Home » Perspectives » Etats-Unis

Après n'avoir pu révoquer Obamacare, l'administration Trump se voit offrir l'aide des démocrates

Par Patrick Martin
1 avril 2017

Lors d'un point de presse lundi après-midi, la première question posée au porte-parole de la Maison-Blanche Sean Spicer a été: «Le président pense-t-il sérieusement coopérer avec les démocrates après ce qui s'est passé avec la [loi sur la] santé?» Et Spicer a répondu en détail, dans l'affirmative.

La question et la réponse sont liées au processus qui se développe dans les coulisses à Washington, alors que des démocrates dirigeants font signe qu'ils sont prêts à travailler avec Trump pour attaquer davantage la santé et accorder d'énormes réductions d'impôt aux riches.

Le président Trump et le dirigeant de la minorité du Sénat Charles Schumer ont manifesté leur ouverture concernant une collaboration bipartite à peine quelques minutes après la décision de vendredi par la Maison-Blanche et les dirigeants républicains d'annuler le vote prévu pour l'abolition d'Obamacare. L'American Health Care Act, d'après le nom de la loi proposée, était condamné d'avance par l'opposition au sein du caucus républicain, principalement de ceux qui exigent un assaut encore plus réactionnaire contre le système de santé.

Trump a réagi comme à l'habitude par des invectives dirigées contre le House Freedom Caucus d'extrême droite et les démocrates, qui s'étaient entendus pour voter à l'unanimité contre le retrait d'Obamacare. Mais il a rapidement changé de discours, suggérant qu'une entente bipartite concernant le système de santé était possible. «Je pense que c'est ce qui arrivera», a-t-il dit vendredi. «Je serais tout à fait ouvert.» Schumer a pris une position semblable, affirmant que les démocrates étaient prêts à conclure une telle entente, tant qu'il s'agissait «de corriger» Obamacare plutôt que de s'en débarrasser complètement.

Dimanche, l'attitude de Trump envers les démocrates «avait l'allure d'un effort coordonné», a écrit le Washington Post. Trump a écrit de nouvelles insultes sur Twitter contre le Freedom Caucus, alors que le chef de cabinet Reince Priebus était invité à Fox News Sunday pour tendre la main au parti officiel de l'opposition. «Ce serait bien d'avoir des démocrates avec nous», a-t-il dit. «Je pense que les démocrates peuvent également venir présenter leurs positions.» Priebus a cité la déclaration de Trump: «Peut-être est-il temps de commencer à discuter avec certains démocrates modérés également et d'en arriver à une solution bipartite.»

Schumer a de nouveau réagi positivement. «Nous avons des idées et ils ont des idées pour essayer d'améliorer Obamacare», a-t-il dit dimanche à ABC News. «Nous n'avons jamais dit que ce serait parfait. Nous avons toujours dit que nous travaillerions avec eux pour l'améliorer.» Il a souligné que Trump «serait encore battu» sur d'autres propositions de loi, comme les réductions d'impôt, s’il adopte une posture uniquement républicaine. En travaillant avec les démocrates, dit Schumer, «sa présidence pourrait être différente».

Une réponse même plus enthousiaste est venue du sénateur Bernie Sanders, qui a cité la démagogie de Trump concernant les coûts de la santé comme un potentiel point d'entente. Sur le programme de CNN «State of the Union», l'ex-critique de la «classe des milliardaires» a suggéré une alliance avec le président milliardaire. «L'une des choses dont nous avons parlé était la réduction des coûts des médicaments», a dit Sanders. «Il y a une loi magnifique en ce moment au Sénat pour faire cela. Président Trump, joignez-vous à nous. Travaillons ensemble.»

C'est dans ce contexte que Spicer a fait sa déclaration lundi après-midi.

Une entente entre les démocrates du Congrès et la Maison-Blanche républicaine sur la «réforme» d'Obamacare n'aurait rien à voir avec un accès garanti à l'assurance maladie. Le point de départ serait le fait que, comme l'ont noté plusieurs observateurs, l'ACA d'Obama et l'ACHA de Paul Ryan ont la même structure, préservant tous deux les fondements d'un système de santé dirigé par les sociétés et servant à leurs profits, ainsi que le transfert des coûts du système de la santé des employeurs et du gouvernement vers les travailleurs, tout en utilisant des subventions gouvernementales et des crédits d'impôt pour gonfler les coffres des compagnies d'assurances.

Pour la prochaine grande question à laquelle fera face le Congrès, Trump prévoit une immense réduction d'impôts pour les riches et les entreprises, ce qui laisse beaucoup de place à une entente bipartite entre les deux principaux partis capitalistes. L'administration Obama a à plusieurs reprises mis de l'avant de telles mesures. Schumer entretient les liens les plus étroits avec Wall Street (il a recueilli plus de financement pour sa campagne de la part de l'industrie financière que n'importe quel autre candidat présidentiel) et le Parti démocrate a une longue histoire d'ententes visant à réduire les impôts des entreprises avec des présidents républicains, de Ronald Reagan à George W. Bush.

Les ouvertures des démocrates envers une conciliation avec Trump font éclater la fiction selon laquelle il y a un conflit fondamental entre les démocrates et les républicains concernant le système de santé, la politique économique ou la politique intérieure en général. Aussitôt que le choc initial de la victoire électorale surprise de Trump a été surmonté, Schumer et compagnie ont cherché de potentiels points d'entente avec le président élu, citant le potentiel pour une entente bipartite sur les dépenses en infrastructure, ce qui ne représenterait aucun effort réel pour reconstruire les villes, les écoles, les routes et les services publics qui s'écroulent, mais une autre réduction d'impôt pour les entreprises et les riches.

Le président démocrate sortant déclarait que les élections n'étaient rien de plus qu'une «mêlée interne» concernant des joueurs de la même équipe – peut-être la déclaration la plus honnête que Barack Obama ait faite en huit ans au pouvoir. Pendant que Trump assemblait son cabinet de milliardaires, de généraux et d'idéologues d'extrême droite – avec le fasciste Steven K. Bannon en tant que premier conseiller de la Maison-Blanche – les démocrates ont gardé un profil bas et le Sénat approuvé presque toutes les nominations au cabinet.

Il existe bien sûr des obstacles à une entente bipartite, dont la campagne dirigée par le Parti démocrate et des sections des médias, qui présentent l'élection de Trump comme un produit de l'intervention du gouvernement russe lors des élections de 2016. Ces attaques expriment l'opposition de l'appareil militaire et de renseignement, agissant à travers ses alliés politiques, à tout détournement de la politique d'escalade militaire, de pression économique et politique contre la Russie, qui pose le danger d'une confrontation militaire directe entre les deux États qui possèdent la majeure partie des armes nucléaires de la planète.

La Maison-Blanche de Trump semble vouloir s'adapter à cette pression pour une politique antirusse plus intransigeante. Il est notable que Spicer ait décidé de commencer son point de presse lundi en citant la déclaration officielle du département d'État dénonçant l'arrestation de manifestants antigouvernementaux en Russie durant la fin de semaine, réclamant la libération de tous ceux arrêtés et utilisant un discours suggérant qu'un changement de gouvernement, et non seulement un changement de politique étaient nécessaires en Russie.

Au-delà des disputes concernant la politique intérieure et étrangère, il y a des raisons plus fondamentales en faveur d'un tournant de Trump et des démocrates vers une collaboration bipartite. L'élite dirigeante américaine et ses deux partis ressentent la croissance de la colère et du mécontentement populaire, dirigé contre le système politique dans son ensemble. Un sondage récent montre que Trump a le plus bas niveau d'approbation depuis qu'il est entré au gouvernement, soit seulement 36 pour cent, et un taux de désapprobation de 57 pour cent. Son projet de loi sur la santé avait seulement 17 pour cent d'appui.

Les assemblées locales de représentants du Congrès des deux derniers mois ont été des expériences souvent tendues. La colère était dirigée non seulement contre les représentants républicains appuyant Trump, mais également contre les représentants démocrates qui n'avaient rien fait s'opposer à lui. Et parmi les masses qui ne se rendraient jamais à de telles assemblées, la haine ressentie envers l'élite dirigeante est encore plus profonde.

En tant que défenseur éprouvé du capitalisme et de l'aristocratie financière, le Parti démocrate ressent un mécontentement populaire croissant et le potentiel d'un soulèvement social, particulièrement s'il y a des chocs économiques, ou de nouveaux désastres militaires au Moyen-Orient et ailleurs.

La lutte contre l'administration Trump et son programme de militarisme et de réaction sociale doit être menée en opposition complète au Parti démocrate. Les politiques de droite du Parti démocrate ont pavé la voie à Trump, les démocrates sont parfaitement capables de collaborer avec Trump, et s'ils revenaient au pouvoir, ils mèneraient plus de guerres à l'étranger et augmenteraient les attaques contre la classe ouvrière et les droits démocratiques au pays.

La classe ouvrière doit construire un parti politique indépendant, fondé sur un programme socialiste et antiguerre, et opposé aux deux partis de la grande entreprise américaine.

(Article paru en anglais le 28 mars 2017)