soutien d’étudiants, non seulement à Berlin, mais aussi à Brême, à Hambourg et dans d’autres villes.

La réaction de Baberowski a été de poursuivre en justice les étudiants de Brême. Il est inadmissible qu’un professeur poursuive en justice des étudiants pour avoir critiqué les déclarations qu’il a faites en public. Il relève de votre devoir de présidente de l’université Humboldt de prévenir de telles tentatives d’intimidation des étudiants. Mais vous n’assumez pas vos responsabilités. Lorsque, le 12 février dernier, je m’étais plaint dans une lettre que le professeur Baberowski m’avait insulté et menacé personnellement, vous n’avez ni répondu à ma lettre ni ouvert une enquête.

Bien que vivant à Berlin, Baberowski a saisi pour son action en justice contre les étudiants de Brême, le tribunal de grande instance de Cologne qui est notoire pour son interprétation restrictive de la liberté de la presse. Malgré cela, il a perdu sur un point important de l’accusation. Le tribunal a permis aux étudiants de Brême de le qualifier d’extrémiste de droite au motif qu’il existe une « base suffisante » à cet effet. Le jugement précise clairement que la critique des étudiants à l’égard du professeur n’était pas une critique « diffamatoire », vu que « la référence nécessaire relative à tout détail pertinent était donnée. »

Les médias de droite, avec à leur tête le Frankfurter Allgemeine Zeitung, ont réagi en lançant une campagne axée sur la défense de Baberowski et pour vilipender l’IYSSE. La présidence de l’université Humboldt a publié une déclaration, portant votre signature disant que les « attaques médiatiques » – c’est-à-dire une critique publique – à l’égard de Baberowski sont « inacceptables » et en usant indirectement de la menace d’entraîner des conséquences juridiques qui y sont attachées.

En réalité donc c’est vous qui dénigrez et étouffez la liberté d’opinion. Ce que vous voulez faire passer pour la défense du « débat scientifique » n’est qu’une forme moderne de Gleichschaltung [la suppression des opinions antinazies durant le Troisième Reich]. Vous revendiquez le droit de déterminer ce qui peut être et ce qui ne saurait être dit dans les universités et quelles règles devraient s’appliquer. À cet égard, vous n’accordez aucun respect aux opinions des étudiants ou à leurs droits démocratiques.

Le fond du différend avec Baberowski concerne des questions sociétales d’importance majeure. L’enjeu est qu’il tente de réévaluer le rôle de Hitler et les crimes commis par l’Allemagne durant les deux guerres mondiales sans que la moindre critiquer ne puisse s’y opposer. Vous restez muette à ce sujet. Dès le début pourtant, la relativisation par Baberowski des nazis s’est trouvée au cœur de nos critiques. En février 2014, il avait déclaré dans Der Spiegel : « Hitler n’était pas un psychopathe, il n’était pas cruel. Il ne voulait pas que les gens parlent de l’extermination des Juifs à sa table. »

Imaginons qu’un influent politicien, à supposer la chancelière Angela Merkel, dise quelque chose de semblable. Ceci ferait le lendemain la Une de la presse dans le monde entier pour être interprété comme une défense des crimes nazis. Lorsque le porte-parole du président Donald Trump, Sean Spicer, a affirmé récemment qu’Hitler n’avait jamais utilisé d’armes chimiques pendant la Seconde Guerre mondiale, il a provoqué l’indignation internationale. Mais, lorsque qu’un professeur de l’université Humboldt fait une telle déclaration, il devrait être exempté de toute critique ! Les politiciens qui diront de pareilles choses à l’avenir seront en mesure d’invoquer « l’illustre et renommé scientifique » (pour reprendre vos paroles) qui a dit la même chose.

Nous n’avons pas sorti de son contexte le commentaire de Baberowski sur Hitler. Il figurait dans un article intitulé « Le changement du passé » (Der Wandel der Vergangenheit) et qui, selon son auteur Dirk Kurbjuweit, examinait la question : « Quel est le poids de la culpabilité accumulée par l’Allemagne au cours de son histoire ? » Baberowski y avait explicitement exprimé son soutien à Ernst Nolte, qui avait provoqué la Querelle des historiens (Historikerstreit) en 1986 en minimisant le national-socialisme. Baberowski avait confessé à l’auteur qu’il s’était déjà rallié à Nolte alors qu’il était encore étudiant. « Nolte a été victime d’une injustice. Historiquement parlant, il avait raison », avait déclaré Baberowski.

La thèse de Nolte – comme quoi les crimes des nazis bien que regrettables, seraient compréhensibles compte tenu de la menace posée par le bolchevisme – est le fil conducteur du travail de Baberowski. Il affirme entre autres que la guerre d’anéantissement des nazis à l’Est leur a été imposée par Staline et ses généraux, et que l’idéologie fasciste n’y a joué aucun rôle. Nous avons fourni une documentation détaillée à ce sujet.

Il n’y a pas besoin de vous expliquer, Mme Kunst, que depuis longtemps la droite politique en Allemagne poursuit l’objectif de relativiser d’une manière ou d’une autre les crimes de Hitler.

Au cours des deux premières décennies qui ont suivi la guerre, les professeurs qui avaient enseigné sous les nazis ont continué à dominer les amphithéâtres en bloquant un travail de mémoire sur les crimes des nazis. Dans les années 1960, le mouvement étudiant a joué un rôle important en obligeant la société allemande à se confronter aux crimes monstrueux et historiquement sans précédent commis par les nazis. L’élection de Kurt Georg Kiesinger, un ancien membre du parti nazi, au poste de chancelier allemand avait suscité une indignation et une désapprobation toute particulières. La célèbre gifle administrée par Beate Klarsfeld à Kiesinger en 1968 avait alors rencontré la sympathie d’une grande partie de l’opinion publique.

Depuis lors, la droite a cherché à se venger. Ernst Nolte ne fut que le plus connu parmi tant d’autres qui cherchaient à minimiser les crimes nazis. Un an avant la Querelle des historiens, le chancelier allemand Helmut Kohl s’était rendu au cimetière SS à Bitburg en compagnie du président américain Ronald Reagan, ce qui provoqua un scandale international.

Mais, tandis que Nolte était isolé dans la Querelle des Historiens, les thèses de Baberowski, qui vont beaucoup plus loin, jouissent actuellement d’un appui dans les milieux académiques et politiques. Vous savez aussi bien que nous, Mme Kunst, que cela est lié aux efforts qui visent à transformer l’Allemagne une fois de plus en une grande puissance militaire.

Vous disposez, dans les efforts que vous entreprenez pour museler toute critique à l’égard des positions de droite de Baberowski, d’influents alliés. Le Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui avait fourni à Nolte une plate-forme lors de la Querelle des historiens, Die Welt et Cicero, ont publié ces derniers jours des articles calomnieux sur l’IYSSE. L’Alternative pour l’Allemagne (Alternative für Deutschland, AfD) de Berlin et des publications de droite telles Junge Freiheit, Compact et Politically Incorrect ainsi que Breitbart News et Daily Stormer aux États-Unis, ont soutenu Baberowski. Même si vous prétendez le contraire, ils le considèrent tous comme l’un des leurs, comme un extrémiste de droite.

Il suffit de lire les commentaires que suscitent les articles du Frankfurter Allgemeine Zeitung, Die Welt et Die Zeit pour se rendre compte de la lie qui remonte à la surface. Ils expriment tous du soulagement de voir que le complexe de culpabilité allemand est en train d’être surmonté et que l’on peut de nouveau être fier du passé. La déclaration de Bernd Höcke, membre d’extrême-droite de l’AfD, qui a inséré des liens vers les articles de Baberowski sur sa page Facebook, s’avère plutôt modérée en comparaison.

Votre tentative de présenter Baberowski comme un « chercheur académique de renom » ne nous impressionne pas. Dans un pays qui a vu naître de nombreux historiens de renom, aucune personne s’intéressant sérieusement aux problèmes historiques ne sera impressionnée par l’œuvre mince et profondément subjective de Baberowski. Celle-ci s’appuie sur des clichés anticommunistes réchauffés de l’époque de la guerre froide. Même Die Zeit qui, dans un article lamentable a tenté en vain de justifier Baberowski, admet que dans la vision de l’histoire de Baberowski, « l’antisémitisme, la haine raciale, et de façon générale les grands thèmes historiques [sombrent] dans l’insignifiance. »

Baberowski ne nous intéresse pas en tant que personne. Nous voulons empêcher que l’université Humboldt devienne, comme elle le fut par le passé, une pépinière publique d’idéologies d’extrême-droite et militaristes. Nous ne serons donc pas intimidés et ne nous laisserons pas imposer de restrictions à nos critiques. Nous avons toujours exprimé ouvertement nos opinions et nous sommes prêts à en débattre publiquement. Mais nous ne sommes pas prêts à accepter la censure et les restrictions à la liberté d’expression, et nous mobiliserons pour ce faire un soutien tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’université.

Veuillez agréer, Madame la Présidente, l’expression de mes salutations les meilleures.

Sven Wurm, pour le groupe étudiant de I’YSSE de l’université Humbodt

(Article original paru le 22 avril 2017)