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Le chroniqueur du Spiegel s’approprie les propos de l’extrême-droite

Par Ulrich Rippert
15 avril 2017

Dans son dernier article écrit pour Der Spiegel, Jakob Augstein, fils du fondateur du magazine et éditeur de l’hebdomadaire Freitag, s’approprie des points de vue associés à l’extrême-droite : l’identité et la patrie.

S’adressant à Martin Schulz, le nouveau président du Parti social-démocrate (SPD), Augstein écrit : « Pour une vie digne il faut plus que simplement une justice sociale. Une autre condition est l’identité. L’équité sociale doit être arrachée aux intérêts et aux sociétés capitalistes, tout comme l’identité doit être conquise en opposition à la migration. »

Il poursuit en disant que la « protection de la patrie » fait partie de la tâche d’un gouvernement de « gauche ».

La déclaration selon laquelle l'« identité » doit être conquise en opposition aux réfugiés et aux migrants est un slogan du « mouvement identitaire », une variante moderne de l’extrémisme de droite. « Le peuple » (das Volk) y est plutôt défini en terme de culture que de biologie. Elle présuppose une culture nationale hermétiquement scellée, dont l'« identité » est menacée en particulier par « l’islamisation ».

Augstein le sait pertinemment. Il écrit : « Ce sujet est dangereux pour la gauche. » Après tout, « en théorie, l’étranger devrait être un ami. » Mais en réalité, poursuit-il, « l’immigration est source d’inquiétude. »

Puis, il décrète subitement que Heimat (patrie) – un autre terme préféré de l’extrême droite dont les nazis se revendiquaient – est un « droit humain ». Il écrit : « Et, dieu sait, ce ne sont pas que les démagogues de l’AfD (Alternative pour l’Allemagne) qui craignent pour leur patrie en raison de l’énorme afflux de migrants. » Les immigrés sont des « concurrents en matière de logements et d’emplois ». Ce sont aussi des « concurrents en ce qui concerne le mode de vie ».

Augstein publie une rubrique régulière sous le titre « En cas de doute, à gauche », et soutient, dans son journal Freitag, la politique de l’alliance rouge-rouge-verte (SPD-Die Linke-Verts). Pour étayer les affirmations formulées dans son dernier papier, Augstein s’appuie sur d’influents représentants du parti Die Linke et des Verts – la présidente du groupe Die Linke au Bundestag (Parlement), Sahra Wagenknecht, et le maire vert de Tübingen, Boris Palmer, qui ont tous deux fait à plusieurs reprises de l’agitation contre les réfugiés.

Augstein dit qu’il serait absurde de reprocher à Wagenknecht le type de racisme associé au parti xénophobe AfD pour avoir dit avec justesse : « Celui qui abuse du droit à l’hospitalité a perdu le droit d’être invité », et que « trop d’immigration » crée beaucoup de problèmes.

Par son éloge pour Wagenknecht, Augstein joint sa voix à celle du président adjoint de l’AfD, Alexander Gauland, qui avait également félicité le discours de la dirigeante de Die Linke. Gauland avait écrit : « Mme Wagenknecht a parfaitement résumé la situation. Quiconque vient chez nous volontairement doit se comporter comme un invité ou doit repartir. » Gauland se situe à l’extrême-droite du l’AfD.

Dans des mots qui pourraient être tirés du programme de l’AfD, Augstein écrit : « Les problèmes de demain s’accentuent dans les classes scolaires d’immigrants. » Il réclame ensuite : « Dans aucune classe scolaire allemande, la proportion d’enfants pour lesquels l’allemand n’est pas la mère maternelle ne devrait dépasser 25 pour cent. »

Ces points de vue écœurants et racistes ont provoqué des réactions même au sein de Der Spiegel. La journaliste polonaise Margarete Stokowski, une autre chroniqueuse régulière, a écrit : « Bien sûr, je suis agacée. J’ai grandi dans un quartier d’immigrants et j’ai fréquenté une classe d’immigrants où se sont posés des problèmes identiques » à ceux auxquels Augstein a fait référence en appelant à une limitation de 25 pour cent.

La reprise par Augstein des remèdes de l’extrême-droites suscite bien sûr de l’indignation et de la répulsion. Jakob junior, fils d’un éditeur millionnaire privilégié de la classe moyenne supérieure, aime à se faire voir régulièrement dans les talk-shows télévisés pour palabrer de tout et n’importe quoi.

Il est toutefois indispensable d’évaluer dans un contexte politique plus large les tirades racistes d’Augstein. Son virage à droite n’est pas un cas isolé. Ses points de vue sont symptomatiques d’une couche sociale et politique qui gravite autour du SPD, des Verts et de Die Linke, qui se veut et qui est considérée comme étant libérale ou de gauche.

Cette couche comprend des professionnels de la culture et des travailleurs sociaux qui occupent des postes bien rémunérés dans les services administratifs municipaux et nationaux, ainsi que dans les appareils des partis et des syndicats.

Ces gens bien payés, qui sont venus s’installer en premier lieu dans les banlieues fortunées (Speckgürtel – ceinture de gras) des grandes villes, ne sont pas tous des millionnaires comme Jakob Augstein. Beaucoup ont cependant bénéficié de l’essor du marché boursier de ces dernières années et souhaitent maintenir et sauvegarder leur style de vie privilégié.

Ils réagissent à la crise mondiale du capitalisme et à l’intensification de la lutte des classes en opérant un tournant prononcé vers la droite. Ils considèrent la multiplication des conflits sociaux et l’accroissement de la résistance à l’exploitation, au militarisme et à la guerre comme une menace à leur statut social. En réponse, ils exigent un État fort en devenant de plus en plus réceptifs aux slogans de l’extrême-droite.

L’élection de Donald Trump a accéléré ce processus en révélant l’ampleur de la crise et de la putréfaction du capitalisme. Pour sa part, le gouvernement allemand a réagi à la guerre commerciale américaine et aux préparatifs à la guerre ouverte en prenant ses propres mesures protectionnistes et militaristes.

La stabilité relative de l’ordre d’après-guerre est révolue. Soixante-dix ans après l’effondrement du fascisme hitlérien, la classe dirigeante en Allemagne s’efforce de nouveau de jouer le rôle de puissance 'hégémonique en Europe et revendique un rôle de puissance mondiale.

Tant qu’au cours des précédentes décennies l’impérialisme allemand était contraint de jouer un rôle secondaire et de poursuivre sa politique étrangère et économique sous l’égide des États-Unis, les idéologues et les propagandistes bourgeois et petits-bourgeois tels Augstein ont souligné être des humanistes viscéraux en faisant l’éloge du multiculturalisme.

Mais, à peine l’impérialisme allemand était-il revenu sur la scène mondiale que les couches clé de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie allemande s’y sont soumises – comme elles l’avaient fait sous le Kaiserreich de Bismarck, puis de nouveau au début des années 1930 en appuyant les décrets d’urgence du chancelier Brüning au crépuscule de la République de Weimar, ouvrant sans problème la voie au Troisième Reich. Les discours grandiloquents louant l’humanisme virent rapidement à des déclarations virulentes contre les réfugiés et les immigrants.

Dans un vocabulaire emprunté à la langue du ministre nazi de la propagande, Joseph Goebbels, qui a exalte les vertus de la « préservation du germanisme » (Reinhaltung des Deutschtums), Augstein reproche aux réfugiés de compromettre l’identité allemande et de détruire « notre patrie ». Il attise à la manière des démagogues d’extrême-droite, la xénophobie en la combinant à la glorification du chauvinisme teuton (Deutschtümelei).

L’été dernier, Augstein avait réagi à une manifestation de 40 000 migrants turcs à Cologne qui dénonçaient le coup d’État militaire manqué en Turquie en appelant à la suppression du « double passeport pour les Turcs d’Allemagne ». Toute solidarité avec le président turc Recep Tayyip Erdogan est inacceptable, avait-il déclaré parce que tout citoyen ne pouvait rester « fidèle qu’à un seul État. »

Un tel argument équivaut à la demande formulée par l’extrême-droite en faveur d’une « culture dominante allemande » (deutsche Leitkultur). L’idée que le citoyen prête un serment d’allégeance à l’État, qu’il soit lié à l’État et qu’il doive être loyal envers celui-ci est profondément antidémocratique et autoritaire. Elle s’inscrit dans la sinistre tradition de la soumission totale à l’État autoritaire allemand (Obrigkeitsstaat). À partir de là, il suffit de ne franchir qu’un petit pas vers le principe de la loyauté à la patrie et donc l’accusation de trahison de la patrie pour tous ceux qui ne sont pas prêts à prêter un serment, ce qui fut utilisé en Allemagne pour persécuter de nombreux socialistes, opposants à la guerre et tout esprit critique refusant de prendre un tel engagement.

Wagenknecht et Die Linke virent de plus en plus vers la droite. La dirigeante de Die Linke a été l’une des première à applaudir le premier ministre néerlandais Mark Rutte lorsque celui-ci avait attisé le sentiment anti-turc et anti-musulman afin de dépasser par la droite lors de la campagne électorale néerlandaise l’extrémiste de droite Geert Wilders. Elle avait salué la décision de Rutte d’interdire aux membres du gouvernement turc d’entrer dans le pays et accusé la chancelière Merkel et le ministre des Affaires étrangères Gabriel de ne pas faire preuve de la même « force de caractère. »

Augstein et Wagenknecht précisent clairement ce à quoi l’on peut s’attendre de la part d’un gouvernement rouge-vert-vert. Ce ne serait pas une sorte d'« alliance de gauche », mais plutôt un gouvernement de droite qui s’en prendrait directement à la classe ouvrière.

Les attaques d’Augstein contre les réfugiés qui tentent d’échapper à l’enfer de la guerre impérialiste en Syrie et dans d’autres pays témoignent de son mépris pour la classe ouvrière dans son ensemble. Son appel à la défense de « notre patrie » fait partie des sons de fanfare qui proclament le retour du militarisme allemand.

L’année dernière, la parodie de Hitler Il est de retour était sortie dans les salles de cinéma. Elle est en train de devenir un sujet de plus en plus actuel. Ceux qui sont de retour incluent surtout les couches sur lesquelles Hitler pourrait s’appuyer : les représentants typiques de la petite bourgeoisie allemande, avec leur étroitesse d’esprit endurcie, leur xénophobie, leur nationalisme et leur absence de principes moraux.

(Article original paru le 13 avril 2017)